Quelques livres sur la Kabylie[1830-1917] à télécharger à la BNF
1) Kanoun kabyle (Droit coutumier kabyle)
Type : texte imprimé, monographie
Titre(s) : Kanoun Kabyles [Texte imprimé]
Publication : [S. l.] : [s.n.], (1895)
Description matérielle : XXXIX-73 p. ; in-8
Note(s) : Publié par le comité de législation étrangère
Sujet(s) : Qānūn -- Algérie -- Kabylie (Algérie)
Notice n° : FRBNF33444778
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2) Exploration scientifique de l'Algérie : études sur la Kabylie proprement dite / par
E. Carette [compte rendu signé : A. Carette]
Type : monographie
Auteur(s) : Carette, Antoine-Ernest-Hippolyte (1808-1890)
Titre(s) : Exploration scientifique de l'Algérie : études sur la Kabilie[kabylie] proprement dite
Date d'édition : 1849
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3) Excursion dans la grande Kabylie : notes et croquis
recueillis entre la
Méditerranée et le Djurjura... 1864 / par le commandant
Duhousset.
Type : texte imprimé, monographie
Auteur(s) : Duhousset, Émile (1823-....). Auteur du texte
Titre(s) :
Excursion dans la grande Kabylie [Microforme] : notes et croquis
recueillis entre la Méditerranée et le Djurjura... 1864 / par le
commandant Duhousset..
Edition : [Reprod.]
Publication : Paris : Hachette, 1971
Description matérielle : 1 microfiche de 60 images : ill. ; 105 x 148 mm
Reproduction : Extrait du "Tour du monde", nos 409-410, 1867, p. 273 à 304
Sujet(s) : Grande Kabylie (Algérie) -- Descriptions et voyages -- 19e siècle
Notice n° : FRBNF35154381
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4) La Grande Kabylie: études
historiques / par M. Daumas,... et M. Fabar,...
Type : texte imprimé, monographie
Auteur(s) : Daumas, Eugène (1803-1871)
Fabar, Paul Dieudonné (Cne)
Titre(s) : La Grande Kabylie [Texte imprimé] : études historiques / par M. Daumas,... et M. Fabar,...
Publication : Paris : L. Hachette, 1847
Description matérielle : VIII-488 p. ; in-8
Sujet(s) : Grande Kabylie (Algérie)
Algérie -- 1830-1871 (Conquête française)
Notice n° : FRBNF30412757
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5) Le père Joseph Rivière, de la Compagnie de Jésus, missionnaire
de la Kabylie et du Zambèze, élève de l'école apostolique d'Avignon : vie et souvenirs / par
un père de la Compagnie de Jésus,...
Type : texte imprimé, monographie
Auteur(s) : Bonnay (18..-19..?)
Titre(s) :
Le père Joseph Rivière, de la Compagnie de Jésus, missionnaire de la
Kabylie et du Zambèze, élève de l'école apostolique d'Avignon [Texte
imprimé] : vie et souvenirs / par un père de la Compagnie de Jésus,...
Publication : Le Puy : Impr. de Prades-Freydier, 1885
Description matérielle : 188 p. ; in-16
Sujet(s) : Église catholique -- Missions -- Algérie -- Kabylie (Algérie) -- 19e siècle
Église catholique -- Missions -- Zambèze, Vallée moyenne du -- 19e siècle
Rivière, Joseph (le P.) (HA)
Notice n° : FRBNF34179500
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6) Scènes de vie en Kabylie, 1914-1917
Type : texte imprimé, monographie
Auteur(s) : Géniaux, Charles (1870-1931)
Titre(s) : Sous les figuiers de Kabylie [Texte imprimé] : scènes de la vie berbère 1914-1917 / Charles Géniaux
Publication : Paris : E. Flammarion, 1917
Description matérielle : 281 p. ; 19 cm
Sujet(s) : Kabylie (Algérie ) -- Moeurs et coutumes -- 20e siècle
Notice n° : FRBNF32155985
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Photos de l'Algérie coloniale
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Marabout dans l’oasis - 1930 - Scènes et Types ( cntyp_z_001 )
La prière - 1930 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_002 )
Palmier_Régime de Dattes - 1930 - Scènes et Types_ND ( cntyp_z_003 )
Paysage du Sud - 1930 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_004 )
Fatma dans son Intérieur - 1930 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_005 )
Paysages du Sud _ Palmiers Dattiers - 1930 - Scènes et Types ( cntyp_z_006 )
Orléansville_ Intérieur d’un Bain Maure - 1930 - Scènes et Types ( cntyp_z_007 )
Paysage des Dunes de Sable au Désert - 1930 - Scènes et Types_CAP ( cntyp_z_008 )
Intérieur de Mosquée_La Prière - 1930 - Scènes et Types_CAP ( cntyp_z_009 )
Algérie_Scène de Plage - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_010 )
Un Chemin dans la Palmeraie - 1920 - Scènes et Types_CAP ( cntyp_z_011 )
Intérieur de Maison Juive - 1920 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_012 )
La grande prière terminant le Ramadan, lecture du Coran - 1913 - Scènes et Types_ND ( cntyp_z_013 )
Dans les Dunes - 1917 - Scènes et Types_C. Idéale ( cntyp_z_014 )
Paysage Saharien. Un peu de verdure dans le désert - 1930 - Scènes et Types d’Algérie ( cntyp_z_015 )
Bédouine et son Enfant - 1920 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_016 )
Enfants Kabyles - 1920 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_017 )
Negro musicien - 1910 - Scènes et Types_ND ( cntyp_z_018 )
Porteuse d’Eau - 1920 - Scènes et Types ( cntyp_z_019 )
Un Marabout dant l’Oasis - 1920 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_020 )
Mauresque de Tlemcen - 1920 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_021 )
Etudes de Palmiers - 1920 - Scènes et Types_C. Ideale ( cntyp_z_022 )
Un convoi - 1916 - Scènes et Types_Maroc ( cntyp_z_023 )
Grande Fantasia - 1914 - Scènes et Types_Maroc ( cntyp_z_024 )
Passage d’un Gué - 1916 - Scènes et Types_Maroc ( cntyp_z_025 )
Intérieur Mauresque - 1914 - Scènes et Types_Maroc ( cntyp_z_026 )
Jette un sou dans l’eau - 1920 - Scènes et Types ( cntyp_z_027 )
Les petits joueurs - 1910 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_028 )
Porteur de Citrouilles - 1924 - Scènes et Types ( cntyp_z_029 )
Arrivée d’un mehariste - 1917 - Scènes et Types ( cntyp_z_030 )
La Grande Prière au Désert (2e phase) - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_031 )
Une Rue de Village Arabe - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_032 )
Fathma - 1910 - Scènes et Types_CAP ( cntyp_z_033 )
Un brin de Causette - 1910 - Scènes et Types_CAP ( cntyp_z_034 )
La corvée d’eau - 1920 - Scènes et Types_CAP ( cntyp_z_035 )
Pont sur un Oued_Palmiers_Dattiers - 1920 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_036 )
La Prière au bord de L’Oued - 1920 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_037 )
Mauresques en Visite - 1920 - Scènes et Types_Kénitra ( cntyp_z_038 )
La Prière du Soir - 1920 - Scènes et Types_CAP ( cntyp_z_039 )
Rivière dans l’Oasis - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_040 )
Maroc_Musiciens Arabes - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_041 )
Marché aux melons - 1915 - Scènes et Types ( cntyp_z_042 )
Femmes tissant le Haïch - 1911 - Scènes et Types_ND ( cntyp_z_043 )
Mauresque et Bourriquot - 1911 - Scènes et Types_ND ( cntyp_z_044 )
La Prière Arabe - 1910 - Scènes et Types_ND ( cntyp_z_045 )
Type de Goumier Marocain - 1910 - Scènes et Types_P. Grébert ( cntyp_z_046 )
Tirailleurs et Enfants - 1910 - Scènes et Types_P. Grébert ( cntyp_z_047 )
Etude de Types Marocains - 1917 - Scènes et Types_Aloza ( cntyp_z_048 )
Une descente dangereuse - 1913 - Scènes et Types_P. Schmitt ( cntyp_z_049 )
Chamelier - 1911 - Scènes et Types_ND ( cntyp_z_050 )
Jeu de cartes - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_051 )
Charmeur de Serpents - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_052 )
Type Arabe - 1930 - Scènes et Types_Ch. Prouho ( cntyp_z_053 )
Danseuses Arabes - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_054 )
Le petit porteur - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_055 )
L’Aveugle - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_056 )
Dans l’oasis - 1928 - Scènes et Types ( cntyp_z_057 )
Femmes Arabes voilées - 1910 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_058 )
Une rue - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_059 )
Marché arabe - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_060 )
Une rue - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_061 )
Arabe faisant la prière - 1929 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_062 )
Une boutique arabe - 1905 - Scènes et Types ( cntyp_z_063 )
Blida_Mauresques prenant le café - 1905 - Scènes et Types_C. Idéale ( cntyp_z_064 )
Bédouines faisant le couscous - 1905 - Scènes et Types_Garrigues ( cntyp_z_065 )
Alger_Cireur - 1903 - Scènes et Types ( cntyp_z_066 )
Fantasia arabe - 1903 - Scènes et Types_A. Schnell ( cntyp_z_067 )
Femmes arabes voilées - 1930 - Scènes et Types ( cntyp_z_068 )
Alger_Mauresque préparant le couscous - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_069 )
Plage St Eugène _ La Mouna - 1905 - Scènes et Types ( cntyp_z_070 )
Alger Négresse faisant le Couscouss - 1905 - Scènes et Types ( cntyp_z_071 )
Nomades - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_072 )
Une Rue d’Alger - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_073 )
Alger Salon Mauresque - 1910 - Scènes et Types ( cntyp_z_074 )
Algérie Un mariage à Touggourt - 1922 - Scènes et Types _ PLM ( cntyp_z_075 )
Maroc l’Oasis - 1920 - Scènes et Types ( cntyp_z_076 )
Maroc Azemmour et l’Oum Er Rbia - 1920 - Scènes et Types ( cntyp_z_077 )
Village de Rouffi (Aurès) - 1930 - Scènes et Types _ PLM ( cntyp_z_078 )
Kabylie Taourirt Amokrane - 1930 - Scènes et Types _ PLM _Cl. Prouho ( cntyp_z_079 )
Environs d’Alger _ Marché de Maison Carrée - 1913 - Scènes et Types_LL ( cntyp_z_080 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_081 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_082 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_083 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_084 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_085 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_086 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_087 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_088 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_089 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_090 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_091 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_092 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_093 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_094 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_095 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_096 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_097 )
Tipaza - Tipasa - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_098 )
Djemila - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_099 )
Djemila - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_100 )
Djemila - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_101 )
Djemila - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_102 )
Djemila - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_103 )
Djemila - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_104 )
Djemila - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_105 )
Djemila - 1950 - Collection Privée G. Cottin ( cntyp_z_106 )
Source: L'odyssée des pieds noirs (consulté le 30 décembre 2007)
Les 12 cahiers du centenaire de l'Algérie
Publications du Comité
National Métropolitain du Centenaire de l'Algérie (1930). Tous ces cahiers ont
été numérisés et sont accessibles en ligne ici.
