En plus des arabophones, l’Algérie comprend aussi quelque cinq millions de berbérophones, soit 14 % de la population. Les Berbères sont traditionnellement musulmans, mais ont toujours été réfractaires à l'arabisation. Depuis l’indépendance, l'Algérie a toujours maintenu une politique d'occultation ou d'exclusion explicite du berbère et l'arabisation reste encore le fondement de la politique linguistique du pays.

Depuis 1989, toute une série d'actions de masse spectaculaires ont confirmé l'affirmation identitaire des Berbères d’Algérie: plusieurs grèves générales en Kabylie, des manifestations d'une grande ampleur à Tizi-Ouzou, Bougie et Alger, le boycott scolaire général de septembre 1994. Ainsi, la loi no 05-91 sur la généralisation de l'utilisation de la langue arabe a fait l'effet d'une bombe chez les Berbères d'Algérie, notamment les Kabyles et les Tamazights. En 1991, l'adoption de cette loi a fait descendre dans la rue des dizaines de milliers de Berbères pour la plus grande manifestation que la capitale ait jamais vue. Leurs mots d'ordre étaient: «Halte à l'intolérance» et «Non au racisme». En Algérie, comme au Maroc et en Tunisie, le pouvoir politique semble tout aussi incapable d’intégrer la dimension berbère dans l’arabité.

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, des députés berbères ont même présenté régulièrement des projets de loi visant à faire reconnaître le berbère (en l'occurrence, le tamazight) comme langue nationale au même titre que l'arabe. Évidemment, ces projets de loi n'ont jamais eu une seule chance d'être adoptés, mais le geste demeure significatif. Beaucoup d'opposants au régime accusent le gouvernement de vouloir museler les Berbères en interdisant à leur parti politique d'employer les autres «langues du peuple algérien» (dont le berbère et le français). D'ailleurs, les chefs berbères sont convaincus que la loi sur l'arabisation a été conçue avant tout pour faire taire les Berbères et qu'elle ne changera rien aux prérogatives du français. Les Berbères ont eu beau demander l’abrogation de la loi de 1991 sur l’arabisation, rien n’a changé. Pour eux, cette loi constitue une attaque contre la diversité culturelle algérienne et contre le droit des citoyens de s'exprimer dans la langue de leur choix et de la manière dont ils le souhaitent.

2 Le Haut-Commissariat à l'amazighité

L’année 1995 marqua cependant un certain assouplissement vis-à-vis de la langue berbère, même si l’arabisation demeurait le fondement de la politique linguistique. À la suite du boycott scolaire de 1994 massivement suivi en Kabylie, le gouvernement algérien engagea, en mars-avril 1995, des négociations avec certains leaders berbères. Un Haut-Commissariat à l'amazighité auprès de la présidence de la République fut créé par le décret du 28/05/1995. Ce nouvel organisme instauré par le «président de l'État», le 7 juin 1995, fut chargé notamment de prendre diverses initiatives et de formuler des propositions en matière d'enseignement du berbère. On pourrait croire que par ce geste les autorités ont enfin admis la légitimité des demandes des berbérophones, particulièrement au sujet de l’enseignement de cette langue. Toutefois, il ne faut pas oublier que la création du Haut-Commissariat à l'amazighité découle d’une mesure strictement politico-administrative et non d'une reconnaissance de jure, de nature constitutionnelle ou législative. Elle demeure donc fragile et surtout révocable.

Dès la rentrée scolaire de 1995, le Haut-Commissariat à l'amazighité avait pris plusieurs initiatives en faveur de l'enseignement du berbère, dont des stages de formation d’enseignants et des cours de berbère dans plusieurs lycées. Mais les autorités algériennes ont continué à ignorer le berbère et ont refusé de reconnaître cette langue comme l'une des langues nationales du pays avec enseignement généralisé dans les régions berbérophones. Dans les faits, l'arabe reste la seule langue officielle, mais le berbère pourra être introduit comme langue d’enseignement dans certains établissements secondaires (les lycées) du pays.

Selon les associations berbères, les activités du Haut-Commissariat à l'amazighité semblent avoir été très limitées, surtout depuis 1997, aussi bien au plan de la réhabilitation que de la promotion de l'amazighité. Certains considèrent que cette institution apparaît comme «une simple façade» destinée à apaiser les revendications amazighes avec des «fausses promesses».

