Pourquoi un hommage à Mohia

MohiaMohia n’a jamais aimé qu’on parle de lui et s’il avait fallu le suivre, toutes les choses qu’il a produites n’étaient que des “bêtises” qui n’avaient pas beaucoup d’intérêt et qui au mieux n’ont été faites que pour divertir et passer le temps.
Pourquoi alors évoquer un homme qui n’a jamais voulu être sous les feux de la rampe, même quand il faisait du théâtre, un créateur dont la modestie n’avait d’égale que la rigueur? Est-ce aller contre sa volonté que de parler de lui? que de montrer combien la qualité de ce qu’il a fait, malgré ce qu’il en dit, contraste singulièrement avec la production littéraire kabyle actuelle? que de vouloir faire connaître un homme et une oeuvre qui sont malheureusement peu connues des jeunes générations?

L’œuvre et ce qu’elle fait résonner (et pour Mohia on pourrait dire aussi raisonner) en nous doivent-ils disparaître avec l’homme?
D’illustres exemples dans l’histoire littéraire universelle montre que des œuvres d’une qualité exceptionnelle auraient disparu si on avait suivi les dernières volontés des auteurs. Virgile en est un exemple manifeste qui voulait que ses amis brûlent l’Enéide, chef d’œuvre de la littérature latine, parce qu’elle était inachevée.
Que Mohia nous pardonne donc cet hommage amplement mérité!

Articles (Extraits)

Ayen bɣiɣ mači

Saïd Doumane

Ayen bɣiɣ mači d awal, mi tenniɣ yeddem-it wau Ce sont les deux premiers vers d’un poème qui, tel un hymne à la liberté, était déclamé par les étudiants qui suivaient le cours de berbère de Mouloud Mammeri au début des années 1970, à l’université d’Alger. J’avais appris l’ode, texte court et incisif de quatre strophes, avant de connaître l’auteur. Un jour, attendant M. Mammeri devant l’amphithéâtre de la faculté des lettres, un camarade me montra un individu resté à l’écart de notre groupe en pleine discussion : l’auteur de mon poème. Il me le nomma aussi, Abdellah Mohia. C’était vers la fin de l’année 1971.

Les présentations ne furent pas faites ce jour-là, je me contentai de dévisager, du coin de l’œil, l’étudiant-poète qu’on surnommera plus tard Mu
end U Yeya.

Je m’attendais à voir un visage buriné par les années, je découvris un jeune homme à peine sorti de l’adolescence mais d’apparence taciturne et introvertie. Son regard semblait se détacher de l’environnement immédiat et trahissait un profond bouillonnement intérieur.
Ayen bɣiɣ mači d awal
Ce, à quoi j’aspire, n’est pas parole en l’air!
Mi tenni
ɣ yeddem-it wau
Aussitôt dite, aussitôt emportée par le vent.

Chez les anciens, la parole valait son pesant d’or ; elle engageait le sujet parlant, prenait à témoin ses destinataires et se donnait corps par l’acte. Mais les temps ont changé. Vanité des mots… Alors, pourquoi dire, à quoi sert-il de parler ? Même si les mots sont ciselés, quand bien même le verbe est percutant. Le poète a-t-il toujours raison ?

L’Algérie des années 1960-1970 était marquée par des discours grandiloquents ; les poètes de circonstance peuplaient les tribunes officielles, les chanteurs et autres artistes de cours se bousculaient dans les coulisses de la télévision d’Etat, les chevaliers de la plume se disputaient les formules à la gloire de la «révolution». On célébrait l’ordre nouveau, on louait à qui mieux mieux les maîtres des céans. Inépuisable était le lexique des laudateurs. Que de mots ! Que de paroles ! Que d’envolées ! Bien sûr, Mohia n’était pas de ceux-là. Que dis-je ? Il ne pouvait être de ceux-là. (...).  La suite en vous abonnant... 