1 - L'Algérie, jusqu'à
la pénétration Saharienne par J.-M. BOURGET (ancien élève de l’Ecole Normale
Supérieure, Agrégé de l'Université, Capitaine d'Infanterie honoraire, Rédacteur
militaire au "Journal des Débats")
2- La pacification du Sahara
et la pénétration saharienne (1852-1930) par LE GÉNÉRAL O. MEYNIER (Directeur
des Territoires du Sud)
3- L'évolution de l'Algérie
de 1830 à 1930 par M. E. F. GAUTIER (Professeur à la
Faculté de Lettres d'Alger)
4 - Les Grands Soldats de l’Algérie
par le Général Paul AZAN
5 - Le Gouvernement de l’Algérie
par Louis MILLIOT (professeur à la
Faculté de Droit d' Alger)
6 - Art Antique et Art
Musulman en Algérie par A. BERQUE (Administrateur Général de Commune Mixte
détaché au Gouvernement Général de l’Algérie)
7 - L'Algérie Touristique
par le Général DE BONNEVAL
8 - Les Liaisons maritimes, aériennes
et terrestres de l'Algérie par le
Colonel DHE (ancien Directeur de l'Aéronautique)
& Jean DENIZET (ancien membre de l’Ecole
Française de Rome)
9 - Les Productions
algériennes par Jean BLOTTIERE (Ingénieur
agronome, Attaché commercial à l’Office d'Algérie)
10 - La vie et les mœurs en
Algérie par Pierre DELONCLE (Ancien
élève diplômé de l’Ecole de Chartes, Membre du Comité National du Centenaire)
11 - La France et les œuvres
indigènes en Algérie exposé sous la direction de Jean MIRANTE (Directeur des
Affaires Indigènes de l’Algérie)
12 - Cartes-Index Glossaire - Documents annexes - Rapport
général
Cahier complémentaire(*): L'Algérie du Centenaire vue par l’Université de France par Raymond RONZE (Professeur au Lycée Louis-le-Grand : cours de préparation à l’Ecole Coloniale)
(*) Mes
recherches pour trouver ce cahier en ligne ont été vaines. Si quelqu'un
y arrive, veuillez m'indiquer le lien pour que je puisse compléter la
série. Merci
Mouloud Mammeri, Yacef Saadi et Benbella
Algerie 1962 : Mouloud Mammeri - Yacef Saadi - Benbella
Vidéo envoyée par DzCaNaL
Mouloud Mammeri en 1972
Ben Bella et Yacef Saadi en 1962
Voir aussi: Histoire et archives d'Algérie
Lire: Histoire de l'Algérie
Interview de Salem Chaker, professeur de Berbère à L'INALCO
Journée de la langue Berbère 27.10.07 ITV Salem Chaker
Vidéo envoyée par cbf-media
À l'occasion de la 1ère journée de la Langue Berbère (Tamazight) qui a lieu le samedi 27 octobre 2007.
Interview de M. Salem Chaker, professeur de Berbère à L'INALCO.
Le droit coutumier dans les régions du Maroc
Larbi Mezzine Autrefois, le droit coutumier régissait essentiellement les régions rurales du Maroc ; il jouait un rôle plus important dans les montagnes que dans les plaines et son influence augmentait à mesure que l’on s’éloignait des cités impériales, centres du pouvoir et lieux d’une culture musulmane florissante qui exerçaient leur influence sur leur environnement immédiat. Appelé izerf au centre et au sud-est du Maroc, alwâh dans le Haut Atlas et le Sous, tiàqqidin chez les Aït Atta, ou tout simplement curût ou 'urf ailleurs, il constituait le droit du Maroc profond, secrété par la société ancienne de l’Afrique du Nord dans les contraintes du milieu environnant. Le terme izerf ou azerf, qui désignait « les prescriptions de la coutume traditionnelle et l’autorité qui en prononçait l’application » (Laoust 1920 : 417) chez les populations berbères du centre et du sud-est du Maroc, était probablement le nom originel porté par ce droit. Les termes alwâh, tiàqqidin, curût et 'urf, manifestement d’origine arabe, doivent être des dénominations postérieures. Dans le parler des Touareg du Sahara, généralement considéré comme celui qui a le mieux conservé la structure et le lexique berbères anciens, nous trouvons le terme ezref, avec le sens de « revêtir intérieurement [un puits] de pierres ou d’un coffrage en bois » (de Foucauld. 1951, vol. IV : 1989). L’idée originelle était donc celle d’une armature de soutien et le droit coutumier (azerf) incluait probablement ce contenu social. Il s’agit effectivement de la plus ancienne codification connue dans la société nord-africaine, et tous les indices montrent que nous sommes en présence d’un corpus résultant d’une accumulation empirique remontant aux époques archaïques (néolithique) et dont l’influence ne commencera à faiblir qu’avec les bouleversements de la période moderne (colonisation). Cette accumulation n’était nullement exclusive d’apports extérieurs : l’apparentement de la coutume nord-africaine au fonds de civilisation méditerranéen l’atteste. Le terme azêrf, pluriel azêrfen, désigne également dans le parler des Touareg l’argent (métal) et par extension « l’argent monnayé » et toute somme d’argent (de Foucauld 1951, vol. IV : 1989). Ce terme peut aussi être rapproché de celui d’azârif, nom de l’alun dans tous les parlers berbères, ce qui confirme le lien avec un minerai de couleur argentée. S’appuyant sur de Foucauld, Laoust (1920 : 417) avance l’idée que izerf serait le terme berbère ancien désignant « l’amende ». Nous pensons néanmoins qu’il s’agit là d’un glissement de sens qui n’a pu se produire que dans une société déjà monétarisée. Notons à ce propos que la coutume des Aït Atta, que la tradition fait remonter au XVIe siècle, fixait les pénalités en unités de caprins, et qu’il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour trouver un texte qui la fixe en mithqal (Mezzine 1987 : 98 et 254, note 140 ; voir également Mezzine, Hammam 1985 : 40-41). L’histoire ne nous a pas conservé de texte de droit coutumier antérieur au XVIIe siècle. Cela tient probablement au fait que ce droit n’était pas écrit et que la société comptait essentiellement sur la mémoire des anciens pour le conserver. De nature très empirique, ce droit était en constante évolution et rien n’obligeait à garder une règle tombée en désuétude. Par ailleurs, l’écrit n’a véritablement fait son entrée dans les campagnes qu’à partir du XVe siècle (Berque 1958), avec l’islamisation en profondeur. Néanmoins, les chroniques contiennent des allusions au droit coutumier. Évoquant l’épisode de la conquête des Haskura (une confédération du Haut Atlas) par Uqba Ibn Nafi, l’auteur du Kitab al-Ansab signale le pacte conclu entre le général musulman et Hurma ben Tutis, le chef des Haskura. Appelé Amur n lhûrma, ce pacte deviendra célèbre dans le monde berbère de l’époque et y constituera une référence institutionnelle. Nous y reconnaissons l’institution coutumière des garants (Amur) fournis dans les alliances, qui semble avoir été à l’origine des équilibres politiques entre les tribus. Les conseils institués par les Almohades, appelés Ahl al Jmàa « les gens de la Jmàa », Ahl al-Khamsine « les Cinquante » (Levi-Provençal 1928 : 48, 51-53) ne semblent pas être une création nouvelle, mais renvoyer à une organisation coutumière berbère préexistante. Dans les textes de coutume plus récents, nous trouvons le « Conseil des Dix », Aït Achra, et celui des « Quarante » Aït Rabaïn (Mezzine 1987). La hiérarchie des tribus instituée par le tamyiz (« le tri ») des Almohades (Levi-Provençal 1928) rappelle dans sa structure la protection pyramidale prévue par la coutume (tayssa) et qui, par un réseau de clientèle, constituait la base des alliances politiques dans le tissu tribal (Mezzine, Hammam 1985). Les Mezwar (Levi-Provençal 1928 : 63-64), littéralement « les premiers du groupe » rappellent le Bab n umur, le répondant d’un groupe dans les textes coutumiers tardifs. L’État almohade donnait ainsi l’image d’une construction musulmane rénovée. En réalité, il reposait sur un réseau hiérarchisé d’allégeances, déterminé par l’intérêt et l’équilibre, selon un code fixé par la coutume et qui semble avoir été à l’origine même de l’État en Afrique du Nord. Dans ce même contexte, nous ne pouvons ignorer les agadir ou greniers collectifs, institution communautaire par excellence dans le Haut et l’Anti-Atlas, que la tradition orale fait remonter à des époques très anciennes. Le terme est rarement évoqué dans les chroniques. Pour la période almohade, al-Baydaq signale un faubourg de Tlemcen appelé Agadir. Il signale aussi le toponyme Gudar namad (du pluriel igudar de agadir) dans le pré-Rif (Jbala) et un Magdar entre Dai (Beni Mellal) et Ouaoumana, sur le versant nord du Moyen Atlas (Levi-Provençal 1928). Les chroniques utilisent plus souvent les termes hîsn, qasr / qousour, et tasegdelt pour designer toute bâtisse fortifiée, mais souvent sans distinction de fonction (al-Bakri 1965 : 281, 289, 292, 294). Les termes originaux berbères, encore en usage ou conservés par la toponymie, distinguent en réalité quatre catégories de bâtisses fortifiées : le tighremt, maison familiale fortifiée (régions du Guir, Ziz, Gheris), l’ighrem, village fortifie présent un peu partout au Maroc, le tasegdelt, qsar des oasis présahariennes (Ziz, Gheris), et l’agadir, grenier collectif du Haut et de l’Anti-Atlas.