3 Les droits linguistiques réels des Berbères

Dans les faits, quels sont les droits linguistiques actuels des Berbères algériens? Il faut bien admettre que ces «droits» ne sont reconnus dans aucune loi et qu’il ne s’agit donc que de pratiques politico-administratives ou des tolérances destinées à calmer les Berbères devant la montée des islamistes. Ainsi, il est possible de communiquer en berbère dans les zones berbérophones lorsque le fonctionnaire connaît la langue (comprendre: lorsqu’il est lui-même berbère).

L'existence légale d'associations culturelles berbères n’est devenue réalité qu'à la fin de 1988 et au début de 1989, dans la foulée des changements politico-juridiques d’octobre 1988. Depuis, ces associations se sont multipliées et il en existerait aujourd’hui quelques centaines. La plupart d’entre elles ont un caractère strictement local et se consacrent à la promotion d'un élément du patrimoine d'un village ou d'une petite région: poètes, chanteurs nationalistes, sites archéologiques, traditions artisanales particulières, organisation de festivals, de galas, de concerts, de conférences, etc. D’autres associations sont plus scolaires, plus pédagogiques et parfois plus scientifiques: elles essaient généralement d'intervenir dans le domaine de l'édition, de l'enseignement de la langue berbère et de l'organisation de colloques (parfois ambitieux). D’ailleurs, c’est uniquement grâce à ces associations qu’il y a eu un investissement régulier dans l'enseignement de la langue berbère en Algérie, notamment au moyen de cours d'alphabétisation en berbère. Évidemment, l’enseignement officiel du berbère dans les écoles demeure encore interdit, bien qu’en 1991 un Département de langue et de culture amazigh (berbère) ait été créé à l’université de Tizi-Ouzou.

Depuis 1989, il est possible d’éditer des livres en berbère sans se faire poursuivre par la police. Mais les incertitudes de la vie politique algérienne n'ont pas vraiment permis à l'édition berbère de prendre son essor. En ce qui a trait à la presse, plusieurs tentatives de création de périodiques ont échoué. Quelques journaux régionaux et nationaux font néanmoins l’expérience d’une "page berbère" dans leur édition régulière. Dans le domaine de la radiodiffusion, l’amélioration de la situation semble plus sensible. La station Chaîne II, une radio kabyle dont l'existence avait été menacée à plusieurs reprises dans les années soixante-dix, a vu sa place et son rôle fortement élargis et consolidés. La télévision, quant à elle, présente quotidiennement une brève version berbère (en kabyle et en chaoui) du journal télévisé, mais il n’y a pas encore d’émission en langue berbère. Des projets en ce sens dorment sur les tablettes: on parle d'une "tranche horaire berbère" ou même de la création d’une seconde chaîne de télévision (un projet à l'étude depuis plusieurs années déjà).

Il faut reconnaître que les leaders berbères sont en partie responsables de cette situation si anémique de leur langue. Alors qu’ils peuvent compter sur une région, la Kabylie, fortement et durablement mobilisée pour la reconnaissance de sa langue, il n’existe pas vraiment de parti politique berbère formé autour de cette revendication linguistique. Les partis politiques existants, les partis dits "kabyles", s’en font parfois l’écho, mais ils refusent tous d'en faire l'axe principal de leur action politique. Autrement dit, la langue n’est pas encore devenue un instrument de combat politique pour les Berbères.

La politique linguistique algérienne à l’égard du berbère semble plutôt une politique de temporisation face à la montée islamiste. Étant donné que le gouvernement avait besoin de «calme» en Kabylie, il a compris que certains gestes à l’égard des Berbères lui permettraient peut-être d'atteindre cet objectif. On doit admettre que, à cause de la conjoncture politique, il y a désormais en Algérie une certaine tolérance, et même un début de prise en charge institutionnelle de la langue et de la culture berbères. Néanmoins, la situation sociopolitique est tellement dégradée dans ce pays qu’elle ne peut favoriser une solution définitive au problème berbère. À long terme, les droits des minorités berbérophones ne sauraient être garantis sans une réorganisation fondamentale des bases constitutionnelles et institutionnelles de l'État. Avant tout, l’Algérie doit se débarrasser de son idéologie arabo-islamique qui considère que la diversité linguistique est un danger pour l'unité nationale et un germe de division, et que seul l'unilinguisme peut être garant de cette unité nationale. Autrement dit, la "question berbère" ne sera réglée qu’au prix de la reconnaissance du berbère comme seconde langue nationale du pays et de la reconnaissance de la spécificité linguistique des régions berbérophones. Or, compte tenu de l’attachement à l’arabité et de l’anti-berbérisme, tant de la part des autorités politiques que des forces armées, la recherche d’une solution risque d’emprunter la voie de la confrontation plutôt que celle du compromis.

