06 janvier 2008
L’Algérie et son émigration
Il faut un nouveau dialogue
Ma jeunesse s’est consumée
Dans l’antre du métro,
Paris m’a condamné
Peut-être a-t-elle des amulettes ?
Slimane ‘Azem dans la chanson «Amoh a Moh, ekker ma teduth anrouh»
Selon la définition adoptée par le
Haut Conseil français à l’intégration, un immigré est une personne née
à l’étranger et résidant en France. La qualité d’immigré est
permanente: un individu continue à appartenir à la population immigrée
même s’il devient français par acquisition. C’est le pays de naissance,
et non la nationalité à la naissance, qui définit l’origine
géographique d’un immigré. Les pays occidentaux sont, pour une grande
part, responsables de par la colonisation et l’esclavagisme de cette
quête incessante du bien-être à travers l’émigration de l’ancien
colonisé, le plus souvent basané, et adoptant- crime abominable-la
religion honnie en Occident, s’en lavent pour ainsi dire, les mains.
Victimes des concepts qu’ils ont forgés tels que «civilisation, droits
de l’homme...», ils en viennent à réviser ces mêmes concepts dont on
découvre qu’ils ne sont pas valables pour les «autres». Ce repli sur
soi de l’Occident s’explique sous les coups de boutoir populistes,
nationalistes et fondamentalistes. Il faut ajouter à cela les économies
qui ne sont plus celles de l’abondance. L’Européen est tolérant quand
il est en position de force, généreux quand il est à l’aise. A
contrario, la forteresse Europe donne l’impression de se barricader
derrière ses miradors pour arrêter les hordes de crève-la-faim, poussés
par la misère et l’incurie des dirigeants des pays dont ils sont issus,
aux portes du supermarché.
L’exil forcé
S’agissant de l’histoire de
l’émigration algérienne et sans prétendre en faire le tour, nous
donnons la parole à Omar Carlier pour un rapide tableau. Les années
1920 et 1930 voient s’affirmer à Paris, de manière organisée, une
organisation politique relevant du régime juridique de l’association
type loi de 1901, l’Etoile nord-africaine, portant jusqu’en France le
moyen organique de l’idée nationale algérienne moderne, dans les années
1920; elle sert finalement de levier à celle d’algérianité française,
dans les années 1980, d’un quart de siècle à l’autre, au bout d’un
processus de socialisation plus général liant visiblement ou
souterrainement les deux rives, dont personne ne peut deviner le
cours...Certes, les Algériens témoignent eux aussi d’une grande
solidarité dans l’adversité et l’épreuve. Ils se concertent sans
difficulté, à l’échelon du groupe de villages, pour prendre en charge
le retour des morts. Certes, les Algériens éprouvent le besoin de se
retrouver entre eux pour faire vivre ou revivre avec plus de force la
langue, les chants, la musique, la cuisine du pays, et tout ce qui
participe de l’identité ancrée dans la force du local. Mais derechef,
ils ont pour cela leurs cafés et restaurants, et même tel ou tel
cabaret du Quartier Latin. Un chanteur peut trouver sa vocation en
exil, comme chantre d’el ghorba, et comme pionnier de la chanson
kabyle, à l’instar d’un Slimane Azem ou un cheikh Norredine.(1)
Analysant l’ouvrage de
Rachid Mokhtari, Kaddour Mhamsadji écrit: «Ayant rompu tous les liens
qui donnent un sens à son identité d’origine, l’émigré des montagnes
kabyles, à son corps défendant, devient inexorablement l’Amjah -
autrement dit, celui qui n’est plus qu’ une figue mal mûrie, tabexsist
tamjaht» tombée à terre. Or, il est victime d’un drame appelé solitude
infâme. Dans ce dernier pays, dont le système colonial en Algérie a
paru imposer un exil forcé à des milliers d’Algériens voués au chômage
et à la misère. Et tout revient à dire, écrit Kaddour M’hamsadji, à
partir de ce contexte historique, que le déracinement -peut-être plus
que les errances sociales- a, peu à peu, calciné le coeur et l’âme de
l’émigré forcé. Le déracinement est, en effet, un arrachement de vie
par la destruction de ce sans quoi il n’y a pas de vie.(2)(3)
«Qu’en est-il de la place
et du rôle de l’association dans le cours d’une histoire de
l’émigration de plus longue haleine, qui nous fait passer des Algériens
en France aux Algériens de France, puis de ces derniers aux Français
d’origine algérienne? De la fin de la Grande Guerre à la veille du
second conflit mondial, l’immense majorité des Algériens est pressée de
rentrer au village, si possible avec un pécule, gagnée par la
nostalgie, rappelée par la famille et le groupe gentilice, qui
disposent de nouveaux candidats au départ, toujours plus nombreux. Les
Algériens en France, qui sont déjà des Algériens de France, vivent donc
pour l’essentiel une vie de quartier, souvent associée à un bloc de
rues, ou même une moitié de rue, et à un bloc d’immeubles...Après 1945,
la migration vers la France, un moment retenue par la guerre, reprend
sur une échelle bien plus grande et accélère sa mutation. Dans les
années 1960, l’émigration temporaire d’hommes seuls, pressés de revenir
au pays, mais aussi de repartir, fait place tendanciellement à des
familles de plus en plus nombreuses que le différentiel des conditions
de vie incite à rester plus longtemps que prévu. Les Algériens vont
devenir vraiment des émigrés pour la région de départ, et des immigrés
pour le pays d’accueil, ils étaient 100.000 hommes en 1939. On compte
plus de 300.000 personnes en 1954. Un nouveau monde social est né avec
l’émigration familiale et la vie de famille en France. Alors que bien
des Algériens en France sont devenus des Algériens de France, cette
algérianité plénière reste encore à conquérir et à définir. Les
premières années qui suivent l’indépendance sont encore hésitantes.(1)
Faisant une lecture de
l’émigration dans le temps et dans l’espace, à l’intérieur du processus
des migrations amorcé la veille de la Première Guerre mondiale, A.Sayad
observe un phénomène de stratification sociale de l’émigration selon
les conditions spécifiques de genèse en perpétuel mouvement. Le premier
âge de l’émigration correspond à la maison traditionnelle. Il est
chronologiquement limité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et
se définit par son caractère de lutte pour la survie de la société
traditionnelle. Contrairement à la première génération pour laquelle
l’émigration est une mission à caractère collectif limitée dans le
temps et dans ses objectifs, la deuxième génération attend de celle-ci
la réalisation d’un statut socioprofessionnel individualisé. Nouvelle
forme de croissance de la maison traditionnelle, Taxxam’t (petite
maison) est construite dans la cour, avec de nouveaux matériaux
importés (parpaings, barres de fer, verre) et appelle à l’autonomie
d’une fonction: dormir.» (4)
«La phase élaborée: Elle
est souvent et d’abord signe d’aisance et de réussite de l’émigré. Si,
dans une première étape, l’émigration à objectifs arrêtés se veut une
émigration ´´clandestine´´, l’émigration de la seconde phase trouve en
son sein sa propre foi. Aussi, l’émigré du deuxième âge s’empresse-t-il
d’afficher sa réussite. N’a-t-il pas raison de partir? Pour preuve
cette gigantesque maison, ce commerce au bord de la route. La maison du
troisième âge est située à la périphérie du village, elle investit la
route. Elle se présente comme l’aboutissement du processus
d’atomisation de la famille agnatique amorcé à la suite des premiers
mouvements migratoires.»(4)
Ahmed Djouher, parlant du
fossé culturel séparant la dernière génération ayant des liens
affectifs avec le pays d’origine au point que le leitmotiv est d’y
retourner, écrit: «...Nos parents ne joueront jamais au tennis, au
badminton, au golf. Ils n’iront jamais au ski. Ils ne mangeront jamais
dans un restaurant gastronomique. Ils n’achèteront jamais un bureau
Louis Philippe...Ils ne posséderont jamais de leur vie un appartement
ou une jolie propriété quelque part en France où finir leurs jours
tranquillement. Non, ils ont préféré investir dans des maisons au bled,
en ciment, au prix de plusieurs décennies de sacrifices, qui
ressemblent vaguement à des cubes et qu’ils appellent des villas.»(5)
Il nous remet en mémoire Yamina Benguigui, pour qui les immigrés «ont
grandi avec la main sur la poignée de la valise». Pendant longtemps,
l’émigré avait pour objectif de revenir au pays couler de vieux jours
et montrer les signes de sa réussite (maison du troisième âge). Depuis
une quinzaine d’années, on constate un ralentissement. Dahmane El
Harrachi nous affirmait qu’ils revenaient: «Trouh ta’ia oua touali», ce
n’est plus vrai! De plus en plus, les émigrés décident de finir leurs
jours en France à telle enseigne qu’ils demandent de plus en plus des
carrés dans les cimetières dans les communes où ils habitent. La
responsabilité est en partie due au pays d’origine qui n’a pas su ou
pas pu mobiliser les moyens pour rapatrier les vieux de leur vivant au
lieu de les laisser dans les mouroirs de la Sonacotra. Le nombre
d’Algériens vieillissant en foyer est de plus en plus important et la
Sonacotra estime la part des plus de 60 ans à près de 50% de sa
population pour 2008. Le poids de l’habitude est d’autant plus
important que la population étudiée a vécu plus longtemps en France
qu’en Algérie. Cette vision qu’acquiert le migrant change le regard
qu’il porte sur son pays d’origine et peut introduire en lui l’idée
qu’il n’a plus réellement sa place là-bas. L’émigré veut retourner
«dignement», c’est-à-dire en montrant que toutes ces années de travail
et de sacrifice à l’étranger n’ont pas été inutiles. Ils ont ainsi
souvent le sentiment que leurs sacrifices, leur migration est un échec.
«...Revenir les mains vides et avouer l’échec et l’inutilité de
l’émigration est impossible. J’ai perdu ma santé ici, je n’ai pas mis
d’argent de côté, je n’ai pas construit une maison là-bas, je n’ai même
pas une voiture; c’est la honte de revenir comme ça.»(6)
100.000 diplômés sont partis
Ainsi dans les faits, l’émigration
de Papa a vécu, l’émigration du siècle dernier, l’émigration à la
«Tati» a vécu. Elle est remplacée par une émigration de l’intelligence.
La prise de conscience de la gravité d’un exode généralisé des
compétences tient aussi de la certitude maintenant bien établie que la
connaissance est aujourd’hui la source fondamentale de la création de
richesses et le facteur primordial de la compétitivité internationale.
Symptomatique: aujourd’hui, lorsqu’un informaticien indien est débauché
de son entreprise, dans son pays, pour exercer son métier aux
Etats-Unis, on dit de la firme qui le démarche qu’elle fait du
«bodyshopping» (achat corporel) Cette métaphore spontanée est
éloquente: elle rappelle le trafic des corps, l’esclavage, sans
détour...Il est curieux de constater que bien que l’émigration
algérienne ait commencé, dit-on, il y a plus d’un siècle, on considère
toujours dans l’imaginaire de la société française ces Français
entièrement à part comme les descendants de la deuxième, voire de la
cinquième génération. Naturellement, ils ne peuvent prétendre à être en
définitive des Français à part entière. Le délit de faciès, «le plafond
de verre» sont autant de parcours d’obstacles sur le chemin de la
rédemption...Malgré cela, les enfants de l’immigration ont enregistré
de belles réussites et s’intègrent malgré les nombreux obstacles qui
persistent encore.
En outre, certains médias continuent à montrer
les Maghrébins de France sous un éclairage dévalorisant, renforçant
ainsi, au lieu de les déconstruire, les préjugés les plus tenaces; les
jeunes sont souvent présentés sous l’angle de l’échec scolaire, de la
délinquance ou de la violence urbaine. Parfois, ils sont stigmatisés au
nom d’un Islam prétendument hostile à l’Occident et aux valeurs de la
société française, donc perçus comme inassimilables. Dans certains
milieux politiques, on oscille entre une bienveillance outrée, la pitié
et la compassion ou une tendance à la culpabilisation systématique des
populations issues de l’immigration(7).
S’agissant de l’Algérie et
de la fuite des cerveaux, c’est de plus en plus des universitaires qui
s’en vont sans espoir de retour. L’Algérie aurait perdu en 10 ans plus
de 100.000 diplômés qui se retrouvent principalement en France. Pour
toute la diaspora algérienne ancienne et nouvelle, un dossier doit être
ouvert. Il y a à chercher une réciprocité et un dédommagement pour ces
cohortes de diplômés qui n’auront rien coûté aux pays d’immigration et
qui doivent faire place à la compétence et à la connaissance des
intérêts bien compris du pays. L’émigration algérienne en France
constitue un enjeu d’avenir d’importance capitale aussi bien pour
l’Algérie que pour la France. Sans rejeter pour autant la citoyenneté
française qu’ils revendiquent sans complexe, parce qu’étant nés en
France, les jeunes Français d’origine algérienne paraissent assumer
pleinement cette double appartenance. Cette génération, si elle
constitue une chance pour la France en ce qu’elle lui fournit un apport
démographique et économique, elle n’en constitue pas moins pour
l’Algérie un atout de taille: une passerelle culturelle et économique
supplémentaire avec la France dont les multiples liens, imposés par
l’histoire et la proximité géographique, demandent à être désormais
renforcés et étudiés de façon dépassionnée.
Il faut savoir que nous
n’avons pas eu jusqu’à présent une stratégie de l’émigration en dehors
des résultats, en définitive, controversés de l’Amicale des Algériens
en Europe qui n’avait pas de programme, sinon celui du FLN. A telle
enseigne que, curieusement, après l’ouverture du champ politique,
l’Amicale s’est évaporée, elle a disparu laissant le pays sans relais
et sans politique vis-à-vis de ses émigrés. Enfin et au risque de
soulever des questions qui fâchent il nous faut, sans complexe,
réexaminer la place des enfants de harkis qui peuvent apporter
beaucoup. L’Algérie a besoin de se réconcilier avec son histoire. Si on
ne fait rien, les émigrés ne viendront plus en Algérie, car rien n’est
fait pour affermir le lien ombilical et irrationnel qui liait leurs
parents malgré tout au pays. Du point de vue attraction touristique,
nous sommes loin de la qualité de service de nos voisins. Pourquoi
alors l’émigré, même avec un préjugé vis-à-vis de la patrie de ses
parents, prendrait-il le risque de venir dans un pays où il est
mal-reçu avec des conditions d’accueil déplorables? La sonnette
d’alarme est tirée.