La racine gdr du mot agadir renvoie probablement à la racine sémitique gdr que l’on trouve dans jidar « le mur ». Agadir est aussi le nom du mur dans le parler tamazight (Haut Atlas central et oriental, Moyen Atlas, oasis du Ziz, Ghens et Dra). Il s’agit probablement du nom originel de la construction défensive ou de la forteresse secrétée par le milieu agropastoral nord-africain dans le but stratégique de conserver le grain. Tasegdelt, avec la racine gdl signifiant, dans le parler tamazight, « entourer d’une clôture, mettre en défens » en parlant d’un espace, semble être le résultat d’une évolution aussi bien sémantique que phonétique de la racine gdr. Agdal, le pâturage collectif, soumis à une réglementation rigoureuse dans le droit coutumier du Maroc central, est un autre dérivé, de la même famille que tasegdelt. Mais ici nous sommes déjà dans le domaine de l’interdit symbolique. Dans cette même région du Maroc, nous trouvons dans le Haut Atlas oriental les toponymes Agdar et Tagdart (forme du féminin du premier), avec le sens de « crête de montagne », ce qui nous ramène au sens de « site défensif ». En alignant ces différentes observations, nous constatons qu’agdal est très proche d’agdar et que celui-ci l’est aussi d’agadir et donc que l’ensemble participe d’un même sens général de « défense matérielle ou symbolique » ou des deux à la fois, ce qui est aussi le contenu de tasegdelt. Ce sens est confirmé par celui de la forteresse de ce nom, dans laquelle se réfugia le souverain midraride al-Muntasir avec sa famille et ses trésors, après avoir abandonné Sigilmassa menacée par le général fatimide Djawhar en 958 ap. J-C (al-Bakri 1965 : 288). Ce sens ne se confond pas avec celui de sigilmassa « le village » ou ighrem (Laoust) et semble plus proche du contenu d’agadir. À moins que tasegdelt ne désigne ce qu’il est convenu d’appeler du nom arabe de qsar et qui réunit les fonctions d’habitation, de défense et de sauvegarde des réserves alimentaires, tendance relevée chaque fois que l’on passe du domaine montagnard au séjour plus aride des oasis présahariennes (Laoust 1920). Fondamentaux dans l’élaboration de la coutume dans le Haut et l’Anti-Atlas, l’agadir et probablement la tasegdelt, son équivalent dans les zones plus arides du sud à économie agropastorale, n’ont pas d’origine précise. Nous commençons à trouver des codifications les régissant dans l’Anti-Atlas à partir du XVIe siècle. Appelés ikechchouden en berbère ou alwâh en arabe (tablettes), ces textes sont considérés comme les plus anciens recueils de droit coutumier connus au Maroc (al-Outhmani Mohammad 1970). Ces codifications régissaient la conservation des grains du groupe. Mais par ce biais, toute la vie communautaire de celui-ci se trouvait sous la responsabilité d’un corps de responsables appelé Aït Ougadir (Afa 1988 : 269). Cette fonction a permis de rapprocher agadir de makhzen qui en est l’équivalent arabe et, par voie de conséquence, de voir dans l’agadir l’origine du Makhzen, le pouvoir central au Maroc, dans un processus au moins antérieur à la période almoravide, mais que l’on n’arrive pas à suivre de façon précise (Toufiq 1983 : 61). Plus tardive, la tradition orale fondatrice des Aït Atta, la confédération du versant sud de l’Atlas au XVIe siècle, illustre ce modèle et surtout son caractère répétitif. Dans le contexte d’insécurité qui suivit l’époque mérinide, les tribus agro-pastorales du Jbel Saghro décidèrent de construire un grenier collectif qu’elles appelèrent igherm amazdar, pour y entreposer leurs céréales à l’époque des transhumances. Cette opération se fit sous la houlette de Moulay Abdallah ben Hsaïn, un santon de la lignée idrisside et donc chérifienne de la zaouïa de Tamesloht du Haouz de Marrakech. Chaque tribu dépêcha un contingent appelé irssamn pour la construction du grenier collectif et en assurer la garde. Pour gérer ce grenier, on établit des règles qui s’enrichirent de façon empirique du fait des problèmes posés par la transhumance et par les rapports entre lignages ou tribus. Ainsi naquit un corpus de lois appelé tiàqqidin, la coutume des Aït Atta qui, avec le développement de la confédération, devint le recours juridique suprême de toutes ses composantes en cas de litige. Parallèlement, les descendants des contingents irssamn originels se constituèrent en tribu neutre appelée Aït Aïssa, ce qui en fit l’instance juridique et politique supérieure de toute la confédération et confirme une fois encore l’hypothèse de l’origine du pouvoir central au Maroc, soit la formation du Makhzen à partir de l’agadir. Le même phénomène de construction d’un agadir, dans les mêmes conditions de sécurité, est attesté également dans le Haut Atlas oriental au XVIe siècle (al-Ayyachi Abdallah Ibn Omar : f°4V°). Géré par la coutume et créant une fois de plus l’occasion du regroupement de plusieurs lignages sous une autorité commune, il témoigne ainsi de l’enracinement social et politique de l’institution, ainsi que de l’ancienneté de celle-ci. Plus près de nous, cet enracinement est également attesté par la reconnaissance de fait du droit coutumier par le pouvoir chérifien saadien et alaouite. Nous trouvons des décrets royaux (dahir) en ce sens pour la région du Sous émanant du Saadien Ahmad al-Mansour (1578-1603) et de son successeur al-Mamoun (1609). Ces décrets, qui se référaient à des usages remontant déjà à l’époque mérinide, attestent l’ancienneté de cette pratique (al-Mokhtar al-Soussi vol 2 : 138). Le Sultan alaouite Moulay El-Hassan (1876-1894) a fait de même, en accordant des dahir reconnaissant leur droit coutumier à la tribu Zemmour Chelh (Les Zemmour) et aux tribus du Sous, suivant en cela, là aussi, la tradition de ses aïeux (al-Othmani Mohammad 1970). Cet enracinement s’exprimait ainsi dans le caractère social global du droit coutumier. Il régentait tous les aspects de la vie publique et privée du groupe, dans une trilogie visant à la sécurité de ce dernier et que nous pourrions résumer par les expressions « comment se défendre », « comment produire et consommer », et enfin « comment vivre et mourir ». Pour le groupe, vivre était d’abord se défendre. Le droit coutumier prévoyait ainsi des institutions qui garantissaient d’abord sa survie. Le lignage, base de la structure sociale de la tribu, était représenté par son chef. Appelé Bab n-umur (Moyen Atlas, Haut Atlas oriental, oasis du Ziz, Gheris, Dra…) ou Aneflus (Haut et Anti-Atlas, Sous) dans les zones berbérophones, il était responsable de son lignage dans le conseil de la tribu. Ce dernier élisait le chef de la tribu, appelé amghar ou cheikh, dont les décisions prises en conseil étaient sans appel. Il revenait au conseil de décider des alliances à conclure avec d’autres tribus. Ces alliances étaient de plusieurs types. Chez les populations berbérophones du Maroc central et des oasis, nous trouvons le pacte appelé tadâ du verbe berbère ittêd « allaiter ». Il s’agit de l’alliance par allaitement qui, à l’origine, était scellée par une cérémonie au cours de laquelle les femmes d’une tribu allaitaient les nourrissons de la tribu dont on sollicitait l’alliance et vice versa. Les parties prenantes de la tadâ ne pouvaient pas se faire la guerre et s’engageaient à se porter mutuellement assistance. Tout contrevenant aux règles de la tadâ s’exposait, selon les croyances, à la malédiction résultant de son forfait. Nous retrouvons également ce type d’alliance dans les tribus arabophones, sous le nom légèrement modifie de tatâ. Chez les populations berbérophones du centre et du sud du Maroc (Moyen Atlas, Haut Atlas oriental et Jbel Saghro), il existait un autre type d’alliance appelé taferrgant. Cette alliance, dont le nom dérive du verbe berbère ifreg « entourer d’une clôture », était conclue entre deux ou plusieurs lignages et instituait entre eux un respect total, une clôture symbolique en quelque sorte, qui interdisait tout acte pouvant être préjudiciable au partenaire dans le taferrgant. Plus général, le pacte de la tagmat (ou taymat, variante phonétique du premier), dont le nom est dérivé du terme gma, « le frère » en berbère, constituait un peu partout au Maroc le pacte de fraternité par excellence. Nous le retrouvons dans les groupes arabophones sous la dénomination arabe de al-khaoua. Comme pour la tadâ, les partenaires dans la taferrgant ou la tagmat s’engageaient à se porter aide et assistance et tout contrevenant aux règles prévues par ces pactes s’exposait, selon la croyance générale, à la malédiction résultant de son forfait. Outre ces institutions à caractère public, la tayssa, du verbe iksa, « garder » en parlant d’un troupeau, désignait la protection régissant des rapports plus personnels, éventuellement plus circonscrits dans le temps et plus exposés par conséquent à une certaine instabilité, contrairement aux autres types de pacte. Relayée par la tada, la taferrgant et la tagmat, la tayssa établissait un réseau de solidarités qui permettait de dépasser les conflits d’intérêt et assurait l’équilibre nécessaire à une certaine paix sociale. Dans le même contexte, on signalera aussi l’institution appelée amhârs ou amzayd qui régissait l’adoption par un groupe d’un individu frappé d’ostracisme dans son groupe d’origine. Il s’agissait généralement de cas de crime ayant entraîné la mort d’un membre de ce groupe. L’adoption de l’amhârs se faisait après un rite sacrificiel appelé tighersi en berbère et dbihâ en arabe, consistant pour le demandeur à égorger un mouton et en l’acceptation de ce sacrifice pour le groupe sollicité par l’amhars. Cette pratique constituait également une instance de régulation et d’équilibre nécessaire à la pérennité de la société. Le souci de la défense a renforcé de façon générale dans ces sociétés la cohésion des groupes. Les éléments de ceux-ci étaient solidaires. Ils étaient collectivement responsables de tout acte répréhensible commis par l’un d’eux. La con-juratio était souvent sollicitée dans les jugements et la compensation pour blessure ou meurtre (diyah) était versée par le groupe. Le patrimoine foncier du groupe était généralement inaliénable, ce qui explique que la fille était exclue de l’héritage, bien que le trousseau donné par le père à sa fille ait souvent servi de compensation à ce niveau. Au Maroc, cet aspect a d’ailleurs été évoqué par de nombreux juristes musulmans pour jeter l’anathème sur le droit coutumier et le considérer globalement comme allant à l’encontre des prescriptions de l’islam. L’importance du facteur économique dans la préservation du groupe est aussi à l’origine du soin que la coutume a toujours eu de réglementer la production et la consommation. Le territoire du groupe faisait l’objet d’une garde rigoureuse, régie par l’institution appelée arssam. Celle-ci réglementait la fourniture de contingents pour surveiller les récoltes et faire éventuellement la guerre (Mezzine 1987 : 217-218). L’année agricole, toujours régie comme partout en Méditerranée occidentale par le calendrier julien, était gérée par une coutume précise. L’expression imagée « des poissons aux mouflons », souvent évoquée par les dépositaires de cette coutume pour symboliser la sujétion du territoire à celle-ci « du fond de la vallée au sommet de la montagne », montre le caractère systématique de l’application de cette coutume dans l’espace. Autrefois, le lancement des labours en automne était assuré par des lignages sacrés (Chorfa, Mourabitine ou Igurramen). Au printemps, l’amghar n tuga, littéralement « le chef du printemps », une espèce de garde champêtre, était élu dans les régions berbérophones (Moyen Atlas, Haut Atlas oriental, oasis). Dans les régions arabophones, on l’appelait cheikh al-mazràa. Différent de l’amghar ou cheikh (le chef politique), mais travaillant sous sa supervision, il réglementait les moments de mise en défens selon les récoltes, traçait pour ce faire les itinéraires à emprunter dans les champs pour éviter toute dégradation des cultures, notamment les trajets que devaient suivre les bergers qui assuraient la garde du troupeau collectif (tiwili) (Mezzine 1987 : 203, 219-220). Il veillait à la répartition de l’eau d’irrigation et fixait les moments des récoltes. Tout contrevenant aux délais fixés était passible d’une pénalité. Pour éviter toute spéculation préjudiciable au groupe, à l’époque des récoltes, le droit coutumier interdisait l’accès des villages aux marchands ambulants. Les contrats d’association au cinquième de la récolte (khemmassat) étaient contrôlés. Il était très souvent spécifié que la rétribution se ferait en nature, pour éviter tourte vente de la récolte. À la cueillette des olives, obligation était faite aux membres du groupe de n’utiliser que le pressoir communautaire pour éviter que la récolte ne sorte du groupe. Mais il fixait en revanche aux artisans les normes de production et arrêtait les prix des produits nécessaires à la vie agricole de façon à protéger les paysans. Soucieux de la productivité, le droit coutumier imposait au paysan de retourner la terre de ses champs pour l’aérer à la fin de chaque récolte. Mais il lui imposait aussi de verser une part de la récolte pour le service du culte et la rétribution du faqih en charge de la gestion de la mosquée et de l’éducation des enfants. Le droit coutumier se préoccupait aussi de la manière de mourir et régissait les rapports entre composantes de la société en fonction d’une morale du bien et du mal, et d’un au-delà auquel il fallait se préparer en observant une conduite exemplaire. Garants des équilibres, les lignages sacrés étaient nombreux et le droit coutumier leur faisait une place de choix dans la société. Les fêtes rurales, qui scandaient la vie des campagnes et marquaient les