4 Les revendications des berbérophones

Pour l’essentiel, les leaders berbères demandent que la langue berbère soit reconnue comme la langue propre des régions berbérophones qui le souhaitent (comme en Kabylie), et ce, dans le cadre d'une autonomie linguistique et culturelle. Ils demandent également que la langue berbère soit reconnue comme «l'une des langues nationales et officielles de l'Algérie», ce qui impliquerait le droit pour tout citoyen d'utiliser la langue berbère, dans toutes les circonstances de la vie publique, y compris hors des régions berbérophones.

À l'occasion de sa campagne pour le référendum (du 16 septembre 1999) sur «la concorde civile», le président de  la République, Abdelaziz Bouteflika, avait déclaré, le 3 septembre 1999, à Tizi-Ouzou, en Kabylie, que le «tamazight ne sera jamais langue officielle et, si elle devait devenir langue nationale, c'est tout le peuple algérien qui doit se prononcer par voie référendaire». Évidemment, le Congrès mondial amazigh fut «consterné par une telle provocation émanant d'un chef d'État, qui démontre ainsi son irresponsabilité, son arrogance et le mépris qu'il cultive vis-à-vis de son peuple». Depuis son élection en avril 1999, le président algérien a toujours écarté l’éventualité de reconnaître officiellement le berbère, sauf à l’issue d’un référendum national.

En janvier 2002, le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé que la langue tamazight (berbère) allait devenir «langue nationale en Algérie» et qu'une modification de  la Constitution allait être nécessaire. Finalement, le 8 avril 2002, le parlement algérien a reconnu le tamazight «comme langue nationale à côté de l'arabe».

 

<>

 

Loi   n°02-03 du 27 Moharram 1423 correspondant au 10 avril 2002
           portant révision constitutionnelle

Le président de la République, 
          Vu
la Constitution,   notamment ses articles 3, 174 et 176;           Après avis du Conseil constitutionnel ;
          Après adoption par le Parlement en ses deux   chambres ;
          Promulgue la loi de révision   constitutionnelle dont la teneur suit :

Article 1

Il est ajouté un article 3 bis ainsi conçu :

«Art. 3 bis. - Le tamazight est également langue nationale.   
  L'État oeuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés   linguistiques en usage sur le territoire national.

Article 2

La présente loi de révision constitutionnelle est publiée   au Journal officiel de    

 

la République

algérienne   démocratique et populaire.
       
        Fait à Alger, le 27 Moharram 1423 correspondant au   10 avril 2002.
       
        Abdelaziz BOUTEFLIKA

Cependant, cette modification constitutionnelle ne consacre pas le tamazight langue «nationale et officielle» telle que revendiquée par la coordination interwilayas des comités de villages et des arouch (comités de coordination villageoise). De plus, beaucoup s'interrogent sur le fait que la constitutionnalisation du tamazight était en même temps accompagnée d'une révision du code électoral accordant au chef de l'État des pouvoirs élargis. Évidemment, la constitutionnalisation du tamazight ne saurait suffire à elle seule sans la mise en place d'un dispositif juridique, institutionnel, et financier adéquat pour garantir sa promotion et sa généralisation. Dans un discours prononcé le 4 octobre 2005 à Constantine, le président Abdelaziz Bouteflika a encore une fois déçu  a Kabylie en déclarant que le tamazight ne sera pas officialisé et que la langue arabe restera seule langue officielle en Algérie: «Il n’y a aucun pays au monde possédant deux langues officielles et ce ne sera jamais le cas en Algérie où la seule langue officielle, consacrée par la Constitution   , est l’arabe.» N'en déplaise à M. Bouteflika, qui s'est lourdement trompé, il existe actuellement 40 États souverains bénéficiant de deux langues officielles (voir le tableau 3), dont seize en Afrique, huit en Asie, sept en Europe, sept en Océanie et deux en Amérique.