De « Merde à Vauban » à « Ah ya ddin qessam ! »
Quelques notes au sujet de l’adaptation chez Mohia

Amar Ameziane

Bon nombre de témoignages de personnes qui ont fréquenté Mohia soulignent la singularité du personnage. Son œuvre peut encore mieux en témoigner. La littérature berbère n’a jamais connu d’auteur plus prolifique ! La profondeur de cette œuvre invite à une investigation sérieuse. Si jusqu’ici, l’orientation de la majorité des études littéraires berbères est restée de type sociologique (lien du texte littéraire avec la société), il est grand temps que des études textuelles prennent le relais et investissent le travail de création. C’est à ce prix-là que nous pourrons évaluer l’apport des auteurs comme Mohia à la littérature berbère.
Lorsqu’on écoute la version déclamée par Mohia du texte « Ah ya ddin qessam », ou chantée par Ferhat Imazighen ou par le groupe
Ideflawen, on ne lui soupçonne guère une quelconque origine étrangère. Pourtant, à la source, il s’agit bien d’un texte poétique écrit par le poète français Pierre Seghers (1906-1987) et rendu célèbre par Léo Ferré. C’est dire que Abdellah Mohia a très bien réussi son adaptation en kabyle. Qu’a-t-il fait pour réussir cette entreprise ? Dans les quelques pages qui vont suivre, nous nous proposons d’examiner quelques uns des procédés utilisés (...). La suite en vous abonnant... 

Mohia, voix, mots et révolutions…

Mohand Lounaci

«Fais de toi ton œuvre posthume.»
Tristan Corbière, Ça.

Mohia disait souvent : « Ce qui compte ce n’est pas ce que l’on est, mais ce que l’on fait. Voilà ce qui reste d’un homme, tout ce que tu es disparaîtra un jour, mais ayen ara txedme s ufus-ik a d-iqqim i wiya, ce que tu feras de tes propres mains restera pour les autres. » Tel était le credo de Mohia. Aux gens qui se gargarisaient d’incantations, de mots vides de sens (berbère, berbèrisme, tamazgha, Massinissa, Jugurtha etc.), il disait de se recentrer sur l’essentiel, de se retrousser les manches, ne serait-ce que pour «bricoler». C’est seulement en suivant à la trace ce qu’il nous a laissé que nous pourrons comprendre qui était Mohia.

Voilà donc une œuvre inimitable car formée sur une personnalité à part, originale. Une oeuvre consubstantielle à son auteur :
« On n’est pas ce que l’on est, on est ce que l’on fait.» Mohia, malgré ce qu’il en dit dans son entretien à Tafsut, se revendique alors comme un poète au sens étymologique du terme, celui qui fait (du verbe ποιέω: faire en grec), celui qui est ce qu’il fait, un artisan, un démiurge de la parole, autre mot grec pour désigner le poète qui façonne le monde avec ses mots. Il a fait un choix d’existence, un choix de vie, celui de la «poéthique».

Ce que Mohia façonnait, ce qu’il “bricolait”, comme il aimait à le dire lui-même, ce qu’il maniait avec un brio qui restera longtemps inégalé, c’était les mots. Ces mots kabyles, ces mots de la tribu qui le fascinaient tant. Il les triturait, les décortiquait, les désossait, les recomposait, comme d’autres bricolent des moteurs. Et je crois qu’il y a là une proximité étymologique entre ce dernier terme et les mots eux-mêmes tels que les concevaient Mohia, des moteurs pour aller plus loin, non pas seulement pour ébranler ou émouvoir, mais pour mettre en mouvement les Kabyles, les amener à “rattraper leur retard”, à être à la hauteur des exigences de la modernité.

Dans son travail d’adaptation, il ne s’en cache d’ailleurs pas, il s’agissait pour lui d’expérimenter la capacité de la langue kabyle à exprimer des idées modernes, et à créer une nouvelle tradition littéraire qui sorte des ornières du passé, en passant par une sorte de subversion des moyens littéraires traditionnels. L’irrévérence, la critique, la dérision que Mohia distillait dans son oeuvre au fil de ses cassettes ne peuvent alors être perçues que comme des révolutions dans le paysage littéraire kabyle de la fin des années 70 et jusqu’à aujourd’hui
(...).
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Source: Revue littéraire berbère

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