moments importants de l’année agricole, se déroulaient autour des tombeaux des ancêtres de ces lignages, sous la houlette de leurs descendants vivants. Bien que la société fût très hiérarchisée, le droit coutumier prévoyait le statut de chaque catégorie. Après les lignages sacrés (Chorfa, Mourabitine ou Igurramen), la catégorie des hommes libres, ou ahrar, rassemblait les gens des tribus. Chacun appartenait à un lignage connu et était identifié par la généalogie de sa tribu d’appartenance. Les ahrar faisaient la vie politique et la guerre, leurs notables siégeaient dans les conseils et étaient seuls habilités à édicter la loi, en l’occurrence le droit coutumier. Celui-ci prévoyait entre autres le statut appliqué aux catégories dominées, celui des Haratine et des esclaves qui, n’ayant pas de personnalité juridique dans la tribu, étaient reconnus uniquement selon le lignage dont ils dépendaient. Les Juifs, catégorie à part régie par la dhimma ou protection prévue par la législation musulmane, n’étaient mentionnés dans la coutume que pour ce qu’ils n’étaient pas autorisés à faire. L’application du droit coutumier relevait d’un collège de dix experts élus pour une année, appelé Aït izerf ou inêhkamen à l’initiative du chef de la tribu (amghar ou cheikh) et placé sous la responsabilité de ce dernier. Pour être élu, le membre de ce collège appelé amezzarfu ou anêhkam devait remplir certaines conditions d’âge et de respectabilité dans son groupe et avoir une bonne connaissance des règles coutumières de celui-ci. La procédure juridique était simple et expéditive. Le plaignant avertissait lui-même l’accusé de la plainte déposée contre lui auprès de l’amghar ou cheikh. Un délai connu généralement de tous, qui expirait selon certaines coutumes à l’heure de la prière du Maghrib du lendemain de la plainte, était alors donné à l’accusé pour se présenter lui-même ou désigner un mandataire (wakil) (Mezzine 1987 : 234). Pour rendre son jugement, le tribunal s’appuyait sur les déclarations des intéressés et, entre autres, sur l’existence de preuves et de témoins. La tendance à chercher une solution de conciliation était générale. Dans le cas contraire, on avait recours à la jurisprudence et à l’opinion générale issue des délibérations des membres du tribunal. Si les délibérations n’aboutissaient pas à une décision unanime, celle-ci était prise à la majorité des membres du tribunal et la voix de son chef (amghar ou cheikh) était prépondérante en cas d’égalité des voix. L’exécution des décisions était assurée par le groupe lui-même, par le biais de la pression qu’il exerçait sur l’accusé à partir du moment où la sentence était prononcée. Il s’agissait en fait de faire respecter une décision communautaire qui protégeait le groupe. L’amghar ou cheikh, dépositaire de l’autorité de celui-ci, veillait lui-même à l’application de la décision prise en fixant un délai d’exécution appelé uqqun (centre du Maroc et oasis). La décision du tribunal imposait une réparation qui consistait soit à restituer l’objet quand il s’agissait d’un vol, soit à dédommager le plaignant en cas de dommage matériel ou moral. Mais l’accusé pouvait faire appel de la décision prononcée contre lui, généralement dans un délai d’un mois. Le conflit était alors soumis, après consentement du plaignant, à une instance supérieure et les décisions de celle-ci étaient irrévocables. Chez les Aït Atta du sud du Maroc, cette fonction d’appel était assurée par le tribunal d’Igherm Amazdar, dépositaire de la coutume fondatrice de la confédération ou tiàqqidin. Disponibles depuis le XVIe siècle, les textes de droit coutumier permettent de déceler une évolution notable au niveau de la procédure juridique et de la sanction. Quant à la procédure, le serment plural ancien (lafif) a cédé la place à l’acte notarié établi par deux adoul, ce qui est probablement aussi un indice du passage de l’oralité à l’écrit. La con-juratio, symbole de la solidarité lignagère, a fait place à la preuve et au témoignage, et intervient seulement comme donnée complémentaire. Au niveau de la sanction, les textes les plus anciens ne mentionnent ni l’ordalie ni le talion. Si la vendetta se maintint pratiquement jusqu’aux années 1930, l’amende accompagnée d’une mesure d’ostracisme visant le meurtrier avait succédé depuis longtemps à la vengeance en tant que mesure institutionnelle. Cette évolution est sûrement le résultat de l’islamisation en profondeur des campagnes par l’action des zaouïas et des villes à partir du XVIe siècle. Souvent consultés par les chefs de tribu dans les affaires de la législation musulmane (charia), Abou Salim al-Ayyachi, de la zaouïa de Sidi Hamza dans le Haut Atlas oriental, et Abou Ali al-Youssi de la tribu des Aït Youssi dans le Moyen Atlas, exercèrent une action notable dans ce sens au XVIIe siècle. (Encyclopédie du Maroc, vol I : 334). L’action centralisatrice du Makhzen et la concurrence de la justice musulmane qui en constituait le fondement ont œuvré dans le même sens. Cette érosion de la coutume au profit de la justice musulmane (charia) s’est fait sentir plus profondément dans les affaires relevant du statut personnel, notamment, les mariages, les divorces et l’héritage (al-Mokhtar al-Soussi, vol 9 : 252 ; voir aussi Sous al-Alima : 26). Cependant, l’usage du droit coutumier restait prépondérant dans les affaires pénales et contractuelles qui relevaient de la vie civile de la communauté. Le pouvoir central (Makhzen) saadien et alaouite s’en accommodait d’ailleurs fort bien, dans la mesure où le caractère empirique et pratique du droit coutumier convenait parfaitement aux besoins des populations et ne dérangeait pas outre mesure la politique de l’État. La politique berbère du Protectorat français a permis la découverte de beaucoup de recueils de coutumes et la transcription de celles qui n’étaient alors conservées que par la tradition orale. Pour la même raison, beaucoup d’études relatives à ce droit ont également vu le jour à cette époque. Le mouvement national marocain naissant, d’essence salafiste, a vu dans cette politique un moyen de diviser les Marocains et une tactique pour soustraire une partie de ceux-ci à la juridiction musulmane (chraà). À partir des années 1930, il en a fait un cheval de bataille contre l’occupation française, créant ainsi un état d’esprit général qui assimila le droit coutumier à l’antéislam, ce qui était une régression par rapport au débat de l’école juridique marocaine d’avant 1912. Avec l’indépendance du Maroc, débuta une réflexion plus profonde sur le système juridique marocain, y compris sa composante coutumière, dans le but d’une intégration plus grande du patrimoine dans la vie publique. Références :
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Source: Monde berbère
Sur les langues en Algérie
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langue d’usage en Algérie avant 1998» dans La Presse, Montréal, 18 décembre 1996.
BENRABAH, Mohamed. «Le déni de
l’arabisation» dans Le Quotidien, Paris, juin 1998].
BENRABAH, Mohamed. Langue et pouvoir en
Algérie - Histoire d’un traumatisme linguistique, Paris, Éditions
Séguier, 1999, 350 p.
CHAKER, Salem.«Où en est le berbère en
Algérie?» dans Langues et littératures berbères, Paris, L’Harmattan,
coll. «Chroniques des études», no 13, 1996.
DÉJEUX, Jean. «Situation de l'arabisation en
Algérie» dans Géopolitique africaine, Paris, Éditions Albin Michel,
février 1988, p. 99-109.
ENCYCLOPÉDIE MICROSOFT ENCARTA, 2004, art.
«Algérie», pour la partie historique.
GRANDGUILLAUME, Gilbert. Arabisation et
politique linguistique au Maghreb, Paris, Éditions G.-P. Maisonneuve et
Larose, 1983, p. 127.
GRANDGUILLAUME, Gilbert. «Le Maghreb
confronté à l'islamisme: arabisation et démagogie en Algérie» dans Le Monde
diplomatique, Paris, février 1997, p. 3.
HADJADJ, Djillali. «Une population à la
dérive» dans Le Monde diplomatique, Paris, septembre 1998, p. 20.
LASSUS, Jean et al. Histoire de
l'Algérie, Les productions de Paris, Paris, 1962, 450 p.
LECLERC, Jacques. Langue et société, Laval, Mondia Éditeur, coll.
"Synthèse", 1992, 708 p.
LECLERC, Jacques et Jacques MAURAIS. Recueil des législations linguistiques
dans le monde, tome V: «Algérie, Autriche, Chine, Danemark, Finlande,
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Tunisie, Turquie, ex-URSS», Québec, Les Presses de l'Université Laval, CIRAL,
1994, 223 p.
RENAUDOT, Françoise. L'histoire des
Français en Algérie, Éditions Robert Laffont, Paris, 1979, 317 p.
SLAMA, Alain-Gérard. La guerre d'Algérie, histoire d'une déchirure, Éditions Gallimard, coll. «Découvertes», Évreux, 1996, 176 p.
Source: Université Laval, Québec
Algérie: Données historiques et conséquences linguistiques[2/2]
4 L’indépendance et l'arabisation
L'Algérie accéda formellement à l'indépendance le 5 juillet 1962 dans un climat de guerre civile et de luttes féroces pour le pouvoir, d'autant plus que beaucoup de colons français et de militaires n'acceptaient pas de perdre leurs privilèges. Les langues en présence étaient alors l'arabe algérien et le berbère, les deux langues parlées par la population indigène, puis le français, l'espagnol dans certaines régions de l'Ouest et l'italien par endroits dans l'Est. L'arabe classique était la langue liturgique que personne ne parlait. L'Algérie nouvellement indépendante se caractérisait donc par une diversité linguistique héritée de son histoire. Dès son indépendance, l'Algérie allait être récupérée par une oligarchie qui jouera un rôle immense dans le devenir linguistique du pays. Le pouvoir allait être détenu par un groupe restreint détenant une autorité rigide et puissante. Il fallait construire un État unifié avec une religion unique, une langue unique et un parti politique unique.
4.1 Les accords d'Évian
Les accords d'Évian ne furent jamais respectés. Si le cessez-le-feu fut appliqué scrupuleusement par l'armée française qui est «rentrée dans ses casernes», le gouvernement algérien ne s'est pas considéré engagé par ce texte qui ne portait que le titre de Déclaration. Ce que le général de Gaulle ignorait, c'est que les représentants algériens n'avaient pas la moindre intention de les appliquer. La guerre a continué en Algérie, faisant de nouvelles victimes, tant européennes qu'algériennes. Au total, le bilan de la deuxième guerre d'Algérie fut lourd: 30 000 soldats français tués, 50 000 civils (arabes et français) et 300 000 morts du côté du FLN. Pour ce qui est des dispositions censées assurer la protection des Pieds-Noirs, elles n'eurent aucune valeur, car ces derniers furent littéralement abandonnés par l'État français, bien qu'un million de citoyens français purent se réfugier en France plutôt que de rester dans cette ex-colonie, craignant la «vengeance» des Algériens; en effet, parmi ceux qui restèrent, beaucoup furent massacrés. Enfin, la libre circulation des personnes entre la France et l'Algérie (prévue dans les accords d'Évian) ne fonctionna après l'indépendance que dans le sens sud-nord (Algérie-France). La guerre d'Algérie a fait un total de près d'un million de victimes!
4.2 Le président Ben Bella (1962-1965)
Incarcéré en France depuis 1956, Ahmed Ben Bella, l’un des
chefs de l’insurrection algérienne, fut libéré après la signature des accords
d'Évian, lesquels prévoyaient, pour la formation du premier gouvernement
algérien, la tenue d'une assemblée constituante et d'un référendum. Mais la
suite ne s'est pas passée telle que prévue. L'Armée de libération nationale
confisqua le pouvoir dès 1962 et... le conserva. La Constitution de 1962 déclarait dans son article
3: «L'arabe est la langue
nationale et officielle.» Même si le texte constitutionnel omet délibérément de spécifier le type d'arabe,
il s'agit de l'arabe classique issu du Coran. Le nouveau régime refusa
tout statut à l'arabe algérien et au berbère sous prétexte que les Français s'y
seraient intéressés durant la colonisation. Par ailleurs, les autorités algériennes
décidèrent que l'arabe algérien et le berbère étaient des langues «impures»
parce qu'elles contenaient des mots étrangers.
En septembre 1962, Ben Bella fut élu
président dela République
algérienne démocratique et populaire. Il suspendit la Constitution du pays
en octobre 1963 et l'islam fut décrété «religion d'État».
Dès le début, Ben Bella avait annoncé ses couleurs en déclarant par trois fois à l'aéroport de Tunis, le 14 avril 1962: «Nous sommes arabes. Nous sommes arabes. Nous sommes arabes!» Il avait aussi affirmé: «L'Algérie est un pays arabe et musulman. On ne le dissociera pas du reste du monde arabe.» Donc, désormais, l'Algérie allait être arabe, musulmane et sa langue officielle, l'arabe classique, au détriment de ses caractères berbérophone et francophone. C'était l'essentiel du marché conclu avec le colonel Houari Boumédiène afin qu'il le soutienne avec son armée et imposer le régime. Beaucoup d'Algériens d'aujourd'hui mettraient la pédale douce sur l'expression «pays arabe»; ils préféreraient «pays arabo-berbère»..
- La répression anti-berbère
Le nouveau régime algérien commença aussitôt la répression contre le berbère. Les prénoms berbères furent interdits parce qu'ils avaient une «consonance étrangère» et les mairies durent s'en tenir à une liste autorisée pour les nouveaux-nés. Ben Bella fit fondre l'unique alphabet berbère entreposé à l'Imprimerie nationale. Plus tard, le président Boumédiène confisquera (en 1976) le Fichier berbère qui contenait un ensemble de publications sur des recherches écrites en alphabet latin. Au début des années quatre-vingt, des Algériens furent emprisonnés pour avoir organisé des cours d'enseignement du berbère à l'Université d'Alger ou parce qu'on aurait trouvé en leur possession un alphabet berbère.