Pour sa part, lors de la session du 21 Juin 2006, le Parlement espagnol a ratifié avec quelques modifications, un projet de loi sur la reconnaissance de la culture et de la langue de la communauté amazigh de Melilla, cette petite enclave espagnole située sur la côte méditerranéenne du Maroc et rattachée administrativement à la province de Málaga. Le projet de loi se lit comme suit (traduit de l'espagnol)

 

<>

 

   

 Art. 1. Le Congrès des députés   reconnaît l'identité ''amazigh, son histoire, sa langue et sa culture comme   une partie fondamentale de l'identité des villes autonomes Ceuta et de   Melilla.

      
        Art. 2. Le   Congrès des députés incite le gouvernement espagnol à :

      b) développer, par l'action du ministère de   l'Éducation, la       révision des programmes scolaires à   cette fin et introduire l'enseignement des langues tamazigh et arabe dans les   écoles d'enseignement primaire et dans les instituts d'enseignement moyen

 

      a) reconnaître la nécessité que, dans le   cadre des futurs Statuts d'autonomie de Ceuta et de Melilla soient déclarés   comme co-officielles les langues tamazigh et arabe. 

 

Cela signifie que l'espagnol, l'arabe et le tamazigh seraient les trois langues officielles de Ceuta et Melilla. Est-ce une façon de faire la leçon à l'Algérie? Peut-être bien...

5 La bataille de l'arabisation

En fait, les deux dernières législations pro-arabisation de 1991 et de 1996 constituent sans nul doute les lois linguistiques les plus importantes de l'histoire de l'Algérie moderne. Il va sans dire que l'intention à l'origine de la mise en forme de la loi, c'est la défense et la promotion de la langue nationale comme l'une des composantes de l'identité algérienne. Nul ne conteste que l'arabe soit la «langue nationale», mais peu d'Algériens maîtrisent cet arabe classique, tant à l'oral qu'à l'écrit. L'enjeu dissimule un choix de société d'une population profondément divisée.

S'il veut se maintenir en Algérie, le pouvoir politique doit restaurer le statut de la langue arabe en tant que langue nationale légitime. C’est la raison fondamentale de l’adoption de la loi sur l’arabisation de 1996. La classe moyenne, celle des petits salariés, des commerçants, des agriculteurs, etc., profite de l'arabisation et appuie ses dirigeants politiques. À l’opposé, la grande bourgeoisie technocratique, c'est-à-dire les industriels, les financiers, les grands propriétaires terriens, l'élite des carrières libérales, et les employés de l'État dont le pouvoir est solidement établi depuis longtemps, tirent profit du bilinguisme franco-arabe; leur pouvoir a même tendance à se renforcer avec la poursuite du développement économique.

L'expérience des vingt dernières années montre que la forte résistance de ces milieux à l'arabisation rapide et totale n'est pas prête de s'atténuer, au contraire. D'ailleurs, les fonctionnaires et les cadres supérieurs des entreprises n'entendent pas être relégués aux oubliettes parce qu'ils sont incapables de rédiger un rapport en arabe classique. De grands commis de l'État ont affirmé publiquement qu'ils ne paieraient jamais les amendes prévues et qu'il est impossible de mettre un gendarme derrière chaque fonctionnaire. De nombreux fonctionnaires se disent persuadés que cette «loi stupide» restera inappliquée, comme toutes les précédentes.

Pour leur part, les intégristes musulmans (appelés dérisoirement les barbus par les occidentalistes) promettent aux masses arabophones qu'ils extirperont toute référence à l'ancienne puissance coloniale lorsqu'ils prendront le pouvoir. Pour eux, l'oeuvre d'indépendance n'est pas achevée tant que le français subsiste et, pour qu'elle le soit totalement, il faut que le français soit réduit au rôle d'une simple langue étrangère enseignée comme telle dans les établissements de la République. Assez curieusement, ils proposent aussi de faire de l'anglais la langue seconde de l'Algérie.