1.Omar Carlier: Actes du colloque 1901-2001 Migrations et vie associative: Institut du monde arabe, 8 octobre 2001
2.Kaddour M’hamsadji-Rachid Mokhtari et la chanson de l’exil, L’Expression 21.11.2001
3.Rachid Mokhtari: La Chanson de l’exil, les voix natales (39-69) Ed.Casbah Alger 2001.
4.A Sayad: Les «trois âges» de l’émigration algérienne en France. Actes de la recherche en sciences sociales, p59-79. juin 1977.
5.Ahmed Djouder: Désintégration. Editions Stock, mars 2006.
6.Boutaleb B., Fin d’une
vie entre deux mondes. Les retraités algériens en Ile-de-France,
mémoire de DEA de sociologie et démographie des sociétés contemporaines
p. 128.1994.
7.Abderrahim Lamchichi et Dominique Baillet: Regards sur les dynamiques de l’intégration des Maghrébins de France. Confluences Méditerranée n°39 automne 2001
par Pr. Chems Eddine CHITOUR
Source: L'Expression dz.com 13/08/2007
04 janvier 2008
Démographie et bouleversements politiques en Algérie
Population et politique en Algérie
2500 ans de ruptures
« Fondations et ruptures au sein des empires coloniaux français »
Rencontre annuelle de la Société d'histoire coloniale française
Wolfville, Nouvelle-Écosse (Canada) 1-4 juin 2005
History, Myth, and Political Demography in Algeria
Chair and Comment: Ryme Seferdjeli, University of Ottaw
Lecturer : Yves Montenay
Résumé
Il s'agit d'une communication de démographie politique, discipline qui étudie les interactions de la géographie humaine, de l'économie, de la géopolitique et de la politique tout court. L'Algérie s’y prête particulièrement, car de l’origine à nos jours, les interactions entre démographie et politique ont été nombreuses et déterminantes et les statistiques convenables depuis la deuxième partie du XIXe siècle. En effet les destructions de l’Antiquité et du Moyen Age, la conquête, « l’indigénat », l’urbanisation, la politisation, la faiblesse puis l’accélération de la scolarisation, la guerre, l’indépendance, la guerre civile et les problèmes actuels ont de fortes composantes puis conséquences démographiques qui précipitent à leur tour les ruptures suivantes.
La situation démo-culturelle permettra la conquête, laquelle va à son tour influer de façon profonde et variée sur les différentes populations, le phénomène principal, « la mortalité exogène » puis son « endogénisation », ayant été certes enregistré statistiquement, mais à notre connaissance pas vraiment analysé. Il en découle un déroulement très particulier du schéma de « la transition démographique », qui est l’une des causes de la fin de la colonisation et de la violence qui l’a précédée et suivie. Une conséquence en a été l’exode de 1962, qui a fortement pesé sur le développement du pays, ainsi que la vision lyrique, nationaliste et « pétrolière » de la démographie après l’indépendance et son interaction avec les choix politiques, économiques et culturels. Cela jusqu’à son renversement par l’obsession de la notion de fardeau démographique, qui va peser à son tour sur la vie économique politique et sociale.
Brief English summary
« Political demography » describes the interactions between human geography, history, economy, geopolitics and pure politics. Algeria is an excellent subject for that, as the interactions between politics and demography have had the deepest consequences since 2.500 years, and as we have good statistics since the second half of the XIXth century. For example, colonization, decolonization and the civil war have demographic roots and consequences. The « exogenous » fall of mortality brought by the colonization drove the country to independence, the civil war and violence in general. The « endogening » of the sanitary behavior in the second half of the XXth century could have tampered the problem since the years 1960, but nationalism and a kind of welfare politics (with oil money) postponed the “normal” evolution until 1986. Then, the economic failure of the “socialist” way, no more hidden since the drop of oil’s prices, provoked a dramatic turn and the obsession of the “demographic burden” witch may be also a political one.
Références : Démographie politique des pays arabes d’Afrique (doctorat, YM, Paris IV, 1994), La question du fardeau démographique (YM, IDP), « Économie, politique et démographie au Maghreb », Annuaire de l'Afrique du Nord n°39 (relatif à l’année 1999, avec mises à jour 2002), YM et Mehdi Lahlou, CNRS et La question de l'emploi en Afrique du Nord, Tendances récentes et perspectives 2020 : la relativité de la notion de fardeau démographique, sous presse et exposé au CREAD, Alger, juin 2004.
PLAN
1. Une démographie sanglante
Depuis toujours
Une porte ouverte à la conquête
Une mortalité "importée"
2. On efface tout et on recommenc
L'appropriation du progrès sanitaire
Foin des "fausses solutions" !
Chacun chez soi : femmes et fermeture
3. Les nouveaux problème
fardeau démographique ou politique ?
En arrière toutes !
Des enfants DÉCONNECTÉS
Une démographie très politique
DEMOGRAPHIE POLITIQUE ET RUPTURES EN ALGÉRIE
La démographie politique est une discipline au croisement de la géographie humaine, de l'économie, de la géopolitique et de la politique tout court. L'Algérie se prête particulièrement à ce type d’approche parce que sa population a souvent été « duale » au sens de divisée en groupes contrastés et aux destins économiques et politiques divergents. Par ailleurs la relative osmose entre les 2 rives de la Méditerranée fournit depuis 1830 des données plus riches que dans d’autres pays du « Sud » (certaines de ces données sont rappelées dans cet article ; celles qui sont non sourcées viennent de l’IDP).
1 Une démographie sanglante
Depuis toujours ...
L’Antiquité nous a laissé une image prospère de l’Ifriqiya, actuelles Tunisie et Algérie, précédée toutefois des drames découlant de la dualité Cartaginois-Numides, utilisée par les Romains, puis entre ces deux derniers, avec le destin de Jugurtha toujours enseigné aujourd’hui. Le Moyen Age commencera avec l’arrivée des Vandales, qui y gagneront leur réputation. Le retour « roum », via les Byzantins verra une autre opposition s’instaurer, à laquelle succédera celle entre Arabes et Berbères. Il faudra en effet un siècle pour que les nouveaux conquérants imposent par le sabre leur foi à une bonne part des populations chrétiennes, voire juives. Un siècle donc de conquêtes pied à pied et de dévastation corrélative du territoire, avec une opposition Arabes-Berbères qui n’est toujours pas entièrement dépassée 14 siècles plus tard. Cette conquête est très différente de celle du Proche Orient, passé intact des mains byzantines et perses à celles des Arabes à la suite de quelques batailles ponctuelles entre futurs et anciens « maîtres » dans la neutralité de la population.
D’autres oppositions profondes vont tout au long du Moyen Age de nouveau ruiner l’économie et donc la démographie de la future Algérie. Sédentaires et nomades « locaux » et dynasties rivales sont en guerre quasi-permanente, mais ce n’est rien à côté des dévastations causées par les Beni Hilal, qui ravagent l’est et le centre du Maghreb pendant 350 ans. Les conséquences démographiques sont considérables : moins de cultures, donc moins de paysans, mais surtout pratiquement plus de citadins faute de surplus agricoles. Or ce sont les villes qui transmettent la mémoire tant « civilisationnelle » que religieuse. C’est la fin des communautés grecques et latines chrétiennes et héritières de la civilisation antique, voire de l’élite musulmane ou juive qui fait pendant ce temps la splendeur de la Syrie et de l’Andalousie. C’est le repli de ce qui reste des paysans berbères dans les montagnes. Un voyageur arabe notera : « les ruines nous montrent qu’il y avait ici de belles villes ». Le Maghreb est ainsi largement à l’écart de la période glorieuse proche orientale et andalouse des premiers siècles du monde musulman. La réaction religieuse qui suit cette époque entraîne une fermeture générale et une stagnation qui durera jusqu’à l’arrivée des Européens. L’écart économique et démographique, donc militaire, va se creuser avec l’Europe du nord-ouest et en particulier avec la France.
Les siècles qui suivent apportent leurs lot de conflits : les villes littorales maghrébines, de Djerba à Mogador, connaissent de nombreux changements de mains sanglants entre chrétiens venus de la rive nord et musulmans de l’intérieur ; celles qui y échappent subissent les bombardements des flottes chrétiennes en représailles des razzias. Alger sera d’abord un îlot espagnol fortifié (Al Jezira : « l’île »). Dans l’intérieur, les Turcs doivent souvent envoyer la troupe pour récupérer le tribut . Et les divers gouvernants n’ont pas le souci du « développement » : faute de routes, tout à-coup climatique local déclenche la disette, et les populations affaiblies sont la proie des épidémies, tandis qu’une forte proportion de mères meurt en couches. L’espérance de vie aurait été alors inférieure à celle de l’Antiquité.
Une porte ouverte à la conquête
C’est peut-être tout simplement ce vide démographique qui est la cause profonde de la colonisation. En 1830, la France a une trentaine de millions d'habitants. Nul ne sait combien en a la future Algérie (de 1,5 à 3,5 millions ? Une estimation de 1845 donne 2,028 millions de musulmans). De toute façon c'était un pays considéré comme vide : on se bat d'abord contre les Turcs, effectivement peu nombreux. Les Arabes sont peu visibles, comme le montent les dessins des Français découvrant Alger dans les années qui suivent la conquête. On rencontrera plus tard des "tribus" arabes ou berbères, puis des bédouins dans la campagne, la montagne puis le désert.
Le vide relatif de la Mitidja, pour cause notamment de marécages, illustrera le contraste entre les campagnes françaises et algériennes. La colonisation rêvera ainsi quelque temps d’une majorité européenne, surtout après l'abandon, après la chute de l’empire, de l'idée de "royaume arabe" lancé par Napoléon III qui se fait honnir des "républicains" locaux en déclarant : "vous ne pourrez rester dans ce pays qu'avec l'accord de la majorité de sa population". La république va lancer une politique d'immigration au succès limité. Viendront principalement des Corses, alors très « méditerranéens » et accessoirement des Alsaciens-lorrains fuyant l’Allemagne. Les autres Français seront peu nombreux, car contrairement aux autres pays européens, il n’y a pas « d’explosion démographique » en France). La République aura aussi une politique d'assimilation des autres Européens et de la communauté juive, qui aura davantage de succès et aboutira à la « création » des Pieds-noirs, de tradition plus communautariste que les Parisiens.
Une mortalité "importée"
La population musulmane avait, comme toute population au même stade de développement, une forte fécondité qui compensait une mortalité très élevée. Les deux étaient liées, car il faut que beaucoup d’enfants naissent pour qu’il en reste un s’occupant avec sa femme des parents une fois âgés (en fait, il faut qu’il en reste deux, la fille survivante étant statistiquement échangée contre la femme du fils). Puis quand un pays se développe et que sa mortalité baisse, la fécondité peut baisser à son tour : si la mortalité des jeunes est nulle, il suffit de deux naissances pour que les parents soient rassurés.
Or l'administration coloniale fait fortement baisser la mortalité musulmane, assurant le déroulement normal des transactions courantes et les transports, facilitant ainsi la croissance de la production agricole des régions excédentaires en leur assurant des débouchés. La dernière famine connue date de 1867 ; l'administration multiplie les vaccinations à partir de 1890 et forme des sages-femmes qui remplacent les matrones. On pouvait donc s’attendre à ce que la fécondité baisse aussi.
Mais pendant plus d’un siècle, la baisse de la mortalité algérienne n'a pas entraîné cette baisse corrélative de la fécondité. Cela vient à notre avis du fait que l’amélioration sanitaire n’était pas la conséquence d’une évolution interne de la société (contrairement à ce qui se passait en France à la même époque, où fécondité et mortalité baissaient parallèlement au fur et à mesure de l’évolution politique et sociale). En Algérie, c’est « l’extérieur » qui a déclenché la baisse mortalité d’une population musulmane isolée de fait et de droit (code de l'indigénat). Symétriquement, une bonne part des musulmans, ruraux et non scolarisés, n’avaient sans doute pas envie de « se moderniser ». On assiste à l’addition de deux communautarismes, sous l’œil parfois plus universaliste et libéral des fonctionnaires venus de la métropole. De plus, dans la communauté musulmane, certains liens importants entre baisse de la mortalité et de la fécondité étaient beaucoup plus faibles qu’en France : la population musulmane était rurale et la scolarisation ainsi que le « travail extérieur urbain » des hommes, et plus encore des femmes, très peu répandus.
Cette analyse nous paraît plus pertinente que celle des nombreux Français et d’Algériens qui estiment que cette forte fécondité est liée à l’islam. Cette opinion est en effet contredite par l’évolution d’autres pays musulmans et l’absence d’injonction religieuse générale : on peut trouver dans les textes traditionnels de quoi conforter des opinions opposées en matière du nombre souhaitable d’enfants.
Mortalité et fécondité divergeant, la population de cette communauté double, une première fois vers 1914 et une seconde fois vers 1960, rendant illusoires les rêves de « colonisation démographique ». On a ainsi une première action profonde de la politique sur la démographie, et un choc en retour non moins profond de la démographie sur la politique. Le futur président de Gaulle aurait d’ailleurs remarqué que la rapidité de la croissance musulmane non seulement rendait l’intégration impossible mais inverserait à terme la majorité d’une France « de Dunkerque à Tamanrasset ».
2 On efface tout et on recommence
L'appropriation du progrès sanitaire
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, le cumul des coupures entre les communautés s’atténue : la scolarisation et l'urbanisation des musulmans commencent à devenir significatives, et s'accélèrent avec le plan de Constantine, tandis qu’avec des arrières pensées variées l’égalité entre communautés progresse largement, symbolisée par le vote. Le nombre, et donc l’évolution démographique antérieure, pèse alors de tout son poids et est une fois de plus un des grands facteurs de rupture. Rappelons que nous traitons ici des interactions entre démographie, économie et politique, et non des motivations ou des souhaits des uns et des autres.