- L'arabisation
Bien que Ben Bella n'aie pas été un partisan de l'arabisation à outrance, même s'il s'entourait de conseillers arabisants, il imposa lors de la rentrée scolaire de 1963 l’enseignement de l’arabe dans toutes les écoles primaires, en raison de 10 heures d’arabe (sur 30 heures par semaine), puis en 1964 ce fut l’arabisation totale de la première année du primaire. Comme il manquait d'instituteurs d'arabe classique, les autorités firent venir en catastrophe plus de 1000 instituteurs égyptiens. En réalité, ces instituteurs étaient des «maîtres de religion», non des «professeurs de langue». Quant à l'Égypte, elle était trop heureuse de se débarrasser des ces religieux encombrants du fait de leur appartenance au mouvement des Frères musulmans. Mais l'arabisation improvisée du président Ben Bella ajouta à la catastrophe. L'arabe égyptien des «maîtres de religion» s'avéra problématique, car leur langue rendait la communication difficile avec les élèves algériens, surtout chez les Berbères. Les Frères musulmans sèmeront les germes du fondamentalisme musulman chez des milliers de petits Algériens. Puis l'Institut islamique fut créé à l’Université d’Alger, alors que l’ancienne licence d’arabe était transformée en licence unilingue sur le modèle oriental.
Ben Bella devint de plus en plus préoccupé par
son autorité au plan international et développa un pouvoir plus autocratique. Le 19 juin 1965, il fut destitué par
le Conseil de la révolution que présidait Houari Boumédiène, qui lui
reprochait ses méthodes de gouvernement autoritaires. Il fut emprisonné jusqu'en
juillet 1979, puis assigné à résidence jusqu'à sa libération en
octobre 1980. Ben Bella s'exila ensuite en France, puis en Suisse, où il devait
fonder, en 1984, le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA). 4.3 Boumédiène (1965-1978) et l'arabisation autoritaire
Rappelons que Boumédiène avait reçu son instruction presque exclusivement en
arabe classique dans les écoles coraniques de la région de Guelma, la médersa
El Kettani (Constantine), et dans les universités théologiques de
Fervent partisan d'un socialisme autoritaire, le colonel Houari Boumédiène, à la faveur
d’un coup d’État le 19 juin 1965, mit en place un pouvoir autocratique avec
l’aide de l'armée et de la redoutée Sécurité militaire. Sur le plan intérieur,
l'ère Boumédiène fut celle des nationalisations des secteurs importants de
l'économie. C’est sous son régime que commencèrent les premières campagnes
d’arabisation dans l'«Algérie nouvelle».
- Une politique d'arabisation anti-française
Ressentant une profonde animosité à l'égard de la langue française, le colonel-président, qui se prétendait un «authentique algérien», octroya des portefeuilles ministériels aux conservateurs religieux et mit au point une politique linguistique d'arabisation destinée à éradiquer le français et promouvoir la langue coranique, c’est-à-dire l'arabe classique que pourtant aucun Algérien (ni personne dans le monde arabe) n'utilisait comme langue maternelle.
En juillet 1965, Boumédiène choisit Ahmed Taleb Ibrahimi (1965-1970) comme ministre de l'Éducation, un fervent partisan de l'arabo-islamisme. Comme le régime était impopulaire, l'arabisation parut utile pour légitimer le pouvoir en place. Taleb Ibrahimi entendait bien se servir de l'école pour anéantir «ce mélange d'éléments de cultures disparates, et souvent contradictoires, héritées des époques de décadence et de la période coloniale, de lui substituer une culture nationale unifiée, liée intimement à notre passé et à notre civilisation arabo-islamique» (De la décolonisation à la révolution culturelle [1962-1972]). L'arabisation devint l'«option fondamentale de l'Éducation nationale». Le président Boumédiène avait été très clair sur ce sujet :
L'enseignement, même s'il est d'un haut niveau, ne peut être réel que lorsqu'il est nationale, la formation fût-elle supérieure, demeure incomplète, si elle n'est pas acquise dans la langue du pays. Il peut même constituer un danger pour l'équilibre de la nation et l'épanouissement de sa personnalité. Il peut également engendrer des déviations qui risquent d'entraver une saine et valable orientation.
- Le refus de l'arabe algérien
Toutefois, «la langue du pays» dont parlait Boumédiène n'était pas l'arabe algérien, mais l'arabe coranique que personne ne parlait! Le président algérien avait adopté à l'égard de l'arabe algérien une aversion viscérale qu'il avait puisé dans l'enseignement des oulémas. Ainsi, Abdelhamid Ben Badis, le fondateur de l'Association des oulémas musulmans algériens et une figure fort connue dans la pays, avait lui-même une conception très élitiste de la langue arabe. Il avait affirmé:
Le langage utilisé par les ''langues au marché'', sur les chemins et tous autres lieux populaires fréquentés par la masse ne peut pas être confondu avec le langage des plumes et du papier, des cahiers et des études, bref d'une élite.
Ces propos sont influencés par le nationalisme linguistique des Proche-Orientaux. Les oulémas de cette partie du monde n'affichaient que du mépris à l'égard du parler des masses arabes. Ils avaient élaboré tout un vocabulaire pour désigner le peuple: Salafat al'amma («la masse abjecte»), Al-ra'iyya («les sujets»), Al-sùqa («les gens du marché»), Al-ça'âlik («les hommes de la rue»), etc. Pour les oulémas, El'amiya («le dialecte») désigne la langue de l'El'amma («le menu peuple») par opposition à la langue riche, savante et aristocratique (l'arabe classique). Ce vocabulaire permet ainsi aux élites de se distinguer du menu peuple et de montrer leur supériorité.
- La purification linguistique
Plus précisément, Boumédiène et son ministre Taleb Ibrahimi préconisèrent un système d'avant la colonisation de 1830, où la religion occupait toute la place et l'enseignement, dirigé par les mosquées. Boumédiène avait même déclaré en novembre 1968:
L'arabisation ne peut être réalisé avec le seul concours de l'État. D'autres efforts doivent émaner également de l'élite arabisée [...]. Les mosquées sont à la disposition de ces élites pour alphabétiser et inculquer l'arabe aux adultes.
Le ministre Taleb Ibrahimi déclarait de son côté: «L'école algérienne doit viser en premier lieu à former en arabe, à apprendre à penser en arabe.» C'est comme si le régime voulait arabiser une population qui n'était pas arabophone! De fait, les Algériens ignoraient cet arabe coranique proclamée «langue nationale». La même année, une ordonnance rendit obligatoire la connaissance de l'arabe pour les fonctionnaires,mais un délai était concédé jusqu'en 1971.
Les écoles furent dotées de manuels et de programmes officiels pour l'enseignement de la langue arabe officielle. La langue écrite fut volontairement écartée au profit de l'«arabe oral» (coranique) qui permet de comprendre «les dialogue simples». En fait, il s'agissait d'un «parler simplifié» adapté de la méthode française Frère-Jacques, appelée Malik et Zina. L'enfant devait apprendre un inventaire de phrases et de mots corrects correspondant à des règles grammaticales très rigoureuses. Les écoles ne disposaient généralement pas de bibliothèque et, de toute façon, il était interdit de toucher aux livres, sauf au Coran. L'objectif était de présenter l'arabe coranique comme langue unique, seul idiome digne et capable de véhiculer une réelle culture.
L'arabe algérien était appelé «arabe dialectal» ou simplement «dialecte» avec un sens très péjoratif. Les enseignants avaient comme obligation de révéler que cet «arabe dialectal» était «un charabia qui n'a rien d'une langue». Le maître devait corriger constamment les fautes de l'enfant, dont la langue était qualifiée de «populaire», afin d'insister sur son caractère «non organisé». Comme au temps de la colonisation française, l'école continuait d'opposer «langue» à «dialecte» et à culpabiliser les enfants en leur inculquant les concepts de «langues impures» et de «langues dégradantes»! Ces qualificatifs valaient non seulement pour l'arabe algérien, mais également pour le berbère. Dans le cas du berbère, les autorités espéraient régler le problème le jour où les enfants ne comprendraient plus leurs parents.
Pendant ce temps, les Algériens purent bénéficier de nombreuses campagnes de purification linguistique à la radio. L'État embaucha des animateurs dénonçant ceux qui employaient des mots étrangers, c'est-à-dire français. Les partisans de l'arabisation s'attaquaient à l'influence française, symbole du colonialisme. À la télévision, les chiffres hindous étaient parfois utilisés à la place des chiffres arabes jugés suspects parce que les Occidentaux (notamment les Français) les employaient!
- L'arabisation du système d'éducation
En 1967, ce fut l'arabisation de la deuxième année du primaire, suivie de l'implantation d’une section arabe à la Faculté de droit en 1968 et d’une licence d’histoire en arabe. Or, une enquête menée à cette époque par l’Université de Berkeley révélait que 80 % des jeunes interrogés étaient contre l’arabisation dans l’enseignement universitaire. Pour leur part, les enseignants algériens demandaient que l'arabe algérien devienne la langue d'enseignement dans les écoles plutôt que l'arabe classique. On parla de «trahison des clercs». Le ministre de l'Éducation créa en décembre 1969 la Commission nationale de réforme, chargée de préparer une vaste réforme du système de l'éducation. Entre-temps, le gouvernement, par une ordonnance (26 avril 1968) obligea les fonctionnaires à connaître l'arabe classique.
À partir de 1970, à la faveur d'un changement ministériel, Abdelhamid Mehri (1970-1977), le secrétaire général de l’Enseignement primaire et secondaire, devint l'agent officiel de l'arabisation. C'est lui qui imposa, contre les résistances des Algériens, l'arabisation complète de l'enseignement primaire et secondaire. On commença par l'arabisation totale des 3e et 4e années du primaire, puis l'arabisation d’un tiers de l’enseignement moyen et d’un tiers du secondaire. Tous les manuels arabes traitaient de façon idyllique le monde arabo-islamique et de son passé prestigieux, alors que la plupart des manuels français utilisés en Algérie ignoraient systématiquement le monde arabe pour privilégier l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Bien sûr, les manuels arabes prônaient la méfiance et l'intolérance à l'égard des «infidèles» qui n'adhéraient pas à l'islam. On enseignait aussi que la guerre d'indépendance avait été l'oeuvre des oulémas dirigés par Bachir Taleb Ibrahimi, le père adoptif du célèbre ministre de l'Éducation (Ahmed Taleb Ibrahimi ) sous Houari Boumédiène! C'est à lui que l'Algérie doit l'arabisation de l'Histoire dès septembre 1966.
- Le panarabisme proche-oriental
Boumédiène créa en juillet 1970 le ministère de l'Enseignement originel et des Affaires religieuses, qui instaura les instituts islamiques. Dans ces nouveaux établissements, des Arabes proche-orientaux, presque tous issus des Frères musulmans, dispensèrent un enseignement (de très mauvaise qualité) destiné à former de futurs enseignants d'arabe. Selon ces nouveaux enseignants, seuls les Algériens unilingues formés au Proche-Orient pouvaient prétendre au titre d'«arabisants». Le 1er janvier 1971, une circulaire administrative rappela que les fonctionnaires devaient atteindre un certain niveau dans la connaissance de l'arabe. Paradoxalement, un décret du ministère de l'Enseignement originel et des Affaires religieuses dispensait les hauts fonctionnaires de la connaissance de la langue arabe, tandis qu'au ministère de la Justice le décret du 27 juin 1971 prescrivait l’arabisation.
La politique d'arabisation suscita de profondes tensions dans la population. Celles-ci aboutirent à des heurts parfois violents entre les étudiants, comme en mai 1975, à Alger et à Constantine. Des professeurs irakiens vinrent enseigner dans les universités. Mais l'arabisation décidée par le président Boumédiène (dès l'indépendance) continua inlassablement. En 1976, ce fut l'arabisation de l'affichage avec les noms de rues et des plaques d'immatriculation. Puis le vendredi fut déclaré «jour de repos hebdomadaire» à la place du dimanche. Mais les Berbères furent, parmi les Algériens, ceux qui s'opposèrent le plus à l'arabisation. Leur résistance s'exprima dans l'usage exclusif du berbère et du français dans tous les lieux publics, que ce soit dans les cafés, les hôtels, les restaurants et les bureaux administratifs. Le 10 décembre 1976, Houari Boumédiène, candidat unique à la présidence, fut réélu avec 99 % des voix.