La bataille de l'arabisation n'est peut-être pas nouvelle en Algérie, et elle n'est pas prête de se terminer non plus. L'intolérance à l'égard du berbère et le nationalisme revendicateur des arabisants trahissent l'incapacité partielle du pouvoir algérien à construire la nation en tenant compte de son triple héritage arabe, berbère et occidental. Les parlers berbères sont en régression parce que les politiques d'arabisation finissent par se transformer en politique de discrimination, d'interdiction et même de répression. Les cinq millions de Berbères, qui avaient accepté le français comme compromis en attendant que l'on décerne à leur langue le statut de langue officielle risquent de se révolter. Étant donné qu’au 5 juillet 1998 (date d’entrée en vigueur de la loi) le gouvernement algérien a refusé la demande des Berbères de geler la nouvelle loi sur l’arabisation et de consacrer le berbère comme langue nationale et officielle au même titre que l’arabe, on peut s’attendre encore à des affrontements majeurs. Les émeutes de juin 2001 sont là pour le prouver.

Dans les faits, le but n'est pas atteint et il n'est pas certain que l'interdiction des autres langues réussira à faire de l'arabe un instrument de promotion sociale et de développement économique. Pour le moment, l'arabisation en Algérie semble davantage un moyen de calmer les frustrations des intégristes islamistes et de réduire l'utilisation du berbère. Enfin, pour certains opposants, l'arabisation est une concession faite au courant islamo-conservateur sur lequel s'appuyait auparavant le régime du président Liamine Zéroual. Pour eux, c'est une décision imposée, qui ne reflète pas la diversité linguistique de l'Algérie, où le français et le tamazight (langue berbère) restent parlés par des millions de personnes. De toute façon, on peut douter du succès véritable des politiques d’arabisation depuis 35 ans. Tous niveaux confondus, la population sachant s’exprimer en français était estimée à 49 % en 1993 (sur un total de 27,3 millions d'habitants). Or, elle est censée passer à 67 % en l'an 2003, sur un total d'environ 47 millions d'habitants.

En somme, derrière toutes ces lois linguistiques d’arabisation, les dirigeants algériens semblent se servir d’un sentiment anti-français primaire afin de jouer sur le nationalisme de toute une population. Si l'Algérie de 1962 était totalement francisée, celle de 1996 est devenue largement arabisée, mais une langue arabe que personne ne parle. Autrement dit, les Algériens se sont toujours fait imposer une politique linguistique: celle de la France avec le français, celle de l'arabe classique après l'indépendance. Pourtant, la société algérienne semble plus multiforme et pluraliste que ne le laissent croire ses dirigeants. Il semble que l’«algérianité» devrait passer davantage par les «véritables langues du peuple», soit l’ arabe algérien et le berbère, que d'abord par l’arabe classique ou le français. Or, l'arabe algérien n'a aucun statut et le berbère vient de se voir reconnaître un statut de «langue nationale», qui risque plus d'être plus symbolique que réel. La politique linguistique impose l'arabe classique — la langue qu'utilise le pouvoir — à l'exclusion de toute autre langue, que ce soit l'arabe algérien, le berbère ou le français.

Pour beaucoup d'Algériens, l'arabe algérien, le berbère, l'arabe classique et le français font partie de leur patrimoine culturel. La grande majorité des Algériens résistent à la politique d’arabisation autoritaire et refusent de changer leurs pratiques linguistiques, mais pour le moment ils restent encore prisonniers d'un régime quelque peu pourri, qui les empêche d’évoluer.

Il reste à espérer que la politique linguistique s'oriente un jour vers une attitude qui reflèterait mieux la pluralité idéologique de la société algérienne, et créerait un espace de tolérance et d'ouverture, qui constitue des bases plus solides de la démocratie. Dans l'état actuel des choses, toutes les langues utilisées depuis longtemps en Algérie portent une connotation négative. L'arabe algérien n'est pas une langue de culture, le berbère n'est qu'une langue de «second plan», l'arabe classique, le symbole de l'échec scolaire et économique, le français, la langue colonisatrice.  Sid Ahmed Bouhaïk a raison de conclure ainsi sur la situation linguistique en Algérie: «Si donc, nous nous sommes brouillés avec la culture, c'est que nous nous sommes d'abord brouillés avec nous-mêmes en nous tirant à qui mieux mieux la langue!»