L’indépendance va accentuer l’évolution : la quasi-totalité des non musulmans part en 1962. La santé devient l’affaire de la nouvelle administration qui lance des programmes ambitieux et bénéficie de la coopération française et celle, moins appréciée dit-on, des pays soviétiques. L’argent du pétrole finance une économie étatisée et la mise en place d’une vision nationale, qui introduit certes de nouvelles coupures internes, mais qui, dans notre domaine, généralise l’appropriation de la santé. On le constatera avec la reprise de la baisse de la mortalité à partir de 1979, malgré la diminution progressive de l’effort gouvernemental, ce qui laisse supposer, comme dans d’autres pays africains, une « surcompensation » par les progrès des comportements individuels, notamment en matière d’hygiène, ce qui témoigne de «l’intériorisation » de la modernisation sanitaire.
Du point de vue de la vérification statistique, plus que la mortalité générale tirée vers le bas par la forme de la pyramide des âges, c’est l'espérance de vie à la naissance et surtout de la mortalité infantile qui sont significatives. La première passe d’environ 50 ans à l’indépendance à 70 ans vers 2003 ; la seconde passe de 154 pour mille en 1965 à 54 en 1997 en 2003. Il devient inutile d'avoir 7 ou 8 enfants pour avoir une grande probabilité d’en garder deux pour les vieux jours. Pour cela 2 ou 3 suffisent. Le préalable à la baisse de la fécondité est levé.
Foin des "fausses solutions" !
Pourtant cette baisse ne démarre nettement qu’en 1986, première année de l’effondrement des recettes pétrolières, alors qu’en Tunisie et au Maroc, malgré les innombrables points communs entre les trois pays, elle a « normalement » lieu en s’amorçant dès le début des années 1970. Mais en Algérie, les ruptures politiques et économiques vont peser sur la démographie.
Pour commencer, les " politiques de population " sont différentes. En Tunisie, nous avons le dispositif de limitation des naissances le plus complet et le plus précoce du monde arabe. La politique marocaine de population est également bien réelle, et a été lancée dès 1966. Mais l’état d’esprit est inverse en Algérie : le président Boumediene aurait suivi la montée des naissances pour fêter le moment où elles dépasseraient celles de la France. Ce président était d’ailleurs plus représentatif de la partie traditionaliste de la population que de la bourgeoisie urbaine largement francophone qui règne alors en Tunisie et dans une certaine mesure au Maroc. Cette « réaction » algérienne, qui touche aussi les domaines linguistique et religieux, est en général attribuée à la violence de la guerre de 1954-62 ; avec le recul, l’on peut se demander si la causalité n’était pas partiellement inverse.
Ainsi, contrairement à ses voisins, l'Algérie a longtemps été nataliste. Dans son fameux discours du 20 juin 1969, le président Boumediene avait rappelé : “ nous ne sommes pas partisans de fausses solutions comme la limitation des naissances" (la « vraie solution» étant le socialisme). En 1974, lors de la conférence de Bucarest, la délégation algérienne à la tête du "groupe des 77" (celui des pays "non-alignés") insiste sur ce point. C'est également l'année qui suit le premier choc pétrolier, donc celle de l’euphorie politique et financière.
Mais la politique de population n’explique pas tout. En Egypte, pays qui n’est pas sans traits pratiques communs avec l’Algérie, la « politique de population » proclamée y était inverse, avec un programme de planification familiale datant de 1964 et appuyé par la hiérarchie musulmane. Cela fut plus que compensé par les conséquences d’une politique économique influencée, comme en Algérie, par le modèle soviétique. Cette politique avait des conséquences natalistes du fait de la " dissimulation " des coûts (et notamment de ceux de l'enfant) : subventions alimentaires, blocage des loyers ... auxquels on peut psychologiquement rattacher une garantie des revenus (a posteriori illusoire) par embauche massive dans la fonction publique et les secteurs nouvellement nationalisés. Cette politique avait aussi pour effet d’enfoncer ces pays dans le sous-développement, phénomène qui en nourrira d’autres et notamment l’action caritative des islamistes et le succès de leurs prêches anti- corruption. Ainsi, l’orientation économique alors choisie en Égypte et en Algérie a retardé la baisse de la fécondité par rapport aux pays non-rentiers et à économie plus « rude », du moins tant que la distribution des rentes (multiples en Égypte, pétrolière en Algérie) nourrissait le système.
On constate à cette occasion que les politiques de population ne sont (pour partie) qu'un outil que les ménages n'utilisent que lorsque les y pousse l'évolution socio-économique. Cela est également illustré par l’impact démographique de la scolarisation féminine.
Chacun chez soi : femmes et fermeture
A partir des années cinquante est proclamée partout la priorité à la généralisation de l'enseignement, filles comprises, en rupture avec l'usage séculaire dans les pays musulmans. Les taux de scolarisation primaire et secondaire deviennent démographiquement déterminants, dans un premier temps en accroissant le coût de l'enfant, dans un deuxième temps en retardant les mariages, enfin en " produisant " des parents avec un comportement socioculturel différent : le nombre moyen d'enfants par couple est, en Algérie comme ailleurs, fonction du niveau d'instruction des mères. Plus généralement, la scolarisation de l'entourage des enfants (parents, aînés ...) est un facteur de baisse de la mortalité infantile et de la fécondité. Or les jeunes parents d'aujourd'hui ont été assez largement scolarisés dans les années 1970/1975. La période nataliste de l’Algérie avait donc en gestation des forces de sens inverse qui pourront jouer à partir de 1986.
Mais la scolarisation n’est pas tout et « le développement féminin » intègre également le statut juridique ou traditionnel de la femme et son travail à l'extérieur. En particulier, l’évolution du « statut pratique » ne passe pas forcément par la scolarisation, ce qui conduit à une autre composante du développement féminin, le travail à l'extérieur. L’importance démographique et culturelle de ce travail extérieur et surtout son relatif découplage avec la scolarisation sont souvent moins mentionnés que son importance économique. Or ce travail extérieur est une résultante, non pas de la scolarisation, mais de l'ouverture économique, elle même hautement politique et délibérément refusée en Algérie jusqu’en 1994 (et retardée depuis par la guerre civile et l’opposition de certains milieux). En effet, l'offre de travail extérieur féminin se manifeste certes dans l’enseignement où il nécessite de bonnes études, mais aussi dans le secteur concurrentiel et en particulier dans les entreprises de style international par leur capital, leurs clients ou leurs cadres, qui, à Casablanca par exemple, ouvrent aussi leurs portes aux ouvrières analphabètes ou peu scolarisées. En Tunisie, c'est l'ouverture aux implantations étrangères qui a rendu majoritairement féminine la main d’œuvre tunisienne dans l'industrie manufacturière ou les services hôteliers. Par contre, dans l'Algérie “ rentière ” d'avant 1986, la demande de travail extérieur féminin est moins vitale, et l'offre est moins forte, non seulement faute d’entreprises étrangères, mais aussi du fait des choix politiques en faveur de l’industrie lourde.
Autre facteur politique, le fait que les traditionalistes sont conscients de ce que l’ouverture économique favorise l'émergence d'alternatives aux mariages précoces et à la procréation comme voie de réalisation personnelle des femmes. La résultante de tout cela est que le taux d’activité des Algériennes est un des plus faible du monde (7,5 à 13 % selon les sources dans les années 1990) On ne peut à ce stade manquer d’évoquer les différences intermaghrébines relatives au " statut de la femme ". Les Tunisiennes sont " pionnières " dans ce domaine, tant pour ce qui concerne le droit que la pratique. Au Maroc, la diversité sociale et culturelle et surtout le fossé rural-urbain, particulièrement profond pour ce qui concerne la condition des Marocaines, impose un exposé nuancé sur l'égalité des sexes, juridiquement améliorée par la réforme de 2003. En Algérie, la promulgation en 1984 du code de la famille a déclenché les réactions que l’on sait, et la réforme de 2004 a été extrêmement timide.
La présence d’entreprises d’industries légère et de services, a fortiori si elles sont « de style étranger », n’est qu’un cas particulier de « l’ouverture » en général. Cette ouverture peut être facilitée ou freinée par la politique gouvernementale, mais ne lui est pas nécessairement liée (les " paraboles ", Internet et les contacts avec l’importante « colonie » résidant en France ou en Europe, constituent d’importants vecteurs d’ouverture, quoique ne diffusant pas toujours ce qui serait souhaité par les pouvoirs). Or la politique économique algérienne s'est située beaucoup plus bas sur l'axe du "libéralisme" économique que celle les pays frères (la Syrie et l’Egypte s'en rapprochant toutefois). En particulier la France est restée moins présente économiquement et culturellement en Algérie qu’au Maroc et en Tunisie (où il faudrait ajouter respectivement les proximités espagnoles et italiennes, notamment télévisuelles) tandis que certains courants politico-culturels poussaient beaucoup plus à la fermeture culturelle qu'en Égypte, Maroc et Tunisie.
Les conséquences de ce moindre libéralisme algérien sont très nettes pour ce qui concerne les flux touristiques, dont l'influence (y compris celle des comportements démographiques) est d'autant plus importante qu'il y a peu de barrière linguistique entre Maghrébins et voyageurs francophones. Or ces flux sont tombés depuis longtemps à quasiment rien en Algérie, contrairement au Maroc et surtout à la Tunisie. Dans ce pays, la proportion touristes/population locale est la plus élevée et les italophones sont également massivement compris. Et le tourisme y est, ainsi qu’au Maroc, l’occasion de contacts individuels plus nombreux que, par exemple, en Egypte, où la proportion de groupes est plus forte, et la population plus monolingue. Nous avons là un ensemble de processus dont le jeu et l’interaction avec le politique ont joué un rôle important dans le retard, puis le brutal rattrapage de l’évolution démographique algérienne, avec ses conséquences sur les autres plans.
3. 3. Les nouveaux problèmes
Fardeau démographique ou politique ?
La première conséquence et la plus souvent débattue du retard de la baisse de la fécondité en Algérie est ce qu'il est convenu d'appeler "le fardeau démographique", c’est-à-dire l'augmentation rapide et massive des besoins en équipements matériels, logements, infrastructures dépassant les possibilités du pays. Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet, estimant qu'il s'agit d'un problème à la fois bien connu et mal posé. En effet, l'augmentation rapide de la population dans des pays, même en développement, mais "normalement " gérés, est plus une opportunité qu'une charge, a fortiori dans le cas de l'Algérie qui dispose de ressources financières importantes. De plus ces pays bien gérés ont vu leur fécondité baisser très vite au fur et à mesure de leur modernisation. Enfin la baisse de la fécondité a diminué le nombre d’élèves à scolariser. Bref le fardeau nous semble plus politique que démographique.
Quoi qu’il en soit, les manifestations de ce fardeau ont été une cause supplémentaire du tournant démographique des années 1980
En arrière toute !
La fécondité algérienne va en effet « décrocher » en 1986, et se rapprocher de celle de ses voisins maghrébins, pour tomber en 2004 au voisinage du niveau de renouvellement des générations. Là encore, le tournant est politique, avec l'arrivée du Président Chadli, qui succède à Houari Boumediene en 1978. Dès 1979, les rédacteurs du plan quinquennal de 1980/1984 proclament que "l'action de réduction active du taux de natalité est devenue une condition indispensable pour améliorer l'efficacité de la construction de l'économie... et répondre... aux besoins sociaux". Le deuxième congrès du FLN (1978/1979) évoque "la nécessité ... d'aboutir à … un accroissement démographique en harmonie avec celui de notre économie". En 1982, le gouvernement obtient du Conseil Supérieur Islamique une fatwa en faveur de l'espacement des naissances. La campagne officielle s'intensifie à partir de 1984. A la conférence du Caire (septembre 1994), la position de la délégation algérienne reflète la politique officielle.
Le changement d’état d’esprit au sommet se diffuse lentement, puis brutalement avec le contre-choc pétrolier (1985) qui tarit la source du système de redistribution rentier. Une évolution analogue sur bien des points se produit parallèlement en Egypte, où la population se met à utiliser les moyens contraceptifs depuis longtemps à sa disposition. En Iran également, où la république islamique avait connu une phase populationniste, suivie, pour des raisons politico-pétrolières et éducatives analogues à celles de l’Algérie, par une réaction "malthusienne" : les déclarations gouvernementales et l'indicateur de fécondité ont varié similairement dans les deux pays.
Si l’évolution algérienne était attendue, sa brutalité a surpris. Elle s’explique par le recul de l’âge au premier mariage : en une demi-génération, le recul est d’environ 10 ans. Ce recul est la conséquence, dans les classes moyennes, d’études plus longues et d’un premier emploi donnant plus d’autonomie aux célibataires ; le chômage et la crise du logement s’y sont ajoutés pour l’ensemble des jeunes. Ces difficultés touchent une part croissante des Algériens puisque les citadins étaient environ 5,4 millions en 1970 et 16 millions vers 1995, passant de 40 à 55 % de la population. Cette urbanisation est donc récente, et la baisse de la fécondité, faible autour de 1980, accélérée ensuite, lui est donc grossièrement parallèle après quelques années de décalage.
A cet effet brutal du retard au mariage s’est ajouté progressivement celui de la contraception, qui s'est largement diffusée notamment avec l'influence du modèle européen, via la télévision et les émigrés algériens en Europe : des témoignages insistent sur leur rôle dans la diffusion des idées et techniques contraceptives, surtout à l’époque où elles n’étaient pas d’accès facile. De plus, la différence d'âge entre conjoints baisse depuis les années 1970, ce qui est généralement interprété comme devant mener à une meilleure participation de la femme aux décisions du couple, notamment face aux difficultés matérielles, avec pour conséquence un décrochage par rapport à la fécondité traditionnelle. Enfin, au-delà de la crise du logement, la vie en ville augmente le coût de l’enfant, qui est de plus en plus difficile à assumer dans un contexte de paupérisation continue. Ainsi, par exemple, le pli de la scolarisation ayant été pris pendant l’époque de prospérité, et son coût devenant moins supportable à partir de 1986, la seule solution était la réduction du nombre d'enfants.
Des enfants déconnectés
Une autre conséquence de cette originalité algérienne (retard puis rattrapage brutal de la baisse de la fécondité) a été d’aggraver "l'exceptionnel conflit de générations", qui a accru le nombre d'enfants et la durée de leur coexistence avec les parents . Cela alors que la "génération de la guerre" est toujours au pouvoir, et que son "socialisme" lui a donné des postes, alors qu'il en prive les jeunes aujourd'hui. Ces derniers ont ainsi été sensibles aux sirènes des islamistes dès les années 1980 et disponibles pour les appuyer à partir de 1990, jusqu’à ce que leur austérité et leur violence les en éloignent dans les toutes dernières années du siècle.