- Une école en péril
Par la suite, Boumédiène mit la pédale douce à l'arabisation. Il fit même appel à Mostefa Lacheraf pour sauver l'école algérienne. De culture à la fois arabe et française, cet éminent historien et essayiste était à l'époque un critique presque solitaire (et considéré aujourd'hui comme un visionnaire) d’une «arabisation» forcenée de l’enseignement. Il s'était souvent opposé à Ben Bella et croyait que la religion pourrait éventuellement jouer un rôle néfaste dans la société algérienne:
Premièrement, l'islam porte en lui le poids des valeurs propres à une civilisation rurale archaïque et son intégration à l'idéologie politique peut servir de frein à la modernisation du pays. Deuxièmement, les forces conservatrices vont s'appuyer sur la religion pour perpétuer des moeurs rétrogrades en ce qui concerne la famille, la condition féminine et les rapport dans la société.
Trois décennies plus tard, ces prévisions paraissent d'une justesse remarquable, mais à l'époque elles pouvaient bouleverser les dogmes de l'oligarchie algérienne toute orientée sur le panarabisme et le Proche-Orient. Certains prétendirent que le président était plus sensibilisé aux tensions provoquées par l'arabisation, d'autres crurent que des rapports inquiétant sur la qualité de l'éducation lui étaient parvenus. Enfin, il est probable que le président, affaibli par la maladie, n'avait plus la force de soutenir fermement sa politique d'arabisation. Le 27 décembre 1978, la mort de Boumédiène mit un terme à cette «pause» dans l’arabisation. Cela dit, l'ère Boumédiène avait permis à la couche «arabisante» de la population de «profiter» de l’arabisation afin de prendre le contrôle de leviers importants en Algérie, tels que l'éducation et une partie de l’administration.
4.4 La poursuite de l'arabisation (1979-1999)
En 1979, le colonel Chadli Bendjedid, qui ne parlait pas français (mais le kabyle qu'il détestait), succéda à Boumédiène. Dès son arrivée au pouvoir, Chadli engagea une politique de libéralisation économique et sociale, mais passa à la vitesse supérieure en matière d'arabisation et d'islamisation. Sa présidence suscita de nombreux espoirs, mais Bendjedid se fit rapidement une réputation de prodigalité à l'égard de ses «amis» et en vint à renforcer le climat de corruption qui régnait déjà dans le pays. C'est à cette époque qu'apparut l'islamisme radical.
- L'islamisation de l'enseignement
Pendant que l’arabisation de l’enseignement se poursuivait, le président Chadli interdit aux élèves algériens de fréquenter les établissements de la Mission culturelle française, ce qui privait ainsi l’élite algérienne de la seule possibilité qu’il lui restait de contourner l’arabisation. De plus, un puissant lobby tentait de réduire la place du français en lui substituant l'anglais en option à la quatrième année primaire. En réalité, ce n'était plus l'arabisation qui importait, mais l'islamisation de l'enseignement. Beaucoup d'observateurs étrangers portèrent un regard crique sur la qualité de l'enseignement dispensé dans les écoles publiques algériennes. On parlait alors de «semi-analphabètes complètement arabisés, islamistes, populistes et xénophobes» (d'après J. P. Entelis, «Elite political culture ans socialization in Algeria: tensions and discontinuities» dans Middle East Journal, vol. 25, 1981).
En 1986, le Parlement algérien adoptait la loi 86-10 du 19 août 1986 portant création de l'Académie algérienne de langue arabe, qui devait veiller à l’enrichissement, la promotion et le développement de la langue arabe pour assurer son rayonnement. Le président Chadli aurait lui-même choisi le siège social à Alger, mais il lui fut impossible de mettre la loi en pratique. Il faudra attendre en 1998 pour que le président Zéroual nomme enfin un président officiel aux 30 «Immortels» permanents. Le gouvernement entreprit des campagnes au moyen de divers slogans dont les plus fréquents furent «Agression culture étrangère», «Intoxication culturelle et idéologique étrangère», «Tentatives d'aliénation», «Déviation culturelle», «Ennemis de l'islam», etc.
- Le «printemps berbère»
Commencé en 1980, le «printemps berbère» prit par la suite de l'expansion. C'est que les Berbères remettaient toujours en cause l'arabisation intensive dont ils étaient les grands perdants. Toute la Kabylie se souleva en bloc! Les première émeutes éclatèrent en 1988 et furent vite réprimées. Les autorités algériennes accusent les pays étrangers, dont la France, d'être la cause de ce soulèvement populaire. Jamais elles pensèrent même que ce pouvait être leur propre politique de négation de l'identité berbère, qui avait pu causer la révolte. Au même moment, les étudiants islamistes arabisants avaient lancé des grèves afin d'exiger l'application immédiate de l'arabisation de l'administration; ils estimaient qu'ils ne pouvaient pas trouver d'emploi aux termes de leurs études avec leur diplôme arabe. L'enseignement supérieur se dégrada rapidement devant l'islamisation, le manque de ressources financières et la pénurie de manuels en arabe.
Les émeutes d’octobre 1988 conduisirent à une libéralisation du régime. Le président Chadli fit adopter par référendum une nouvelle constitution en février 1989, qui ouvrit l'Algérie au multipartisme. En fait, c'est le ras-le-bol des Algériens qui avait mis fin au système du parti unique pour instaurer la liberté d'expression, qui fut rapidement muselée dès 1992. Rappelons que les Berbères n'étaient pas contre l'arabisation en soi, mais ils désiraient que leur «langue» soit reconnue et qu'elle serve avec l'arabe à l'expression de la culture algérienne.
- Les lois linguistiques
L'ouverture démocratique de 1988 a permis une mise en concurrence des langues en Algérie (arabe algérien, arabe classique, français et berbère), mais c’est le français qui en est sorti grand vainqueur. Pendant ce temps, la plupart des des personnalités et des haut cadres de l'État faisaient instruire leurs enfants en français dans les écoles privées. Après la longue descente aux enfers de l'Algérie «socialiste», le pays dut passer par la guerre civile. En 1990, profitant de la faiblesse du pouvoir, le président du Parlement algérien, Abdelaziz Belkhadem, imposa la lecture de versets du Coran au début de chaque séance parlementaire.
En juin de la même année, le Front islamique du salut (FIS) remporta les premières élections municipales démocratiques. Les résultats qu'obtint ce parti confessionnel provoquèrent un putsch militaire. Chadli eut le temps de faire adopter par le Parlement la loi d’arabisation du 16 janvier 1991, qui sera plusieurs fois reportée, mais jamais abrogée. La loi française no 91-05 du 16 janvier 1991 avait servi de modèle. Puis le président Chadli fut destitué le 11 janvier 1992 par l'armée, qui interrompit le processus de démocratisation, tandis que le Haut Conseil de sécurité (HCS) annulait le résultat des élections.
- L’assassinat du président Boudiaf
Les autorités algériennes, plus précisément l'armée, firent appel à Mohamed Boudiaf,
alors âgé de 73 ans et réfugié au Maroc,
en espérant que celui-ci puisse demeurer discret sur les dossiers peu reluisants du
Haut Comité d'État (HCE); le président resta six mois à la tête du pays
avant de se faire assassiner au cours d'un attentat organisé par l'armée. Le peuple Algérien a pu même suivre en direct à la télévision la liquidation de son président. Boudiaf fut le seul président à être regretté par les Algériens et le seul président à parler aux
Algériens dans l'une des langues du terroir, soit l'arabe algérien
tant méprisé par ses prédécesseurs et par ses successeurs, et passait
parfois au français. Lors de sa première apparition à la
télévision, il avait annoncé qu'il fallait parler «en arabe algérien»
pour que tous puissent le comprendre. Fait inusité pour un président,
il sortit de son texte officiel et improvisa. Il fit l'effet d'une
bombe! Mais il avait séduit le peuple algérien qui le surnomma «Boudy».
Boudiaf n'avait aucune sympathie pour les islamistes politiques qu'il qualifiait de «charlatans» et de «terroristes». Le FIS fut dissous en mars 1992, et une politique fut mise en oeuvre contre les islamistes, lesquels répondirent par la
lutte armée et le terrorisme.
Puis il mit sur pied une commission afin de «geler» la loi portant généralisation de l'utilisation de la langue arabe, juste avant son assassinat, le 29 juin 1992. Le décret 92/02 du 4 juillet 1992 suspendit ladite loi «jusqu'à réunion des conditions nécessaires». La population algérienne ne s'en plaignit nullement.
Au début de la même année, le ministre de l'Éducation avait dénoncé à la télévision la baisse spectaculaire du taux de réussite à l'examen du baccalauréat: seulement 2 %. En 1970, c'était 70 %, puis autour de 10 % en 1989. Mais les chiffres officiels gonflèrent le taux de réussite autour de 20 %. Et la note de passage était de 5 sur 20. Afin de contrer les échecs scolaires, les étudiants en vinrent à écrire, en tête de chaque exercice ou travail remis, le nom de Dieu. Quant au taux d'analphabétisme, il était officiellement de 50 %, bien que la réalité soit plus faible! Dans les zones rurales, le pourcentage d'analphabétisme chez les femmes atteignait presque 100 %. Mais l’assassinat de Boudiaf constitua un grand tournant psychologique de la guerre civile qui se mit en place.
- La répression et la radicalisation des islamistes
L’intensification de la répression devint une priorité pour le régime dirigé par le général Liamine Zéroual, mais la radicalisation des islamistes entraîna une vague d'attentats visant surtout les forces de l'ordre, les intellectuels, les journalistes, les artistes et, depuis 1993, les ressortissants étrangers. Cette situation plongea alors l’Algérie dans l'instabilité et la violence, tandis que se développait en Kabylie un mouvement de revendication berbère hostile aux militaires comme aux islamistes. Après avoir utilisé l'arabe algérien et le français durant sa campagne électorale, Zéroual renoua aussitôt avec la langue froide et aseptisée qu'est l'arabe classique. Reniant toutes ses promesses électorale, il s'engagea également dans la dictature de type Boumédiène.
De nombreuses manifestations furent organisées dans tout le pays pour revendiquer le statut de langue nationale au berbère. Lors de la rentrée scolaire de 1993-1994, les autorités algériennes proposèrent aux parents de faire un choix entre le français et l'anglais. On invoqua comme justification le fait que l'anglais était la langue par excellence de la science et de la technologie, et que la plupart des enfants préféraient apprendre l'anglais plutôt que le français. Comme le programme avait été improvisé, non seulement les manuels n'étaient pas prêts, mais l'État dut reconnaître qu'il ne disposait pas de professeurs qualifiés. En juin 1994, le ministre algérien du Culte décida de récompenser tout Algérien capable de réciter par coeur tout le Coran pour la somme de 600 000 dinars (équivalant alors à une année du salaire annuel d'un ouvrier).
Les principaux partis d'opposition — le FIS, le Front des forces socialistes et le FLN — signèrent en 1995 un programme commun prônant l'ouverture de négociations rejetées par le pouvoir. Au lendemain d'une nouvelle recrudescence des attentats islamistes, le général-président Zéroual décida la tenue d'une élection présidentielle (nov. 1995) qui fut boycottée par l'opposition. Mais la forte participation à cette élection, remportée par Zéroual, témoignait de la volonté de la société algérienne de voir s’arrêter la violence (env. 100 000 morts). Malgré la mise en place de nouvelles institutions politiques en 1996, les attentats et les massacres se poursuivirent, tandis que les mesures d'arabisation hâtives de 1998 étaient très contestées.