La réconciliation linguistique n'est probablement pas pour demain, mais elle sera nécessaire pour libérer les Algériens d'une voie sans issue. Les faits semblent démontrer que le peuple algérien tient à toutes ses langues et que, contrairement à ses dirigeants, il n'est pas prêt à en sacrifier une seule. Jamais dans l'histoire du pays, les Algériens n'ont-ils parlé autant l'arabe classique et le français. La seule langue avec laquelle tout le monde est d'accord: ajouter l'anglais à l'arabe algérien, au berbère, à l'arabe classique et au français. Loin de s'enfoncer dans une voie rectiligne, les Algériens semblent très majoritairement préférer une plus grande ouverture sur le monde.

Tableau 3
Les 45 États souverains officiellement bilingues

 

Rang

   

 

État (pays)

   

 

Population

   

 

Langues officielles

 

 

 

  1
  2
  3
  4
  5
  6
  7
  8
  9
  10
  11
  12
  13
  14
  15
  16
  17
  18

   

 

Afrique du Sud
 Burundi
 Cameroun
 Cap-Vert
 Centrafrique
 Comores
 Djibouti
 Érythrée
 Kenya
 Lesotho
 Madagascar
 Mauritanie
 Namibie
 Rwanda
 Seychelles
 Swaziland
 Tanzanie
 Tchad

   

 

43,4 M
  6,1
  14,8 M
  3,6 M
  435 000
  646 000
  680 000
  4,0 M
  30,8 M
  2,1 M
  18,0 M
  2,8 M
  1,7 M
  7,7 M
  79 000
  1,1 M
  34,8 M
  8,9 M

   

 

anglais/afrikaans
  français/kirundi
  français/anglais
  français/sango
  portugais/créole capverdien
  français/arabe
  français/arabe
  arabe/tigrinia
  anglais/swahili
  anglais/sesotho
  français/malgache
  français/arabe
  anglais/afrikaans
  français/kinyarwanda/anglais
  anglais/français/créole
  anglais/swati
  anglais/swahili
  français/arabe

 

 

 

  1
  2
  3
  4
  5
  6
  7
  8

   

 

Belgique
 Biélorussie
 Bosnie-Herzégovine
 Finlande
 Irlande
 Malte
 Norvège
 Suisse

   

 

10,2 M
  10,4 M
  4,0 M
  5,2 M
  3,9 M
  400 800
  4,5 M
  7,2 M

   

 

néerlandais/français/allemand
  biélorusse/russe
  serbe/croate/bosniaque
  finnois/suédois
  anglais/irlandais
  anglais/maltais
  bokmål/nynorsk
  allemand/français/italien

 

 

 

  1
  2
  3
  4
  5
  6
  7
  8
  9

   

 

Afghanistan
 Inde
 Israël
 Kirghizistan
 Pakistan
 Philippines
 Singapour
 Sri Lanka
 
Timor

   

 

23,3 M
  1 000,0 M
  6,7 M
  4,8 M
  163,0 M
  69,9 M
 4,0 M
  19,1 M
  890 000

   

 

pashtou/dari (farsi)
  hindi/anglais
  hébreu/arabe
  kirghiz/russe
  anglais/ourdou
  filipino/anglais
  anglais/chinois/malais/tamoul
  singhalais/tamoul
  portugais-tétum

 

 

 

  1
  2
  3
  4
  5
  6
  7
  8

   

 

Belau/Palau/Palaos
 Kiribati
 Nauru
 Nouvelle-Zélande
 Samoa   occidentales
 Tonga
 Tuvalu
 Vanuatu

   

 

20 500
  94 000
  11 850
  3,5 M
  224 000
  103 000
  11 150
  200 000

   

 

anglais/palaosien
  anglais/kiribati
  anglais/nauruan
  anglais/maori
  anglais/samoan
  anglais/tonguien
  anglais/tuvaluan
  anglais/français/bichlamar

 

 

 

  1
  2

 

 

Canada
 Haïti

 

 

29,6
  7,1

 

 

anglais/français
  français/créole

 

Dernière mise à jour: 24 févr. 2007

Source: Université Laval, Québec