Ce phénomène politico-démographique n’est pas propre à l’Algérie, mais y est accentué par l’ampleur et la durée du "pic" démographique, par la coupure linguistique entre générations (parents analphabètes /enfants scolarisés en arabe littéraire ; parents francophones/enfants « analphabètes dans les deux langues » ...), le tout accentué par la fermeture générale. On connaît les conséquences politiques de cette nouvelle dualité, qui a elle aussi facilité le recrutement islamiste. Ses conséquences se prolongeront sous d’autres formes jusqu’à ce que la génération de 1985 s’efface de la pyramide des âges, donc bien après 2050.
Une démographie très politique
L’histoire de l’Algérie est ainsi marquée par de puissantes interactions entre politique, économie et démographie. Elles ont facilité la colonisation, qui elle même a largement contribué à multiplier sa population par environ quinze en un peu plus d’un siècle, multiplication qui profondément rétroagi sur son destin. La dualité politique avant l’indépendance, les options gouvernementales ensuite expliquent le retard de la normalisation démographique, puis sa suspension pendant les années où le prix du pétrole était élevé, suspension ignorée par la Tunisie et le Maroc, déjà lancés dans des programmes de planification familiale. Cela illustre à la fois l'importance directe (niveau de vie) et indirecte (le financement de choix politiques et économiques qui auraient sinon été révisés plus tôt) du facteur pétrolier, ainsi que les effets de la fermeture économique et culturelle. L’actuel ralentissement démographique est trop récent pour avoir désamorcé les déséquilibres entre générations, qui feront encore sentir leurs effets pendants des décennies.
Les
progrès récents de la libéralisation économique, la fin de la guerre
civile, la normalisation des relations avec la France et la remontée
des prix du pétrole devraient néanmoins, s’ils sont durables, permettre
à l’Algérie de profiter de la « fenêtre démographique » (moins de
jeunes, encore peu de « vieux ») qui vient de s’ouvrir.
Source: WebMac
28 décembre 2007
Mythe du retour et réalité de l’entre-deux. La retraite en France, ou au Maroc ?
Par Fanny Schaeffer |
publié en ligne le 9 juin 2006
Fanny Schaeffer :
Doctorante à Migrinter, Allocataire Monitrice à l’Université de Poitiers, MSHS, 99, avenue du recteur Pineau, 86000 Poitiers
Sommaire
Texte intégral
L’image courante des personnes âgées en migration donne à voir des individus démunis, coupés de leurs attaches familiales, isolés dans les foyers de travailleurs célibataires qu’ils n’ont jamais pu quitter. Si cette situation est réelle pour nombre de migrants qui n’ont pu (ou voulu) fonder une famille loin de leur pays d’origine, elle n’est cependant pas généralisable à l’ensemble des hommes venus travailler en France dans les années soixante, et qui ont aujourd’hui atteint l’âge de la retraite.
En m’intéressant à la circulation migratoire des Marocains, j’ai pu constater qu’une grande partie des mouvements de va-et-vient tout au long de l’année entre le Maroc et les différents pôles d’installation de la population d’origine marocaine était le fait de personnes à la retraite ou en situation d’invalidité. C’est pourquoi j’ai voulu rendre compte ici de la vie des retraités qui s’installent dans « l’entre-deux », à la fois en raison des difficultés d’une réintégration dans la société d’origine et de la force des liens qui les attachent au pays d’installation, mais également parce qu’ils se sont forgés une identité multiple tout au long de leur vie en migration.
Pour expliciter les raisons qui poussent les migrants à vivre entre leurs deux espaces de référence pendant leur retraite, je me fonderai exclusivement sur le travail de terrain que je mène depuis 1998 (recherche en maîtrise, sur la réinsertion au pays d’origine et par la suite, pour ma thèse sur la circulation migratoire des Marocains). Je m’appuierai également sur certaines publications qui rendent compte de cette activité circulatoire des retraités marocains. Les publications sur ce sujet restent assez rares dans l’ensemble des travaux de recherche, tant sur la migration marocaine que sur la vieillesse des immigrés.
Dans les sociétés occidentales, la retraite est souvent synonyme de cessation d’activité, mais pour les migrants marocains, elle représente une nouvelle période d’activité, où trajectoires spatiale, sociale et identitaire intimement liées vont connaître un nouveau tournant. Deux dimensions prédominent dans l’explication de cette activité circulatoire qui succède à l’activité professionnelle. La première réside à la fois dans les nombreux obstacles d’ordre économique, social, culturel, voire même politique auxquels se heurtent les candidats au retour définitif au Maroc, et aussi dans le besoin de maintenir, parfois à tout prix, la forte cohésion familiale qui caractérise leur société et qui la structure par le biais du patriarcat. En effet, ce lien fort, indéfectible, qui unit symboliquement les membres d’une même famille ne peut être matérialisé, mis en œuvre, qu’à travers une proximité spatiale : la cohabitation sous le même toit de plusieurs générations en est l’expression la plus poussée. Cette cohabitation se fait pratiquement de manière automatique au sein de la société marocaine — puisque le livre 4 de la Moudawana (Code du statut personnel et des successions) oblige les ascendants à assurer la protection et les besoins des descendants jusqu’à leur indépendance économique (Blanc et Zeidguy, 1986), et que cette même obligation s’applique aux descendants dès que les ascendants ne peuvent plus subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Mais l’accueil des parents sous le même toit que leurs enfants ne s’impose pas aussi facilement au sein des familles d’origine marocaine vivant en France.
En plus des freins liés à l’éclatement de la structure familiale traditionnelle en pays d’immigration, l’installation de la famille à l’étranger revêt un caractère définitif à partir du moment où les parents intègrent le foyer d’un de leurs enfants, se plaçant ainsi en situation de dépendance non seulement vis-à-vis de leur descendance mais également vis-à-vis du pays d’installation. En effet, en situation migratoire, la décision de passer le reste de ses jours loin de la terre d’origine revient à renoncer définitivement au projet de retour, et par là, à faire une croix sur l’élément fondateur du départ. Or ce renoncement amène à la remise en cause de l’ensemble des choix réalisés tout au long de leur vie, par les personnes qui sont parties dans le but de rentrer en ayant « réussi ». C’est donc ce couple départ / retour, animant tout projet migratoire, qui constitue la seconde dimension explicative de l’activité circulatoire intense développée par les migrants à la retraite.
On parle aujourd’hui du « mythe du retour » quand on évoque l’installation familiale des migrants à l’étranger. En effet, il est de plus en plus rare de voir des chefs de famille rentrer définitivement dans leur pays d’origine, laissant là enfants et petits enfants non désireux de s’installer au sein d’une société qui, même si elle a fait naître leurs parents, leur est devenue étrangère. Mais ce n’est pas l’abandon d’un projet, fut-il collectif, qui fonde à lui seul un mythe. Celui-ci se construit toujours autour d’un élément fondateur, qui par le récit qui en est fait, devient porteur de sens pour le groupe jusqu’à devenir un référent identitaire, légitimant ainsi l’organisation sociale au sein de la collectivité. Roger Brunet (1993 : 341), ira jusqu’à dire du mythe que « c’est un “instituant métasocial” qui contribue à l’unité, à la cohésion du groupe, de la nation, par l’entretien d’une “mémoire” même inventée ». Or, il semble bien que l’acte de retour, ou plus exactement la réintégration définitive au pays d’origine soit aujourd’hui mythifiée pour faire place, en actes, à un « éternel retour »… retour vers la terre des ancêtres ou retour au pays des générations futures.
Nous allons voir en quoi le retour définitif est aujourd’hui devenu pratiquement irréalisable pour les migrants de longue date et pourquoi, malgré cette impossibilité de réintégrer à jamais la société d’origine, le projet de retour reste aussi présent dans les esprits et particulièrement quand il s’agit d’envisager l’avenir pour la retraite. Nous verrons ensuite que la réponse généralement apportée par les migrants aux questionnements posés par leur départ en retraite, qui les confronte réellement au choix du retour ou de l’installation définitive en immigration, est celle de la mobilité, du va-et-vient, bref d’une installation définitive entre les deux rives de la Méditerranée.
Le retour définitif, un jeu de roulette russe
Quand l’âge de la retraite arrive, il faut envisager les conditions réelles de la réinsertion au Maroc. Celle-ci pose différents problèmes qui, peu à peu, sont devenus pratiquement insurmontables pour les personnes ayant séjourné plus de la moitié de leur vie à l’étranger et n’ayant pas mis en place toutes les conditions leur permettant une réintégration réussie au pays d’origine. Rares sont d’ailleurs ceux qui ont eu les moyens financiers, relationnels et organisationnels pour réaliser un tel projet.
Une réinsertion laborieuse au Maroc
Le premier souhait des personnes arrivées à la fin de leur vie active est de se maintenir en bonne santé, afin de pouvoir enfin disposer de leur temps et de leur énergie à leur guise. Ainsi, hygiène, soins, médicaments sont devenus des préoccupations importantes pour les migrants âgés qui ont vécu au sein d’une société où toutes les conditions sont réunies pour que chacun ait accès aux soins nécessités par son état de santé. Ce n’est de loin pas le cas au Maroc, où le système de protection sociale est quasi-inexistant et où l’équipement hospitalier public reste défaillant et insuffisant. De plus, les seules structures offrant un service de qualité relèvent du secteur privé et sont ainsi inabordables pour nombre de Marocains aux revenus modestes à moyens (Bouziani, 1999). Aussi est-il très hasardeux de renoncer à la couverture médicale acquise en France en déclarant son retour définitif au pays d’origine.
La déclaration du retour définitif pose également de nombreux problèmes en cas de dysfonctionnements administratifs ou bancaires dans le versement des pensions de retraite puisque les autorités consulaires françaises n’ont pas vocation à gérer les non-nationaux, même si ces derniers ont vécu plusieurs années en France. Les migrants déclarés officiellement de retour et confrontés à ce genre de situation doivent donc faire une demande de visa touristique1 pour accéder au territoire français et régler le problème qui les empêche de percevoir leur pension de retraité (Schaeffer, 1998). Or un grand nombre d’entre eux ne remplit pas les critères d’obtention de visa touristique, justement en raison de leurs trop faibles revenus qui ne sont pas à la hauteur de ceux demandés aux touristes marocains voulant se rendre en France. Ainsi, même si la maigre pension de retraite accordée à un travailleur migrant en France2 représente un revenu relativement confortable au Maroc, celle-ci peut très vite s’avérer insuffisante si un problème de versement ou de santé venait à survenir sans pouvoir rentrer en France pour y remédier.
Au Maroc, privilégiés et rares sont ceux qui bénéficient d’une pension de retraite, ainsi pour une majorité de la population, vieillesse n’est pas synonyme de cessation d’activité. En dehors du besoin économique de conserver une rémunération le plus longtemps possible, les hommes qui entrent dans la dernière phase de leur vie se doivent d’assurer leur rôle de patriarche, de chef d’une large parentèle qui peut parfois prendre l’ampleur d’une tribu. Sans activité « économique », le patriarche oisif perd sa fonction au sein même de sa famille et donc, de sa légitimité, de sa reconnaissance et de son aura (Samaoli, 1991). Au sein de cette société, où la famille est la première référence identitaire et où la filiation supplante toutes les autres appartenances, l’image à transmettre quand on atteint le statut d’Al kabir (de « grand », d’ancien) est celle d’une émancipation économique suffisante pour assurer à long terme l’avenir de la descendance et d’une volonté de toujours contrôler, gérer et surtout, accroître le patrimoine familial pour le bien de tous.
Le migrant qui rentre au pays pour la retraite, s’il veut réintégrer une place socialement reconnue au Maroc se doit de posséder une demeure ou un bien à gérer, à l’image de sa réussite en émigration, ou mieux, de monter une « petite affaire » qui lui permettra d’acquérir véritablement ce statut de patriarche, synonyme de chef d’une vaste famille3 et d’une certaine réussite socio-économique, couronnement d’une vie. Un homme âgé mais encore dynamique qui se contenterait de vivre de sa pension de retraite dans un appartement trop petit pour accueillir tous les enfants à la fois, ne rythmant sa vie que par des loisirs et des activités non lucratives, ne bénéficierait que de peu de considération au Maroc, où, aux yeux de la société, il aurait renoncé à sa mission première, en dilapidant inutilement le patrimoine familial qu’il aurait pu enfin consolider grâce à sa rente.
Or, même si les migrants ont réalisé une épargne suffisante pour monter une petite affaire, la réalisation d’un commerce ou d’une entreprise est un nouveau défi qui se pose aux candidats au retour. Beaucoup déchantent en effet, quand ils se retrouvent confrontés aux premières contraintes imposées par le système économique et administratif marocain et par ses dysfonctionnements. Habitués à une administration, qui certes fonctionne parfois à plusieurs vitesses en France, mais qui tente toutefois d’être la plus égalitaire possible, les migrants perçoivent la corruption du système marocain d’autant plus fortement comme une grave injustice. Parmi les personnes que j’ai rencontrées en 1998, la plupart de celles qui ont réalisé un retour productif se plaignaient fortement de devoir continuellement payer des bakchichs pour le permis de construire, pour la licence commerciale, pour le passage de certains équipements en douane, pour la réactualisation des autorisations... Même la construction ou l’achat d’une maison relève du casse-tête, du permis de construire au travaux finis, les embûches se succèdent et les résultats sont parfois très décevants. Certains migrants investisseurs se sont tout bonnement fait dépouiller par des promoteurs fictifs ou des collaborateurs malhonnêtes (Lamarti, 1995). Nombre d’histoires de faillites provoquées par le retour au pays courent dans les collectivités en migration et contribuent à ternir l’image idyllique des retrouvailles avec la terre d’origine.