Néanmoins, le président Zéroual décida de remettre en vigueur la loi d’arabisation du 16 janvier 1991 dans l'espoir de satisfaire ses alliés conservateurs et islamistes. Dix jours avant l'entrée en vigueur effective de la loi, le 5 juillet 1988, le chanteur kabyle Matoub Lounès était assassiné. Les Berbères investirent encore la rue et détruisirent toutes les affiches publiques écrites en arabe, laissant intactes celles rédigées en berbère ou en français. Au lieu de calmer la population, il la menaça au nom de l'unité de la nation, alors que celle-ci aspirait à la suppression du centralisme politique. Paralysé par la lutte des clans au sommet de l’État, Zéroual fut contraint de démissionner deux ans avant la fin de son mandat.
4.5 L'impossible réforme
M. Abdelaziz
Bouteflika,
élu en avril 1999, a succédé à Zéroual. Le nouveau président appela à
la réconciliation
nationale et manifesta sa volonté d'ouverture en graciant plusieurs
milliers
d'islamistes. Abdelaziz Bouteflika a introduit en Algérie une
«troisième notion : une main éradicatrice dans un gant réconciliateur».
Cependant, lors du référendum du 16 septembre 1999, une nouvelle
vague de violences resurgit avec la campagne menée sur la «concorde
civile»
en Algérie. Cette nouvelle vague de violence illustrait l'ampleur des
résistances aux propositions gouvernementales. Pourtant, après des
années
d'une guerre qui a avait fait plus de 100 000 morts, la société
algérienne aspirait
certainement à la paix et à la réconciliation.
L'origine de la crise algérienne tient au fait qu'il n'y a jamais eu de véritable régime démocratique dans ce pays. Les militaires se sont emparés du pouvoir dès 1962 et ils ont imposé un régime socialiste autoritaire de type stalinien, avec la complicité du FLN. La lente descente aux enfers de l'Algérie «socialiste» et la guerre civile révèlent la difficulté de l'Algérie de trouver son identité autrement que par la religion.
De plus, comme les Algériens n'ont jamais eu de gouvernement élu démocratiquement, il n'est pas surprenant que beaucoup d'entre eux ont voulu quitter leur pays. Bien qu'il soit difficile d'obtenir des chiffres officiels, on estime que près d'un demi-million d'Algériens sont partis depuis le début des années quatre-vingt-dix. La plupart ont immigré en France, aux États-Unis, au Canada ou dans les autres pays arabophones, et rien n'indique que le mouvement soit sur le point de s'arrêter.
Sur la question linguistique, le président Bouteflika a innové: il s’exprime souvent en français dans ses déclarations publiques, autant en Algérie qu'à l’étranger. Il témoigne d'une certaine liberté par rapport à la tradition en déclarant: «Il est impensable [...] d’étudier des sciences exactes pendant dix ans en arabe, alors qu’elles peuvent l’être en un an en anglais.» Il résume ainsi les interminables conflits linguistiques en Algérie: «Il n’y a jamais eu de problème linguistique en Algérie, juste une rivalité et des luttes pour prendre la place des cadres formés en français!».
Le Parlement algérien a adopté en avril 2002, à l’unanimité, une modification la Constitution instituant le berbère comme «langue nationale». Ce geste historique intervint à la venue des élections législatives, alors que le climat tendu par les manifestations et les revendications remettait en cause l’autorité de l’État en Kabylie.
Lors de l’élection présidentielle d’avril 2004, Abdelaziz Bouteflika fut réélu dès le premier tour. En Kabylie, les négociations se sont poursuivies entre le gouvernement et certains représentants du mouvement amazigh (berbère), qui revendique une plus grande autonomie ainsi que la reconnaissance de la langue et de la culture amazigh. Dans un discours prononcé le 4 octobre 2005 à Constantine, le président Abdelaziz Bouteflika a encore une fois déçu la Kabylie en déclarant que le tamazight ne sera pas officialisé et que la langue arabe restera seule langue officielle en Algérie: «Il n’y a aucun pays au monde possédant deux langues officielles et ce ne sera jamais le cas en Algérie où la seule langue officielle, consacrée par la Constitution, est l’arabe.» N'en déplaise à M. Bouteflika qui a ainsi montré sa grande ignorance de la situation mondiale, 40 États souverains (sur moins de 200) ont deux langues officielles, dont seize en Afrique, huit en Asie, sept en Europe, sept en Océanie et deux en Amérique.
Dans cette perspective d'arabisation à tout crin, le président Bouteflika avait déclaré en 2005 au sujet des écoles privées dispensant un enseignement exclusivement en français: «Toute institution privée qui n'accorde pas une priorité absolue à la langue arabe est appelée à disparaître.» Cet enseignement privé représentait alors une centaine d’établissements et quelque 25 000 élèves dans le pays. Ces écoles privées ont connu beaucoup de succès depuis les années quatre-vingt-dix, notamment dans une région berbérophone comme la Kabylie; elles fonctionnaient dans une «illégalité» tolérée, voire même encouragée par les pouvoirs publics. Abdelaziz Bouteflika avait alors sommé tous les établissements privés de se conformer au programme national sous peine de devoir fermer leurs portes. Il avait même insisté sur la nécessité d’enseigner la langue arabe, ce dont se dispensaient beaucoup d’établissements, surtout en Kabylie: «Il est tout à fait clair que toute institution privée, qui ne tient pas compte du fait que l’arabe est la langue nationale et officielle, et qui ne lui accorde pas une priorité absolue, est appelée à disparaître.»
5 La tardive adhésion à la Francophonie
Depuis l'Indépendance, les différents leaders algériens ont toujours refusé les liens avec ce qui est devenu aujourd'hui la Francophonie. L'Algérie s'est toujours dérobée à toutes les rencontres qui ont donné naissance à la Francophonie. Elle a renoncé, généralement sans aucune forme d'examen objectif, à toutes les réalisations possibles de l'Agence de coopération culturelle et technique par crainte de se voir qualifiée de «néocolonisée». D'ailleurs, l'Algérie a toujours accusé l'organisation de la Francophonie de «visées néo-colonialistes». Par exemple, les aides proposées par l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) — bourses aux étudiants francophones, formation des enseignants en langue française et autres types de coopération culturelle — ont été systématiquement refusées par les Algériens au nom de la spécificité arabo-musulmane du pays. De plus, chaque fois qu'un chef de gouvernement tentait un tant soi peu de relancer la coopération culturelle avec la France, on assistait à une levée de boucliers des tenants de l'arabisation (lesquels, soit dit en passant étaient les premiers à placer leurs propres enfants dans les écoles occidentales, notamment au lycée français d'Alger, un établissement réservé aux enfants de la nomenklatura).
Puis, lors du IXe Sommet de la Francophonie de 2002, l'Algérie a fait un virage à 180 degrés. Pour l'Algérie, les modifications apportées à la charte de l'Organisation internationale de la Francophonie au sommet de Bamako, en novembre 2000, qui va plus loin que la doctrine basée sur l'usage commun de la langue française et prône une conception respectueuse de la souveraineté, des cultures et des langues des États membres, ont plaidé pour une adhésion à l'OIF. Par ailleurs, les autorités algériennes veulent souligner l'intérêt pour leur pays d'intégrer une organisation devenue «un cadre de concertation» et «un forum pour défendre nos positions, échanger des informations, tisser des relations de coopération et bénéficier d'aides en matière de formation et de moyens culturels et d'éducation».
Le 18 octobre 2002, le président Abdelaziz Bouteflika s'est rendu à Beyrouth pour assister au IXe Sommet de la Francophonie, en tant qu'invité personnel de son homologue libanais, Émile Lahoud. Dans son discours, le président Bouteflika a expliqué les raisons de la participation de son pays à cette première réunion. Les raisons avancés par le chef de l'État sont d'abord politiques:
Aujourd'hui, nous devons savoir nous départir de la nostalgie chatouilleuse, qui s'exprime en repli sur soi, et nous ouvrir sans complexe à la culture de l'autre, afin de mieux affronter le défi de la modernité et du développement, par nous-mêmes et dans nous-mêmes [...]. L'usage de la langue française est un lien qui assure notre unité.
Le président algérien a pris ses précautions pour ménager les islamistes. Il s'est présenté au Sommet de Beyrouth sous sa «double allégeance au monde arabe et au continent africain». Voulant s’appuyer sur la Francophonie pour défendre les intérêts du pays à travers le monde, le chef de l’État a souligné «les préoccupations de l’Algérie en tant que pays arabe» et «en tant que pays méditerranéen». Pendant ce temps, le chef de la diplomatie algérienne et chef de file du courant islamo-baâthiste, Abdelaziz Belkhadem, a annoncé que l'Algérie oeuvrait pour adhérer au Commonwealth et tentait, en même temps, de se rapprocher des pays hispanophones (Espagne et Amérique latine). Enfin, en cas d’effective adhésion, l’Algérie ne sera pas appelée à défendre la culture francophone, encore moins à jouer le promoteur de la langue française à travers le monde. Comme quoi le néo-colonialisme n'est pas mort et que l'Algérie n'a pas encore assumé son passé! De quoi encore alimenter la schizophrénie linguistique pendant longtemps! Dans un article («Situation linguistique en Algérie», 21 avril 2005), Sid Ahmed Bouhaïk résume bien cette situation difficile:
Les langues arabe, amazighe, française font partie du paysage linguistique d’une même identité, mai qui s’obstinent à s’ignorer, campant le plus souvent sur des positions de suspicion envers l’autre, celle-ci n’étant pourtant que l’expression de sa propre image exprimée par un de ces véhicules linguistiques de son algérialité (...) Francophones algériens, nous y entrons (l’immense forêt qu’est le fonds culturel arabe) quand nous avons pris, une fois pour toutes, la décision de vivre notre arabité et notre maghrébité avec un sentiment de malaise et de culpabilité.
Bref, la question linguistique continue d'alimenter les conflits en Algérie. Comme tout est récupéré par la politique, il est très difficile d'établir un bilan objectif de la situation.
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L'aménagement linguistique en Algérie reste l'oeuvre d'une petite oligarchie politique aux pouvoirs immenses. Elle est fondée sur une culture qui s'est définie par opposition à la France coloniale et par mimétisme à l'égard du Proche-Orient. La grande caractéristique de l'arabisation algérienne, c'est de reposer sur le panarabisme à l'exclusion de tout nationalisme territorial proprement algérien. Toute la politique linguistique est axée sur l'arabe coranique, non sur l'arabe des Algériens. Il a fallu pour ce faire que l'oligarchie algérienne élabore sa politique contre les Algériens eux-mêmes. C'est d'ailleurs là où la bât blesse! D'ailleurs, le succès demeure bien relatif, contrairement à la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk, dont la politique linguistique constitue, même dans l'histoire de l'humanité, un véritable exploit. À l'opposé à la Turquie, l'Algérie n'a guère favorisé un rapprochement entre l'oral et l'écrit et, par voie de conséquence, n'a pas contribué à l'élimination de l'analphabétisme. La clé de la réussite turque réside dans le fait que la politique linguistique reposait sur un nationalisme territorial moderne fondé sur la langue du peuple turc, sans égard à la croyance religieuse. C'est tout le contraire qui s'est passé en Algérie, car la politique linguistique a été fondé sur l'arabo-islamisme et le modèle proche-oriental. La politique algérienne s'est nécessairement faite contre le peuple algérien qui s'est vu imposer une langue morte, ce qui a favorisé l'intégrisme musulman. L'arabisation algérienne ne fut motivée que par des préoccupations purement politiques: la conservation du pouvoir par la langue.
En voulant édifier un État arabe unifié, les premiers dirigeants algériens n'ont pas choisi comme fondement de leur politique un nationalisme proprement algérien. L'idéologie était au contraire déconnectée du peuple algérien parce qu'elle correspondait à un panarabisme abstrait, trop supranational. On est alors passé de la dépendance d'une France coloniale à une autre dépendance, celle du Proche-Orient, surtout l'Iran (pour l'islam), l'Arabie Saoudite, l'Irak et la Syrie, ce qui semble bien éloigné du Maghreb. En effet, l'identité arabo-islamiste des dirigeants n'a jamais coïncidé avec l'idée que les Algériens s'en faisaient. De plus, la francophobie affichée par l'oligarchie politique n'a guère favorisé le développement socioculturel des Algériens. En ce sens, on ne peut parler de réussite, même si l'Algérie d'aujourd'hui est méconnaissable par comparaison à celle du lendemain de l'indépendance. En plus de quarante ans, l'Algérie n'a pas réussi à éradiquer le français à coup de décrets et de lois. Le peuple algérien continue de l'employer dans les domaines culturel, économique, éducatif et social au grand dam des autorités politiques et religieuses. Pire, l'influence de la langue et de la culture française semble s'intensifier d'année en année, notamment en raison de la réception par satellite des chaînes de télévision française, qui attirent énormément les Algériens.