Ces échecs s’expliquent en partie par le labyrinthe administratif et juridique auquel se trouve confronté le futur entrepreneur quand il rentre au pays, mais le Royaume du Maroc, conscient de l’intérêt des retours productifs pour le développement du pays, a récemment fait beaucoup d’efforts pour guider et informer les migrants dans leur démarche de création d’entreprise4. Il semblerait plutôt que ce soit au niveau des réseaux relationnels locaux que le bât blesse. En effet, après pratiquement une vie en migration et malgré le maintien des liens avec la famille et des retours annuels réguliers, les anciens migrants sont souvent déconnectés des réseaux locaux, indispensables à qui veut trouver des fournisseurs, une clientèle et surtout connaître les ficelles et les passe-droits du marché local.
Ceux qui disposent d’un cercle relationnel étendu et bien implanté, sont le plus souvent ceux qui ont laissé l’ensemble de leur famille au Maroc. Ces derniers ont, a priori, plus de chances de réussir leur réintégration à la société marocaine, mais pour eux, il est parfois très difficile de réintégrer un « carcan familial » qu’il n’ont jamais véritablement connu et qui leur rappelle à chaque instant qu’ils ont « abandonné » leur pays, qu’ils n’ont pas vu leurs enfants grandir et qu’ils ne les connaissent pas plus que leur épouse… et bien moins que leurs compagnons d’émigration (Gauthier, 1998).
De nombreuses attaches en France
À ces dimensions sanitaires, économiques, sociales et culturelles qui, au Maroc, créent les conditions d’un retour difficile, viennent s’ajouter toutes celles qui retiennent les migrants en France.
L’ancrage familial est la première raison invoquée par les migrants pour expliquer leur appréhension à quitter définitivement leur pays d’émigration. En effet, les enfants qui ont grandi et qui ont été scolarisés en France ne sont aujourd’hui dans leur grande majorité, plus prêts à rentrer au Maroc. Parallèlement à la volonté des enfants de rester en France, les femmes expriment de plus en plus le désir de rester également dans le pays d’installation. Si le besoin affectif de rester proche des enfants est la raison invoquée en premier lieu, elle cache souvent leur réticence à retrouver un cadre social où elles devront renoncer aux libertés qu’elles ont pu acquérir en émigration (Lechien, 1998). Le projet de retour, quand il devient concret, mène parfois jusqu’au divorce et à l’éclatement définitif des familles.
Et puis, ce sont toutes les petites habitudes acquises au fil des années, qui elles aussi forment un tout ; un corpus de réflexes, de relations, de lieux, de temporalités, qui créent un vide chez le migrant quand il doit y renoncer. Une des hommes que j’ai pu rencontrer à Marrakech me disait avec nostalgie que, depuis son retour définitif au Maroc, quatre ans auparavant, ce qui lui manquait le plus était de faire les courses au supermarché où il pouvait trouver tout ce dont il avait besoin au même endroit, juste à côté de chez lui, et où il avait l’habitude de boire un café à la cafétéria de la galerie marchande, entre amis. Le cercle relationnel privilégié des migrants qui ont séjourné plus d’une décennie en France reste pour la plupart d’entre eux localisé dans la ville d’installation où des liens de solidarité et d’amitié se sont créés, souvent en réaction à leur condition d’étrangers, de minoritaires au sein de la société locale. Certains d’entre eux se sont investis dans le milieu associatif et se sont personnellement impliqués dans la reconnaissance de leurs particularismes culturels au sein d’une république uniformisante.
Dans tous les cas, et quel que soit l’engagement des migrants dans la reconnaissance des collectivités étrangères, le retour définitif au pays signifie l’abandon d’un microcosme social qu’ils se sont créé tout au long de leur séjour, pour trouver une place au sein de leur pays d’immigration. Sont intégrées à ce microcosme, toutes les relations sociales établies en dehors des relations privilégiées aux autres migrants, et parmi elles, les relations d’ordre médical, déterminantes pour les personnes âgées. On sait que la plupart des travailleurs marocains de la première génération ont été confrontés à de graves problèmes de santé, liés à leur emploi dans le secteur industriel, dans le bâtiment, ou dans les mines. Nombreux sont ces ouvriers et manœuvres à être affectés de maladies respiratoires liées à l’inhalation de produits ou de poussières toxiques ou encore, ayant subi un à plusieurs accidents de travail graves, sans compter ceux qui souffrent des retombées physiques d’une vie passée à transporter de lourdes charges ou à manier des outils éprouvants pour l’ensemble du corps. On comprend alors que les migrants, arrivés à l’âge de la retraite, aient établi une relation privilégiée avec leurs médecins, et plus généralement avec l’ensemble du système de santé français. Or, pour toute personne âgée ayant l’habitude de certains soins, de certains médicaments, il est un risque de rejet du traitement, si ce dernier est administré soudainement sous une autre forme, dans d’autres conditions. Aussi, la peur de ne pouvoir correctement se soigner au Maroc, liée à la méfiance généralisée envers le système de santé marocain et à une relation médicale bien établie en France, sont également des freins importants au retour définitif (Samaoli, 1990).
En faisant un premier bilan des conditions de réinsertion au Maroc et des liens tissés avec le pays d’installation, on pourrait se demander pourquoi les migrants d’origine marocaine ne renoncent-ils pas tout simplement au retour, pour s’établir définitivement en France ? Ce serait nier — au profit d’avantages purement pratiques — l’importance de la dimension identitaire, dans l’explicitation des différents éléments qui vont déterminer l’installation à vie sur l’un ou l’autre des espaces de départ ou d’arrivée.
Être d’ici ou être de là-bas ? Telle est la question
Dans le choix d’un retour définitif ou de l’installation à vie en migration, réside en premier lieu la question du sentiment d’appartenance. Suis-je d’ici ou de là-bas ? La réponse à cette question devrait aider le migrant à choisir l’espace sur lequel il s’installera pour vivre sa retraite. Or, si certains peuvent répondre sans hésiter « Je ne veux pas rentrer au Maroc car je suis Français, j’ai choisi ce pays pour y vivre et fonder ma famille » (entretien n° 5, 2000), ou que d’autres ne peuvent imaginer vivre plus longtemps dans ce pays qui leur est toujours resté étranger, la plus grande part des migrants de longue date ne peuvent tenir un discours aussi tranché.
Si la plupart d’entre eux reconnaît les avantages que procure la vie en France, ils ne peuvent pas faire abstraction du fait qu’ils y sont toujours considérés comme étrangers et qu’ils ne se sentent toujours pas identiques aux Français d’origine. Parallèlement, s’ils continuent à revendiquer leur identité marocaine, ils ne se reconnaissent plus non plus dans leur société d’origine qui a fortement évolué pendant leur « absence » et sur laquelle ils portent un regard critique, forgé par leur expérience de vie au sein d’une démocratie occidentale. Pour ces personnes qui ont toujours vécu dans l’espoir du retour, le moment fatidique arrivé les confronte directement avec la réalité de leur propre identité. Or, cette identité s’est construite sur des bases acquises au sein de la société d’origine avant la migration, mais elle a ensuite fait l’objet d’aménagements, de conciliations, de compromis et de nouveaux attributs au sein de la société d’emploi, rapidement devenue société d’installation familiale.
Il n’est pas question ici de faire un développement sur la construction identitaire des migrants, mais de nombreuses recherches5 sur ce thème montrent que les Maghrébins installés en France (et notamment les Marocains qui pendant tout le temps de leur migration ont continué à retourner régulièrement au pays d’origine) sont entrés dans un processus identitaire différent de celui en cours dans leur milieu d’origine, sans pour autant céder à la déculturation au sein de leur société d’installation. Ainsi les notions d’identité migrante, de transnationalisme (Basch, Szanton-Blanc et Glick-Schiller, 1994), ou encore de territoire circulatoire (Tarrius, 1996) cherchent à exprimer cette nouvelle identité de « l’entre-deux » née de la mobilité croissante des migrants, traversant sans cesse plusieurs espaces, et par-là différentes sociétés, différentes cultures. Cette traversée des espaces va leur permettre de puiser dans différents registres identitaires pour composer une identité souple, malléable, mouvante, adaptable aux lieux et aux milieux investis ; une véritable « identité situationnelle » (Schaeffer, 2001).
Si les migrants se reconnaissent à travers de multiples appartenances et s’identifient à plusieurs espaces non contigus, il semble impossible d’envisager leur départ à la retraite comme une seule alternative binaire : l’installation définitive en migration ou le retour au pays pour toujours. En effet, avant d’être « d’ici » ou de « là-bas », les migrants se sentent tout d’abord « entre », c’est-à-dire ni tout à fait « d’ici », ni entièrement de « là-bas », et c’est ainsi que peu à peu apparaît une nouvelle forme de collectivité dans laquelle les membres se reconnaissent et se définissent par le vécu commun de la migration, peut-être plus encore que par une origine commune. Ainsi, le départ en retraite leur permet de satisfaire enfin pleinement cette double appartenance, ce besoin d’être à la fois en France et au « bled » et chacun entame, à son rythme, un long mouvement de balancier.
Vieillir entre deux rives : errance ou nomadisme ?
Le passage à une vie de « l’entre-deux » se fait plus ou moins progressivement selon les individus, au fur et à mesure que chacun prend conscience de l’impossibilité de se fixer pour le reste de ses jours au Maroc ou en France. Certains essaient de rentrer définitivement, tout en gardant toujours la possibilité de retourner en France en cas de problème. Mais, petit à petit, la réalité de leur vie au sein de la société marocaine prend le dessus : coupure relationnelle, sentiment d’isolement, impossibilité de partager leur vécu avec les proches restés au Maroc, m’ont souvent étés évoqués par les migrants réinstallés à Marrakech. D’autres ont fait le projet de s’installer définitivement en France, tout en continuant, comme d’habitude, à passer leurs vacances au Maroc. Mais, on le sait, de part la vacance de leur emploi du temps, les retraités sont en un sens, d’éternels vacanciers et, très naturellement, les anciens travailleurs marocains se mettent à rentrer au Maroc pour des périodes de trois à quatre semaines, de plus en plus souvent dans l’année. Ainsi, eux aussi se mettent à aller et venir, au rythme des saisons et des festivités familiales ou religieuses.
La vie de l’entre-deux : fatalité ou véritable choix de vie?
Peut-on dire pour autant que c’est uniquement par dépit de ne pouvoir s’installer pour toujours ici ou là-bas que les migrants commencent à circuler entre les deux pays d’origine et d’immigration ? Cela sous-entendrait alors que ces va-et-vient sont des voyages sans but, or, nous allons voir que, très vite, qu’ils prennent sens à travers l’utilisation qui en est faite par l’ensemble de la société migrante.
Ceux qui, déjà avant leur retraite, prévoient de vivre en alternance dans les deux pays, connaissent les avantages qu’ils peuvent tirer d’une activité circulatoire. Il semble d’ailleurs que la perspective d’une fin de vie « à cheval » sur plusieurs espaces, soit aujourd’hui adoptée par une très grande majorité de migrants puisque, seules deux personnes ont affirmé vouloir rentrer définitivement au Maroc sur les 41 interrogées lors d’une enquête menée à Strasbourg en 2000. Les autres envisagent toutes, quant à elles, un retour partiel, fait d’aller-retours entre Strasbourg, où résident leurs enfants, et le Maroc, où la plupart ont déjà une maison (29 personnes interrogées ont investi dans la construction d’une résidence et 4 dans la rénovation de la maison familiale).
Ces derniers s’organisent donc déjà quelques années auparavant et demandent le plus souvent une retraite anticipée, car l’activité circulatoire n’est pas une occupation de tout repos pour un retraité, tant s’en faut. Le plus souvent ces personnes circulent par la route entre les deux pays et à un rythme assez soutenu (en moyenne quatre voyages dans l’année), aussi, en véhicule individuel ou en car, les aller-retours sont toujours longs et éprouvants, même pour une personne encore jeune. Comment expliquer alors que ces anciens travailleurs, qui ont déjà été usés par leur vie active, n’aspirent pas à plus de repos et de calme ? La dimension culturelle peut fournir une explication, car nous l’avons vu, la vieillesse au Maroc ne marque pas la fin de la vie active, celle-ci prend fin quand, physiquement ou intellectuellement, il n’est plus possible aux personnes âgées de mener une activité (et cela quel que soit le milieu social).
Mais au-delà d’une explication culturaliste, le fait le plus déterminant est que ces migrants, considérés comme retraités en France, réintègrent en réalité une nouvelle fonction, une nouvelle activité, et cela parce qu’ils participent directement à la vie de la collectivité en migration, en devenant de véritables vecteurs de flux diversifiés d’un bout à l’autre de leur parcours migratoire. En effet, à chaque voyage ces « retraités » transportent des enveloppes qui rassemblent l’argent économisé par les familles en France à destination de leur parentèle restée au Maroc, ils sont aussi porteurs de nouvelles, de décisions familiales, ils peuvent être mandatés pour régler l’accueil d’un ascendant ayant des problèmes de santé ou encore pour « arranger » un mariage et ils transportent également nombre de cadeaux destinés à l’une ou l’autre partie de la famille spatialement éclatée. À l’aller les véhicules sont le plus souvent chargés d’appareils électroménagers, de petit mobilier, de tissus, etc. Alors qu’au retour ils contiennent généralement des produits nécessaires au maintien de certaines pratiques alimentaires : menthe, sucre, olives, épices, ainsi que du petit bazar... et parfois même quelques bijoux en or pour les jeunes filles à marier.
Je voudrais mettre l’accent sur cette coutume de l’offrande qui, comme le souligne Catherine Gauthier (1998 : 22), « relève d’une véritable économie parallèle pour laquelle se développent une stratégie d’échange et un clientélisme particuliers, aux codes sociaux complexes ».
Certains d’entre eux font d’ailleurs de véritables transports de marchandises, il s’agit en général de produits de deuxième main ou des lots d’usine, achetés dans toute l’Europe et revendus sur les souks (marchés) marocains, au sein de réseaux commerciaux souterrains qui utilisent ce type d’acheminement discret et efficace. Chaque service rendu mérite une commission plus ou moins importante, prenant parfois la forme de cadeaux, mais qui se paye le plus souvent en argent. Dans tous les cas, le gain reste limité à un petit complément de retraite en raison du coût des voyages, et du dédouanement obligatoire pour tout véhicule entrant au Maroc plus de deux fois par an.
Plus qu’un intérêt financier, l’enjeu de ces aller-retours est pour ces migrants de retrouver, voire même de trouver, une véritable place sociale, et ceci en ayant les moyens de (ré)activer leurs réseaux relationnels au Maroc par le biais de ceux auxquels ils participent en France. On ne peut donc parler d’appât du gain pour expliquer le succès de l’activité circulatoire chez les migrants retraités. Ce qui prime pour eux, c’est de pouvoir enfin accéder à un statut social valorisé par la fonction qu’ils remplissent, reconnue par l’ensemble des personnes dépendantes à divers degrés de leur activité circulatoire. Or, seule la collectivité migrante élargie6 peut offrir une telle fonction aux personnes à la retraite qui deviennent de véritables piliers de son fonctionnement, et cela non seulement parce qu’ils ont le temps de circuler, mais surtout parce qu’ils possèdent les références identitaires et les codes nécessaires pour évoluer au sein des microcosmes sociaux présents sur chacun des espaces mis en contact.
Le fait que les migrants, arrivés à l’âge de la retraite, soient de plus en plus nombreux à se lancer dans l’activité circulatoire, va contribuer à l’intensification et la diversification de la circulation migratoire.
On remarque déjà un renforcement des transports collectifs entre France et Maroc en dehors des périodes estivales, qui profite directement aux grandes compagnies aériennes, maritimes ou de transport routier de voyageurs, et contribuent parfois à la création de nouvelles sociétés. En parallèle, on assiste à l’émergence, entre le Maroc et les différents pôles d’installation des migrants marocains en Europe, d’un réseau souterrain de transport de personnes et / ou de marchandises à faible valeur ajoutée. Il s’agit le plus souvent de petites camionnettes qui circulent avant tout dans un but commercial et qui se remplissent par le biais des réseaux relationnels qui offrent aux « circulants » la possibilité d’exploiter les complémentarités entre l’offre et la demande différentielle d’un espace à l’autre. Alain Tarrius (1985) parle de « transport autoproduit » pour exprimer cette organisation en réseaux qui traverse l’espace euro-méditerranéen. À travers cette notion il montre également comment l’émergence d’une telle « infrastructure » circulatoire participe à la construction identitaire du groupe migrant.
La généralisation des va-et-vient au sein de la population migrante retraitée, semble également avoir un impact important, non seulement sur la construction identitaire individuelle de ces personnes qui acquièrent une nouvelle fonction et qui vivent « physiquement » cette position d’entre-deux (qui était toujours sous-jacente, mais qui, cette fois est objectivée), mais également sur l’ensemble de la collectivité migrante. En effet, la somme des prises de conscience individuelles de cet état « d’entre-deux », accélérées par la mise en retraite des personnes et leur impossibilité de vivre exclusivement soit au pays d’origine, soit au pays d’emploi, va avoir des conséquences directes sur la construction identitaire du collectif migrant. Comme le souligne E.-M. Lipianski (1990 : 173), identité personnelle et identité sociale sont intimement liées : « Ces deux faces du phénomène identitaire, tout en étant distinctes ne sauraient être dissociées, pour une part, l’identité personnelle constitue l’appropriation subjective de l’identité sociale : la conscience qu’un sujet à de lui-même est nécessairement marquée par ces catégories d’appartenance [...] et par sa situation de relation avec autrui. En même temps, les multiples dimensions de l’identité sociale seront plus ou moins investies et chargées de sens selon la personnalité du sujet. Pourtant il n’y a pas de correspondance mécanique entre l’objectif et le subjectif ».
Ainsi, la généralisation des aller-retours des retraités entre la France et le Maroc, semble avoir été intégrée par l’ensemble du groupe comme une nouvelle pratique sociale et on peut même affirmer qu’elle fonctionne déjà comme une « tradition » pour les migrants, si l’on considère le nombre de personnes déclarant vouloir vivre entre les deux pays une fois la retraite arrivée. L’émergence et le développement de tels comportements vont donc participer à la prise de conscience collective de la dimension nomade de l’identité migrante, puisqu’il semble dorénavant acquis que les migrants termineront leurs jours dans la mobilité. Mais, nous l’avons vu, cette mobilité ne peut s’apparenter à une errance sans fin entre les deux extrémités du parcours migratoire. Au contraire, elle prend ici tout son sens et révèle un véritable « savoir-circuler » sur des parcours et dans des temporalités qui rappellent fortement ceux des peuples nomades. Car, comme eux, les Marocains « entre deux rives » savent tirer ressource des complémentarités offertes par leur vaste espace de mobilité, structuré en parcours et rythmé par des saisons.
Ainsi, nous comprenons mieux les fondements de ce mythe du retour, tant dans les processus qui ont contribué à l’arrêt des retours définitifs, que dans l’instrumentalisation sociale qui en est faite. En effet, si les migrants continuent à se définir (et à être définis) comme de « retour », et si le projet de retour continue à animer les esprits et orienter leurs choix de vie tant qu’ils sont en activité, c’est surtout pour justifier cette position « d’entre-deux » et les pratiques circulatoires qui en découlent. Ainsi, la volonté de rentrer au pays, assortie de l’impossibilité de couper tous les liens avec le pays d’installation offrent une véritable « caution morale » à la mobilité, tant aux yeux des sociétés d’accueil, qui au nom de principes humanistes ne peuvent agir dans le sens de la séparation des familles, qu’au regard de la société d’origine où les migrants font preuve de leur volonté de retour et de leur attachement aux principes traditionnels qui donnent priorité à la cohésion familiale. Mais ce mythe est avant tout fondé par et pour la collectivité migrante, car, en se prouvant à eux-mêmes que le retour définitif est une utopie, les migrants s’érigent en exilés, et ce statut leur permet alors de s’inventer une histoire commune et de fédérer leurs identités multiples. Ainsi s’opère doucement le glissement vers la diaspora…
Notes
1 -La Loi Chevénement du 11 mai 1998 a créé un nouveau titre de séjour, la carte portant la mention retraité, dont l’objectif est de faciliter leur libre circulation entre leur pays et la France. Mais les droits sociaux attachés à cette carte sont très limités, ce qui explique son insuccès auprès des immigrés (Baudet, 2001).
2 -Les pensions accordées aux anciens travailleurs immigrés sont en moyenne plus faibles que celle des travailleurs non migrants en raison du nombre d’années de cotisation et de la non prise en compte des années de travail antérieures à la migration.
3 -Par vaste famille, on entend certes le nombre des ses membres, mais également, et peut-être surtout, la reconnaissance qui lui est faite par le reste de la société en tant que famille respectable par son poids économique et par les valeurs traditionnelles qu’elle véhicule.
4 -Notamment à travers la création de divers organismes d’encouragement, de soutien et d’accompagnement aux investisseurs étrangers (auxquels sont assimilés les résidents marocains de l’étranger), tels que l’Office pour le Développement Industriel, ou encore des Fondations créés en coopération avec certaines banques ayant une part importante de leur clientèle marocaine installée à l’étranger, comme par exemple, la Fondation Banque Populaire pour la Création d’Entreprises.
5 -Lire notamment d’Abdelmalek Sayad (1977) et Carmel Camilleri, (1992 ; 1999).
6 -Par
« collectivité migrante élargie » j’entends désigner ici l’ensemble des
personnes en migration ainsi que leur parentèle et relations restées au
Maroc.
Bibliographie
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Pour faire référence à cet article
Schaeffer Fanny
(2001).
"Mythe du retour et réalité de l’entre-deux. La retraite en France, ou au Maroc ?". Revue Européenne des Migrations Internationales
, Volume 17
, Numéro 1
.
Accessible en ligne à l'URL :
http://remi.revues.org/document2624.htm
Source: Revue Européenne des Migrations Internationales
Anciens combattants marocains, construction d’une nouvelle catégorie de migrants
par
Djemila Zeneidi-Henry
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publié en ligne le 9 juin 2006
Djemila Zeneidi-Henry : Post doctorante en géographie, Laboratoire
MITI, CNRS UMR 6588, MSHA Bordeaux, Esplanade des Antilles, 33405
Talence Cedex. zeneidi.henry@wanadoo.fr
Sommaire
| De Monte Cassino à Bordeaux Prise en charge sociale et construction d’une catégorie Une expérience migratoire inédite Conclusion |
Texte intégral
Goumiers, spahis, tabors, tirailleurs marocains, les anciens de l’armée d’Afrique affluent depuis 1994 à Bordeaux. La ville qui abrite le tribunal des pensions militaires en a reçu plus de 1 200 en sept ans, et ne cesse d’en recevoir. La question n’est pas traitée politiquement mais socialement. Ce sont les lois sociales françaises leur permettant de bénéficier des minima sociaux qui ont provoqué le départ de ces hommes âgés de plus de 70 ans. Cette nouvelle figure d’immigré du troisième âge contraste fortement avec celle du migrant jeune travailleur, image toutefois largement rudoyée par la crise économique (Sayad, 1979). Si cette migration demeure réduite, marginale, elle a pourtant l’intérêt de faire écho à une autre situation souvent oubliée, celle des immigrés de la première génération vivant leur vieillesse dans l’isolement et la précarité. À travers l’analyse du problème posé par la présence des anciens combattants marocains, la question du migrant devient une question de gérontologie.
L’inscription institutionnelle des anciens combattants marocains au sein de la catégorie de l’immigration vieillissante s’est faite progressivement. Cette population a tout d’abord constitué une sorte d’événement socio-spatial à Bordeaux. Le questionnement est apparu à partir du constat de leur visibilité dans l’espace public et dans le dispositif local de droit commun destiné aux « sans domicile fixe ». Qui sont ces vieillards évoluant en groupe, cahin-caha, arpentant les rues de Bordeaux avec des sacs en plastique ? Un nouveau type de SDF (Sans Domicile Fixe) ? Ce sont les institutions à travers différentes prises en charge sociale de ce groupe qui vont contribuer à élaborer une catégorie spécifique dont la définition aboutira paradoxalement à son invisibilité. L’objet de cet article est d’analyser cette expérience migratoire singulière et de retracer les étapes de la construction de cette nouvelle catégorie de migrants1.
Ces centaines de vétérans qui prennent la route de l’exil aujourd’hui ont servi les troupes coloniales françaises pour des durées d’engagement allant de deux à vingt ans. Les colonies ont été assez tardivement considérées comme des réserves de soldats. La peur d’armer l’indigène a été largement surmontée à partir de la Première Guerre mondiale. Entre 1918 et 1939, un soldat sur quatre est originaire des colonies (Binoche-Guedra, 1992 : 265). Le Maroc comme l’Algérie, la Tunisie et le Sénégal a fourni en masse des hommes utilisés en première ligne pour épargner le sang français. La France a recruté 37 000 militaires marocains pendant la guerre de 1914-18 (Binoche-Guedra, 1992 : 165) et 35 600 pendant celle de 1939-45 (Recham, 1996 : 65). Parfois enrôlés de force, des milliers de Nord-Africains ont participé à la libération de la France sous les ordres des généraux Leclerc et de Lattre après que d’autres aient servi de chair à canon dans les campagnes antérieures de l’armée de la France Libre. Ainsi les tabors marocains participèrent avec succès en août 1943 à la campagne d’Italie, où la quatrième division marocaine de montagne contribua à la prise de l’emblématique Monte Cassino (Martel, 1994 : 199). Ils furent également mobilisés lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie et certains d’entre eux furent mêlés aux massacres coloniaux (Benot, 1994). À l’égard des anciens combattants issus de ses colonies, la France a adopté une attitude ambiguë. Elle a reconnu leur contribution à son histoire, contrairement au Royaume-Uni qui a supprimé toute pension aux soldats de l’ancien Empire. Toutefois au moment de la décolonisation, elle a reconsidéré sa dette vis à vis des anciens combattants en adoptant sur une proposition du général De Gaulle, la loi de cristallisation des pensions, loi instituant une inégalité qui perdure encore aujourd’hui.
Le 26 décembre 1959, le Parlement a approuvé la loi de finances pour 1960. Sans obstacles, la décision a été prise qu’à partir du premier janvier 1961, « les pensions, les rentes, ou allocations viagères dont sont titulaires les nationaux des pays ou territoires ayant appartenu à l’Union Française ou à la Communauté ou ayant été placés, sous le protectorat ou la tutelle de la France, seront remplacés pendant la durée normale de leur jouissance personnelle par des indemnités annuelles en francs, calculées sur la base des tarifs en vigueur pour les dites pensions ou allocations à la date de leur transformation » (article 71 de la loi de finance de 1960)2. Pour les pays déjà indépendants, la loi prenait effet aussitôt et les montants des sommes versées étaient « cristallisés », bloqués au niveau atteint à la date de l’indépendance de leur pays. Aujourd’hui cela signifie par exemple pour les anciens combattants marocains ou tunisiens ayant servi quinze ans dans l’armée, une retraite ne dépassant pas 400 francs alors que pour un ancien combattant français, elle est de 2 500 francs. La pension d’invalidité à 100 % est en France de 4081 francs par mois tandis qu’un Marocain ou un Tunisien perçoit 500 francs (Dewitte, 1999 : 9). C’est cette inégalité qui est à l’origine de la présence des anciens combattants marocains à Bordeaux. À la fin de leur vie, ces hommes sont aujourd’hui de plus en plus nombreux à venir sur le sol français pour obtenir par d’autres moyens ce qu’ils n’ont pu avoir chez eux, la revalorisation de leur pension militaire.
Les premières arrivées datent du début des années quatre-vingt-dix. Il ne s’agissait à l’époque que de quelques cas isolés vite absorbés par les services sociaux de Bordeaux et sans retentissement médiatique, mais qui inaugurent un mouvement qui a déjà entraîné plus de 1 200 anciens combattants marocains. Ils sont aujourd’hui 9 000 encore en vie au Maroc qui peuvent prétendre eux aussi à ces nouvelles ressources s’ils arrivent à obtenir un visa pour la France.
Pourquoi le mouvement ne s’amorce-t-il qu’au début des années quatre-vingt-dix ? Deux décisions législatives expliquent son déclenchement. Une disposition contenue dans les lois Pasqua (1986) stipule que les soldats des anciennes colonies ayant combattu sous le drapeau français auraient désormais droit à une carte de séjour en France, ce qui facilite leur venue. L’instauration du revenu minimum d’insertion (RMI) par le gouvernement Rocard en 1988, prévoyant une allocation de 2 450 francs pour les personnes en situation de précarité leur donne accès à des ressources inespérées.
L’information est tout d’abord véhiculée par les immigrés qui rentrent au pays l’été puis très vite grâce à l’efficacité du bouche à oreille, elle gagne du terrain. Les premiers anciens combattants oublient leur âge avancé et prennent la route de la France. Le nombre d’arrivées avant 1994 est assez réduit, de l’ordre d’une trentaine par an. Puis le phénomène s’accélère et devient plus régulier grâce notamment au travail de divulgation de nouvelles possibilités de ressources offertes en France, par une association d’anciens combattants basée à Kenitra. Le travail de cette association a une forte incidence sur le nombre d’arrivées à tel point qu’un rapport de réunion de la DDASS (Direction départementale de l’action sanitaire et sociale) le situe comme étant à l’origine de la consolidation des flux d’anciens combattants marocains vers Bordeaux3. L’action de cette association aura également un effet d’homogénéisation des origines géographiques des migrants. La plupart d’entre eux proviennent de la région de Fez et de Khemiset, zone d’implantation de l’association.
À partir de 1996, les flux prennent un caractère régulier et continu. En septembre 1996, les services de la DDASS qualifient l’arrivée des anciens combattants de massive4. Le terme peut apparaître un peu fort alors que l’on compte cette année là 15 à 20 arrivées par mois avec un pic de 64 en septembre, mais, pour les services sociaux, les difficultés sont réelles. A partir de la fin de l’année 1996 les restrictions apportées par le gouvernement Juppé à la délivrance des visas se traduit par un ralentissement significatif des arrivées. Les anciens combattants doivent désormais se conformer aux procédures communes, avec notamment la présentation d’un certificat d’hébergement. Mais cette disposition est contournée par ceux qui transitent par d’autres pays de l’espace Schengen. Une fois arrivés à Bordeaux, les services sociaux sont dans l’obligation de les prendre en charge.
A la fin de l’année 1999, les archives de l’Office national des anciens combattants, et du service d’attribution de la carte d’ancien combattant sont transférés de Bordeaux à Caen. Les autorités concernées invoquent comme raison de cette décision une réorganisation des services, mais l’espoir de dissuader les anciens combattants marocains de venir à Bordeaux semble avoir joué un rôle dans cette décision qui, dans un premier temps a pour effet de retarder l’instruction des dossiers. Pourtant les anciens combattants continuent d’affluer. Il semblerait que rien n’arrête véritablement ces hommes issus du milieu rural, ces paysans pauvres, qui saisissent à leurs risques et périls cette possibilité qui s’offre à eux d’assurer de meilleurs conditions de vie à leurs descendants fortement touchés par le chômage.
En 1998, la mise en place du Fonds national de solidarité destiné à assurer des ressources minimales aux exclus de plus de 65 ans (60 ans en cas d’incapacité à travailler) vient renforcer le mouvement. En effet les anciens combattants peuvent bénéficier d’une aide nettement plus importante que le RMI, l’allocation vieillesse dont le montant est de 3 540 francs, ce qui correspond à un salaire d’universitaire au Maroc. Mais, alors que le RMI permettait des allers-retours fréquents et de courts séjours en France avec la tolérance des services sociaux, le bénéfice de l’allocation vieillesse impose des contraintes aux anciens combattants puisque leur présence est soumise à un plus grand contrôle de la part de la Caisse des dépôts et des consignations, gestionnaire des dossiers. L’obligation de résider sur le territoire français neuf mois sur douze les consacre véritablement comme des immigrés.
Ces nouvelles possibilités de ressources ont contribué à maintenir en France la population déjà présente et à renforcer le nombre des nouvelles arrivées. Dès le mois de mai 1999 le nombre d’arrivants est relativement important : 89 pour les mois de juillet, août, septembre. Entre octobre 2000 et mai 2001 on dénombre 122 arrivées, la période d’octobre à décembre 2000 totalisant le maximum avec 69 arrivées. Depuis janvier 2001, le phénomène se poursuit à raison de quinze à vingt personnes par mois.
Les autorités françaises préfèrent « bricoler » avec ces flux plutôt que de procéder à un déblocage de la cristallisation des pensions, estimée trop coûteuse (on a évalué que la décristallisation des pensions coûterait plus d’un milliard (source de cette évaluation ?). Pourtant le tribunal administratif de Poitiers, saisi par des anciens combattants, en a appelé au Conseil d’Etat. Le Commissaire du gouvernement avait proposé de suivre la décision en faveur de la décristallisation rendue par le Comité des droits de l’homme de l’ONU. Celui-ci avait condamné l’attitude de la France, jugée contraire aux principes de la Convention de New York que ce pays avait ratifiée en 1980. Le critère de nationalité invoqué pour cristalliser les pensions contredit le principe d’égalité. Malgré l’avis favorable du Commissaire du gouvernement, le Conseil d’État a rejeté cette requête de ces anciens combattants. D’autres vétérans ont réclamé la nationalité française auprès des tribunaux de grande instance, mais la Cour d’appel de Paris a précisé qu’ils avaient définitivement perdu cette nationalité, en se référant à la loi Méhaignerie de 1993. La seule réponse que les anciens combattants marocains ont obtenue à leur demande de revalorisation de leurs pensions a été une augmentation de quelques points de leur pension militaire, 12 francs de plus par mois, ce qui mis en balance avec le montant de l’allocation vieillesse n’a rien d’attractif.
À défaut de la revalorisation de leur pension, les anciens combattants ont trouvé une place et un statut dans les brèches du système social français. La vue de ces personnes très âgées parfois clochardisées par l’errance induite par la vie en centre d’hébergement d’urgence, suscite la gêne et le malaise. Anciens combattants : SDF, l’équation fait scandale. Les titres des articles de presse nationaux et locaux qui leur sont consacrés traduisent cette indignation générale et révèlent un regard critique quant à l’attitude silencieuse de la France : « Les anciens combattants étrangers demandent justice à l’État français ». « A Bordeaux, pour percevoir le RMI, des vétérans marocains errent le long des quais »5, « Une injustice française »6. « Une honte française »7, « Une question d’honneur »8, « Le scandale continue »9, « Les anciens combattants sont à la rue »10, « Sans domicile fixe »11, « Jetés comme des ânes »12, « Une injustice majuscule »13, « La France ingrate »14. Le sentiment de scandale est lié à deux spécificités, leur âge et leur droit d’ancien combattant bafoué par la loi de cristallisation des pensions. Leur sort devient un argument politique au niveau local. G. Savary député socialiste siégeant au conseil municipal reproche au maire de Bordeaux son immobilisme. Ce dernier renvoie la question au niveau national en invoquant la responsabilité du gouvernement dans ce dossier.
Prise en charge sociale et construction d’une catégorie
Les institutions et les actions publiques vont se charger de nommer ces hommes, silencieux dociles, prêts à endosser n’importe quel statut, à se mouler dans les catégories préétablies. En sept ans différents acteurs vont être confrontés à la gestion de cette population pour la moins atypique, et participer à la construction de son identité institutionnelle.
Les premiers anciens combattants arrivant à Bordeaux, isolés et peu nombreux, sont entrés dans le système d’assistance aux SDF. Ils étaient donc hébergés la nuit au Foyer d’urgence Leydet et avaient recours aux associations caritatives qui les aidaient à constituer leur demande de RMI. Mais à partir de 1996, ces institutions font état de la saturation de ce dispositif de droit commun et de la concurrence des publics assistés. Ainsi la société Saint Vincent de Paul, qui assure des repas aux « sans abri », limite à partir de l’hiver 1997 ses distributions aux personnes de moins de 45 ans.
Le nombre d’anciens combattants continuant à gonfler et leur visibilité s’accentuant dans les espaces publics, la DDASS confie la gestion de cette population à l’Entraide protestante, une association caritative qui jusque là intervenait exclusivement en direction des SDF. Il lui est demandé de devenir le référent unique pour les anciens combattants afin de soulager les autres associations et le foyer Leydet. Elle crée une structure de gestion baptisée 4ACM (Association d’accueil et d’accompagnement des anciens combattants marocains), qui ouvre à partir du 15 juillet 1996 une permanence d’accueil avec un animateur arabophone. Cette structure doit répondre aux besoins urgents des vétérans, distribuer des repas à ceux qui ne bénéficient encore d’aucune aide, organiser leur suivi médical en partenariat avec Médecins du Monde ainsi que leur hébergement d’urgence, au foyer Leydet ou à celui du Petit Trianon mis à sa disposition par la mairie de Bordeaux, ou encore dans des chambres libérées dans le foyer de travailleurs immigrés géré par la Sonacotra et dont le loyer est couvert par une Allocation de logement temporaire. Elle doit aussi favoriser leur installation durable, les aider à constituer les dossiers leur permettant d’obtenir une carte de résident, puis le RMI, et à accéder éventuellement à un logement autonome dans le parc locatif privé ou public grâce à APL (Allocation personnalisée au logement). 4ACM travaille en partenariat avec des institutions s’adressant aux SDF, mais aussi avec l’Office départemental des anciens combattants. La mise en place de ce dispositif témoigne de la prise en compte d’une situation qui pose problème, et parallèlement de la reconnaissance d’une catégorie avec des spécificités de précarité, d’âge, de santé, et de culture qui, selon 4ACM, requiert « un accompagnement social spécifique ». Leur statut d’ancien combattant est pris en considération, de nombreuses démarches sont entreprises auprès des autorités militaires pour le valoriser à travers la réclamation de médailles, de livrets de soins gratuits et des constatations d’aggravation de blessures de guerre. Un travail de mémoire est mené à travers la constitution d’un recueil des récits de vie des anciens combattants.
Cette structure fonctionne pendant deux ans. Il y a alors 500 anciens combattants à Bordeaux et d’autres continuent à arriver. Les problèmes posés en 1996 n’ont pas été résolus, le foyer Leydet continue à être engorgé, les chambres mises à disposition par la Sonacotra sont toutes occupées, tandis que les logements autonomes en parc locatif privé ou public restent trop rares. Les vieux marocains continuent d’occuper les espaces publics au grand dam des autorités, et les médias décrivent leur sort. C’est surtout le flot des arrivants, jugé trop important, qui détermine la DDASS à changer de prestataire de services, à fermer la structure 4ACM et à demander à la Sonacotra de prendre en charge les anciens combattants.
Cette passation, effectuée en octobre 2000 contribue à inscrire la question des anciens combattants dans un autre contexte, directement liée à l’histoire de cette institution. La Société nationale de construction pour les travailleurs algériens (Sonacotral à ses débuts), a été créée pendant la guerre d’Algérie, en 1956 en pleine crise de logement, sous l’impulsion du Ministère de l’intérieur dans une visée de contrôle. Elle doit être, selon les termes de la loi « une société d’économie mixte ayant pour objet le financement, la construction, l’aménagement de locaux destinés aux français musulmans originaires d’Algérie, venus travailler en métropole et à leurs familles »15. D’après le sociologue Marc Bernardot (1999 : 40) « la Sonacotral est l’instrument d’une politique d’intervention dans les bidonvilles visant leur destruction mais aussi au comptage, à la sélection et au déplacement des populations "musulmanes" et mal logées ». La gestion de la société révèle des différentiations ou des discriminations dans le traitement des familles françaises et des populations immigrées. Les ménages français sont logés dans les logements HLM tandis que les ouvriers maghrébins de l’industrie sont hébergés dans les foyers, souvent gérés par des jeunes retraités de l’armée coloniale. Ces derniers ayant eu sous leurs ordres des tirailleurs algériens et autres sont bien placés, selon la direction de la société, pour gérer la différence culturelle.
L’indépendance de l’Algérie apporte des changements ; la mission de la société, rebaptisée Sonacotra, devient plus généraliste : elle doit gérer le logement de l’ensemble des travailleurs immigrés et notamment les foyers de travailleurs isolés. Le concept du logement pour immigré pensé dans les années soixante par la Sonacotra « trahit la conception qu’on se fait de la condition d’immigré (…). Le logement de l’immigré ne peut être que ce qu’est l’immigré […] un logement provisoire pour un résident provisoire » (Sayad, 1991 : 82). Mais dans les années quatre-vingt-dix la population des foyers a changé16. La Sonacotra, prenant en compte le vieillissement et la précarisation de la population immigrée de ses foyers, s’est orientée vers le logement des plus défavorisés dans le cadre du volet logement de la loi de prévention et de lutte contre les exclusions. Elle a développé la prise en charge des résidents par un accompagnement social. Mais, malgré ce revirement, elle demeure un instrument de la gestion des populations immigrées. Malgré une trajectoire profondément différente, la prise en charge par la Sonacotra des anciens combattants marocains tend à les inscrire institutionnellement parmi les travailleurs immigrés vieillissants des foyers.
Pourtant la Sonacotra a mis en place en octobre 2000 un outil d’intervention spécifique pour l’accueil de ces migrants particuliers, le DAPA (Dispositif d’accueil primo-arrivant). La prise en charge se caractérise d’abord par son aspect global, c’est à dire qu’elle tente d’intervenir dès l’arrivée en France de l’ancien combattant. La mise en place du DAPA répond à un premier souci, celui de faire converger les arrivées vers le foyer de la Sonacotra de Bordeaux. Il s’agit d’abord d’une volonté de soulager les services sociaux de la ville, mais aussi d’organiser la dispersion de cette population d’anciens combattants. En effet, ce qui différencie la Sonacotra du dispositif 4ACM, c’est la dimension nationale de son implantation ; elle peut ainsi placer une partie d’entre eux dans des foyers situés dans d’autres villes telles que Perpignan, Marseille, Lyon, Limoges, Pau, Bergerac, Port-de-Bouc... (plus de 600 ont pu ainsi être ainsi logés hors de Bordeaux). Cette politique de dispersion ne tend pas à donner une dimension nationale au problème mais aboutit à en atténuer la visibilité. Le sort des anciens combattants était plus médiatique lorsqu’il constituait au niveau local un événement et qu’il saturait le dispositif SDF de Bordeaux.
De chaque mode de prise en charge découle une désignation. Par un effet inéluctable d’inclusion les anciens combattants sont SDF lorsqu’ils passent par le circuit SDF et immigrés dès lors que la Sonacotra gère leur dossier. Entre ces marqueurs institutionnels se précise un particularisme catégoriel lié au statut d’ancien combattant. La reconnaissance de ce particularisme s’effectue à travers un traitement de discrimination positive. On a pu observer dès 1996 au sein du foyer Leydet une forme de reconnaissance de ces spécificités par la plupart des membres du personnel qui ont adopté envers eux des mesures de faveur dans le cadre pourtant d’un dispositif de droit commun. Ils leur permettaient par exemple de sortir faire leurs prières à la mosquée voisine alors que l’enfermement à partir de 18 heures est la règle pour tous les résidents17. On a pu constater également que le statut d’ancien combattant sensibilisait d’autres acteurs, ainsi la préfecture de Gironde accélère les procédures de traitement d’attribution des cartes de résident des anciens combattants (15 à 21 jours de délai contre 2 à 3 mois pour les autres dossiers). Cette reconnaissance bancale motivée par le respect dû à leur position d’ancien combattant et à leur grand âge, et pourtant soumise au tabou politique concernant la décristallisation, se retrouve à tous les échelons du dispositif social. C’est comme si la question de la dette, ou de ce qui serait de l’ordre d’une réparation morale traversait la prise en charge sociale d’un groupe à qui l’on reconnaît indirectement des droits.
Une expérience migratoire inédite
La sortie du dispositif SDF et le rattachement institutionnel à la catégorie immigrée ne doit pas donner l’illusion d’une intégration à l’ensemble des immigrés qu’ils côtoient dans les foyers. S’ils sont âgés comme bien d’autres résidents maghrébins, ils sont pour leur part issus d’une vague de migration récente. Aussi leurs comportements au quotidien sont-ils soumis aux spécificités liées à leur situation de nouveaux migrants.
Il s’agit d’une expérience migratoire particulière qui s’articule au passé. Cette migration a incontestablement, à différents niveaux, une charge historique. La relation à la France est déjà ancienne. Ces anciens soldats de l’armée française par leur participation aux campagnes militaires pendant la Seconde guerre mondiale et les guerres coloniales ont été liés à la France qu’ils connaissent à travers leur engagement passé qui n’est pas aujourd’hui politiquement reconnu. Mais leur expérience actuelle s’inscrit également dans l’histoire des migrations de ces milliers de Marocains partis travailler en France. Leur mobilité s’installe dans une sorte de champ migratoire mental en rapport à une immigration référence, celle des travailleurs des trente glorieuses, objet de représentations collectives partagées par toute une communauté. Cette immigration référence, c’est celle qui investit au pays dans le commerce et l’immobilier, qui rentre les valises pleines d’objets qui font rêver de l’occident prometteur (Ma Mung, 1996).
« L’eldorado français » vers lequel ils sont partis, en dépit de leur âge et d’une santé fragile, avec les encouragements parfois appuyés des enfants, ils l’explorent méticuleusement. Leur errance dans la ville dont ils découvrent la modernité et la richesse a suscité maintes questions de la part des Bordelais, qui s’interrogeaient sur l’identité de ces nouveaux sans abri. L’utilisation des structures d’assistance offertes dans le champ social bordelais se trouvait être également articulée à une errance diurne. Leur circuit quotidien qui comportait des étapes dans les associations caritatives, les lieux de distribution de repas et de colis alimentaires, les lieux d’accueil de jour était largement calqué sur celui de nombreux SDF, ce qui entretenait l’ambiguïté. Évoluant souvent en groupe pour des questions d’orientation, se déplaçant à pied tant qu’une carte de bus gratuite ne leur avait pas été accordée, leur errance les amenait à être visibles dans les espaces publics du centre ville de Bordeaux. Ce vagabondage a toujours été une composante de leur quotidien. Errants, ils l’ont davantage été lorsqu’ils étaient hébergés au foyer Leydet qui fermait ses portes à 7h45 et les ouvrait à 18h. Il semblerait que l’accueil mis à leur disposition par 4ACM, puis par la Sonacotra ait légèrement réduit cette errance.
Nombreux et divers sont les lieux fréquentés par les anciens combattants. Sur les marchés de brocanteurs, on les voit récupérer dans les poubelles moult ferrailles et éléments qui peuvent paraître à première vue inutilisables. Ils capitalisent leurs trouvailles dans des sacs en plastique. Leur errance à la gare Saint Jean et la présence, signalée en 1996 et 1997, de quelques-uns uns d’entre eux dans les squats suscitent aussi le questionnement. Gare et squats sont des hauts lieux de la marginalité dans la ville, et il est difficile d’imaginer ces vieux messieurs plutôt débonnaires en compagnie de marginaux de toutes sortes.
Cette errance n’est pas installée dans l’absence de sens. Elle est certes dans une certaine mesure motivée par l’ennui aussi mais il s’agit d’une errance ayant une logique économique et résolument connectée au pays d’origine. Champ de l’errance et champ migratoire sont alors étroitement associés. Leur refus de rester dans des logements autonomes et leur préférence pour les foyers ou pour les squats sont liés à une stratégie d’épargne, afin de ne pas trop grever l’allocation à laquelle ils ont droit. Leur fréquentation assidue des locaux d’associations où sont distribués des repas ainsi que des colis alimentaires s’inscrit également dans cette stratégie d’épargne destinée à transférer le plus d’argent possible au pays. Les activités de récupération s’inscrivent dans la même stratégie. Au Maroc, la plupart de ces anciens combattants étaient des ruraux vivant dans une certaine précarité. Aussi ne faut-il pas être étonné de les voir récupérer des pneus qui seront ingénieusement transformés en sandales de fortune. De même la fouille régulière des poubelles après les brocantes fournit des biens à offrir ou à vendre au Maroc. Nous sommes ici dans une dialectique de développement/sous développement, et les miettes d’ici sont des festins là-bas. Épargner, accumuler, thésauriser donne du sens à la migration.
La relation qui les lie à leur pays est comparable à celle de leurs compatriotes venus travailler en France. « Petit ici et notable là bas »18, cette expression utilisée pour évoquer les comportements des immigrés de la première génération peut s’appliquer aux anciens combattants, mais adaptée à leur expérience elle deviendrait : « SDF ici et notable là bas ». Bien que très âgés, ces anciens combattants devenus « riches » au pays n’hésitent pas à refaire leur vie, en renvoyant leur vieille épouse et en se mariant en seconde noce avec de toutes jeunes filles. Ils reviennent en France avec leur attestation de mariage et demandent à faire venir leur nouvelle femme en arguant qu’au regard de leur âge avancé, ils ont besoin de soins. Certains d’entre eux font également venir leurs enfants ou petits enfants mineurs. Une trentaine d’entre eux, potentiellement expulsables lorsqu’ils atteindront 18 ans19, sont scolarisés au collège situé en face du foyer du Médoc de la Sonacotra.
Cette relation avec le pays d’origine, les anciens combattants lui donnent de l’épaisseur en fréquentant des espaces qui ont du sens pour eux, ceux fréquentés par leurs compatriotes comme le quartier Saint Michel, quartier cosmopolite du centre ville bordelais. Il est vécu comme un territoire commun, celui d’un « nous » référencé spatialement. « Le territoire est mémoire : il est le marquage spatial de la conscience historique d’être ensemble » (Tarrius, 1995). Les anciens combattants investissent largement le quartier Saint Michel où on les aperçoit sur les bancs de la place centrale ou parfois aux terrasses des débits de thé à la menthe. Dans ce quartier, ils fréquentent également les mosquées. Autour de la place principale, ils négocient leurs voyages au Maroc dans les arrière-boutiques des épiceries. Les marchands de légumes, improvisés en voyagistes, ont trouvé dans cette population docile une clientèle régulière et sûre. Les vieux messieurs s’entassent ainsi régulièrement dans des fourgonnettes.
Cette présence significative dans un quartier considéré comme étant celui des immigrés paraît logique, elle s’effectue selon le principe d’agrégation communautaire et comme une résurgence de l’appartenance culturelle dans l’exil. Les relations de la population maghrébine avec les anciens combattants sont empreintes de solidarité épisodique et de mise à distance. Elle manifeste à leur égard des signes de solidarité pendant la période du ramadan mais paraît choquée par leur errance et leur pratique de récupération dans les poubelles, trouvant ainsi que ces « nouveaux immigrés » lui font une bien mauvaise publicité et contribuent à dégrader l’image de la communauté entière. Dans leur cohabitation dans les foyers Sonacotra, les différences se font criantes entre ces nouveaux arrivants et les anciens que des années de vie en France ont influencé dans leur mode vestimentaire et dans leurs comportements. Ces derniers se démarquent ostensiblement de ces ruraux qui continuent de porter la djellaba et de superposer les vêtements. À travers une certaine mise à distance ils se positionnent comme les immigrés légitimes. Ils expriment de plus une pointe de rancœur et de jalousie par rapport à ces nouveaux immigrés qui viennent juste d’arriver, qui n’ont jamais travaillé en France et à qui on s’empresse d’attribuer tous les minima sociaux. Quelques-uns uns rappelleront aux anciens combattants marocains qu’ils ont servi la France lors des guerres coloniales et en particulier en Algérie et qu’ils ont été selon eux des traîtres.
Pour les anciens combattants, cette expérience migratoire tardive est également l’expérience de la solitude. Ils sont astreints à résider en France neuf mois sur douze, et risquent la perte de repères liée à leur grand âge. Mais ils ont fait le pari de l’exil et sont prêts à aller jusqu’au bout de cette expérience migratoire, jusqu’à la mort. Une enquête informelle au sein de la Sonacotra auprès d’une quarantaine d’entre eux a révélé que pour une grande majorité l’éventualité d’un retour définitif était impensable. Mais dès leur arrivée à Bordeaux la plupart s’assurent que leur corps sera rapatrié, en confiant au référent arabophone de la Sonacotra, l’attestation délivrée par le service d’assurance de la Banque Populaire marocaine. Quoiqu’il arrive, ils veulent être sûrs que le chemin inverse sera fait, qu’ils reviendront au lieu de naissance, au lieu de filiation. Cet acte symbolique segmente toute vie de migrant en tant que sujet appartenant à un groupe et à un territoire et signifie que « l’immigration est une sorte de parabole de la mort. La migration est une première forme de mort » (Sayad, 2000 : 22).
Chaque année, une dizaine d’anciens combattants marocains meurent sur le sol français. L’extinction de ces générations représente un enjeu pour les autorités françaises. Leur disparition signifierait logiquement la disparition d’un problème politique et celle de la question de la responsabilité morale de la France dans ce dossier.
La question de la désignation de ces anciens combattants est fondamentale car elle révèle l’enjeu politique que constitue le traitement social de la population concernée. On a pu remarquer que parallèlement à une opération « d’englobement institutionnel » (Bastenier et Dassetto, 1993 : 233) qui va permettre l’ouverture des droits, s’élabore en filigrane une désignation propre à cette population dont la visibilité dans les espaces publics est vue comme une menace de marginalisation. La signification de cette menace est lourde, s’agissant d’une population sur laquelle se greffe le poids de la « dette de sang », expression utilisée par les africains en 1918 et reprise aujourd’hui dans les revendications des sans papiers qui « ne manquent jamais de rappeler le sacrifice de leurs pères durant les deux guerres mondiales » (Dewitte, 1999 : 6). Entre les catégories SDF et immigré, se profile la désignation implicite du pauvre victime d’une injustice historique, du pauvre méritant, et ce label oriente les prises en charge vers une politique de discrimination positive.
Cette dimension politique ne rencontre pas forcément l’idée que se font les anciens combattants de leur propre migration et de leur appartenance. Ils s’accommodent des divers modes de prise en charge et de désignations qui en découlent. Ils construisent leur espace-temps particulier en s’interrogeant toutefois sur l’obligation qui leur est faite de résider en France. Dans leur dernier exil, les anciens combattants ne peuvent s’empêcher de se demander pourquoi la France ne leur verse pas au pays ce qu’elle leur donne ici. Le choix de traiter cette question sur un plan social et non politique répond à une amnésie entretenue, une amnésie couvrant des épisodes sombres de l’après-guerre, qui laisse penser que la décolonisation n’est pas totalement digérée et cela des deux côtés de la Méditerranée.
1 -Cet article repose sur un travail de terrain effectué dans le cadre d’une thèse de géographie sur les « sans domicile fixe » (D. Zeneidi, Les SDF et la ville, le cas de Bordeaux, Thèse de Doctorat, Institut de géographie Louis Papy, Université de Bordeaux III, Juin 2000) et sur une enquête menée de janvier à juin 2001, enquête fondée sur des entretiens avec des anciens combattants et avec les acteurs institutionnels.
2 -Le Monde, 11 novembre 1996.
3 -Direction départementale des affaires sanitaires et sociales de la Gironde, Compte rendu de la réunion du 4 octobre 1996, Situation des anciens combattants marocains, p. 4.
4 -Ibid., p. 4.
5 -Le Monde, 11 novembre 1996.
6 -Le Monde, 24 septembre 1999.
7 -Sud-Ouest, 30 septembre 1999.
8 -Sud-Ouest, 12 novembre 1999.
9 Sud-Ouest, 13 novembre 1999.
10 -Sud-Ouest, 13 novembre 1999.
11 -Sud-Ouest, 24 novembre 1999.
12 -Sud-Ouest, 26 novembre 1999.
13 -Sud-Ouest, 27 décembre 1999.
14 -Sud-Ouest, 4 juin 2000.
15 -Selon l’article 116 de la loi n° 56-780 du 4 août 1956, cité par Marc Bernardot, 1999, p. 40
16 -Voir article de Marc Bernardot dans ce numéro.
17 -Cette liberté accordée aux vieux marocains avait d'ailleurs suscité l’indignation de jeunes SDF à qui on interdisait de sortir acheter des cigarettes à la gare.
18 -En référence au titre de l’article de Lamia Missaoui, 1995.
19 -Conformément à l’ordonnance de 1945, les mineurs ne peuvent être expulsés.
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Pour faire référence à cet article
Zeneidi-Henry Djemila
(2001).
"Anciens combattants marocains, construction d’une nouvelle catégorie de migrants". Revue Européenne des Migrations Internationales
, Volume 17
, Numéro 1
.
Accessible en ligne à l'URL :
http://remi.revues.org/document2625.html