Si les dirigeants algériens n'ont pu imposer l'arabe classique dans la vie quotidienne, c'est que cette langue n'est pas adaptée aux besoins des Algériens, contrairement à l'arabe algérien, au berbère et au français. Tant et aussi longtemps que les élites politiques et religieuses n'accepteront pas la réalité algérienne dans ses différentes composantes et qu'ils s'accrocheront à une idéologie légitimant leur propre pouvoir, la population résistera, sauf pour les individus qui ont intérêt à conserver le système en place. Depuis 1962, les régimes qui se sont succédé ont toujours occulté le caractère multilingue et multiculturel de l'Algérie. Ils ont conçu l'identité algérienne sur le mode de l'exclusion en culpabilisant les ennemis de la Nation. Dans cette perspective, les Berbères ont forcément écopé plus souvent qu'à leur tour, eux qui sont, comme les arabophones, d'authentiques Algériens. Rappelons que la grande majorité des Algériens ont une origine ethnique berbère. Si l'écrivain Rachid Boudjeba croit que la faillite de l'arabisation est due à l'arrivée des antennes paraboliques, les linguistes, pour leur part, sont plutôt convaincus que le mépris pour la langue et la culture des citoyens explique bien davantage le demi-échec de la politique linguistique algérienne.
Pour les
linguistes, toute politique qui encourage la coexistence linguistique ne peut
que promouvoir un esprit de compréhension et de tolérance. En ce sens, la
diversité des langues dans un cadre national peut représenter un atout, pas
obligatoirement une
malédiction. Après plus de quatre décennies d'arabisation, les dirigeants
algériens ne semblent pas avoir compris le message! Ils ont préféré recourir à la
coercition pour arabiser la société afin de s'assurer le soutien des islamistes
et autres conservateurs pour tenir l'ensemble des Algériens sous leur contrôle. La
plupart des Algériens en sont venus à voir l'arabe classique comme le symbole de
l'autoritarisme, de la corruption et de l'injustice sociale! Dans cette
perspective, le terme de
demi-échec pour qualifier l'arabisation à l'algérienne est presque un
euphémisme!
Dernière mise à jour:
16 mai 2007
Source: Université Laval, Québec
Algérie: données historiques et conséquences linguistiques[1/2]
1 L'Antiquité
Dès la plus haute Antiquité (IIe millénaire), l'Algérie fut le berceau d’une civilisation berbère, mais l’histoire du pays ne commença officiellement qu’avec l’arrivée des Phéniciens qui fondèrent des comptoirs commerciaux. Les Carthaginois suivirent et reprirent ces mêmes comptoirs tout en développant diverses activités côtières, laissant l’intérieur des terres aux Berbères. Le punique, une langue sémitique voisine de l'hébreu, était la langue des rois numides, donc la langue officielle de Carthage. Comme le punique se conserva longtemps en Algérie, les traces de cette langue demeurent encore visibles dans le berbère moderne, surtout dans le domaine de l'arboriculture.
Au premier siècle avant notre ère, les Romains occupèrent l’Afrique du Nord (dont le territoire de l'Algérie actuelle) et transmirent leur civilisation aux populations locales. Cependant, ils ne purent jamais latiniser les populations berbères, les Mauri (ou Maures), réfugiées dans les montagnes. Profondément attachés à leur langue et à leurs traditions, les Maures demeurèrent d'éternels rebelles. Plus, tard, lors de l’avènement de la chrétienté, les Berbères résistèrent même à la christianisation pourtant généralisée dans toute l'Afrique du Nord. Ainsi, les Berbères réussirent à résister aussi bien à la romanisation qu’à la christianisation.
La chute du Maghreb romain coïncida avec son occupation en 455 par les Vandales qui utilisaient leur langue germanique et l'écriture gothique ainsi que le latin dans les domaines de la législation et la diplomatie. Les Vandales ne se mêlèrent jamais aux populations locales et n'eurent aucune influence dans la langue des Berbères des montagnes. Il faut souligner que leur présence n'a pas semblé suffisamment longue (455-533) pour qu'un métissage se produise à grande échelle. En 533, éliminés par les Byzantins, les Vandales disparurent en ne laissant pratiquement aucune trace de leur passage. Mais les survivants trouvèrent refuge chez les populations berbères de Kabylie, et ils se sont à ce moment-là assimilés aux populations locales. D'ailleurs, la composante morphologique des populations de cette région semble en être la preuve, puisque les Kabyles se distinguent du reste des Algériens par une plus grande proportion de traits bonds et roux. Quant aux Byzantins, ils n'eurent guère le temps de s'organiser, car ils durent faire face aux Arabes qui déferlèrent sur la région.
2 La conquête musulmane et l'occupation
turque
Quittant l’Égypte en 647, les armées arabo-musulmanes avancèrent vers l’Ouest et conquirent tout le Maghreb en 711, y compris l’Algérie associée à ce moment-là à la Berbérie. Dans l'ensemble, les Berbères adoptèrent très vite l'islam, mais conservèrent leurs langues, du moins ceux habitant la campagne ou les montagnes. Pendant longtemps, le latin, l'arabe, les langues berbères et le punique ont co-existé. Des inscriptions attestant l'usage du latin écrit ont été retrouvées jusqu'au XIe et XIIe siècles.
L'implantation de la langue arabe et de l'islam s'est effectuée par les mosquées. Puis les Berbères des villes adoptèrent progressivement l'arabe, considérant cette langue comme «un idiome divin». Quant aux Berbères des montagnes, ils ne subirent que très faiblement l'influence linguistique étrangère et continuèrent à parler leurs langues ancestrales. Ce n'est qu'après le XIe siècle que le berbère amorcera son déclin. C'est depuis cette époque qu'existe l'antagonisme entre Berbères et Arabes (ce qui inclut les Berbères arabisés).
Au XVIe siècle, l'Algérie devint une province de l'Empire ottoman et fut gouvernée par un dey, ses bey et ses janissaires. Au cours de l'occupation turque, l'Algérie bénéficia d’une grande autonomie, sous l’autorité d’un pouvoir militaire exercé par le dey et contrôlé par la milice des janissaires turcs. Toutefois, à la différence du Maroc et de la Tunisie dont l'existence en tant qu'État remonte à plus d'un millénaire, l'Algérie était, avant 1830, une région où de puissants seigneurs de la guerre (généralement des émirs) régnaient en maîtres sur le territoire. En fait, toute cette région, qu'on appelle aujourd'hui le Maghreb, fut longtemps dominée par plusieurs dynasties locales (soit marocaines, tunisiennes ou algériennes), l'une chassant l'autre, qu'elles soient rostemide (algérienne), fatimide (algéro-tunisienne, puis égyptienne), ziride (algérienne), hafside (tunisienne), lmoravide (marocaine), etc. Toutes ces dynasties ont régné tour à tour sur la région avec des destins différents.
Comme les Vandales avant eux, les Turcs refusèrent de s'assimiler aux populations arabo-berbères. Durant trois siècles, ils ne sympathisèrent jamais avec ces peuples parlant l'arabe. Ils demeurèrent une communauté distincte vivant comme des étrangers en Afrique du Nord (jusqu'en 1830). C'est que la présence turque en Algérie ne fut pas le fait d'une présence de type coloniale, donc sans apport massif de populations étrangères. Les seuls Turc présent en Algérie étaient ceux qui faisaient partie de la caste dirigeante ainsi que les militaires. Néanmoins, un certain nombre de Turcs, surtout des janissaires, finirent par épouser des femmes indigènes — de ces unions sont nés les Kouloughlis, mot provenant du turc, qul oghlu, signifiant «fils d'esclave». Encore aujourd'hui, de nombreux Algériens ont des origines turques et ont conservé leurs patronymes d'origine turque. Bref, si les Turcs ne favorisèrent pas la diffusion de leur langue (le turc), ils ont permis aux régions de l'intérieur de s'islamiser et de s'arabiser encore davantage. Mais l'arabe qui s'implanta définitivement en Algérie ne fut pas l'arabe du Coran. Ce fut plutôt un arabe régionalisé (l'arabe algérien) influencé par le berbère, le latin et le turc. Pendant ce temps, la langue officielle du pays était le turc osmanli. Comme la population ignorait cette langue, les fonctionnaires turcs durent avoir recours à des interprètes pour communiquer en berbère et en arabe algérien avec la majorité de la population.
Parallèlement, une langue commerciale (véhiculaire) se développa entre les Turcs, les «Algériens» et les Européens, à base de vocabulaire espagnol et d'éléments turcs et des formes syntaxiques inspirées de l'arabe. C'est surtout par cette langue que l'arabe algérien a acquis ses mots grecs et latins, notamment dans les domaine de la navigation, de l'artillerie navale et de la pêche. Cette langue véhiculaire a continué d'exister après la conquête française de 1830. Cette diversité linguistique a contribué à faire de l'arabe algérien une variété différente de l'arabe du Proche-Orient. Alors que l'arabe algérien a puisé dans les langues berbère, latine, grecque, turque et espagnole, l'arabe proche-oriental a bénéficié de caractéristiques arméniennes. Par la suite, l'éloignement géographique, le temps et le contexte socioculturel ont accentué la diversification de l'arabe algérien.
3 La colonisation française
La colonisation française commença à l'époque de Charles X (1757-1836), petit-fils de Louis XV et frère cadet de Louis XVI et de Louis XVIII. Devenu roi de France à la mort de Louis XVIII en 1824, Charles X développa aussitôt une politique autoritaire, cléricale et conservatrice, ce qui ébranla la stabilité de son règne.
La conquête de l’Algérie s'inscrivait dans une tentative de restaurer l'autorité royale remise en question dès 1827. Sous prétexte de se débarrasser des corsaires turcs dans la Méditerranée, Charles X prépara, à la mi-décembre de 1829, une expédition d'envergure afin de conquérir l'Algérie qui était sous la suzeraineté du sultan turc d'Istamboul depuis trois siècles, sous le nom de «Régence d'Alger».
La France mit à contribution toute sa marine, avec l'accord des puissances européennes qui renouaient ainsi avec les grandes croisades chrétiennes contre les musulmans «infidèles». Charles X choisit le comte Louis de Bourmont, ministre de la Guerre dans le gouvernement Polignac, qu'il nomma par ordonnance du 11 avril 1830 «commandant en chef de l'expédition en Afrique». Juste avant l'embarquement (le 10 mai), le général de Bourmont déclara solennellement à ses troupes:
La cause de la France est celle de l'humanité. Montrez-vous dignes de votre belle mission. Qu'aucun excès ne ternisse l'éclat de vos exploits; terribles dans le combat, soyez justes et humains après la victoire... Rendant la guerre moins longue et moins sanglante, vous remplirez les vœux d'un souverain aussi avare du sang de ses sujets que jaloux de l'honneur de la France.
Ce sont souvent par de beaux discours de ce genre que sont justifiées les conquêtes militaires. En mai 1830, les troupes françaises, formées de quelque 37 000 soldats et 27 000 marins, répartis dans 675 bâtiments, débarquèrent le 14 juin dans la presqu'île algérienne de Sidi-Ferruch à 25 km d'Alger. De là, le général de Bourmont marcha sur la capitale qu'il fit bombarder jusqu'à ce que le dey capitulât le 5 juillet. L'expédition coûta 48 millions de francs à la France, en plus de près de 500 morts et de quelque 2000 blessés. Puis les militaires français se livrèrent au pillage d'Alger, oubliant sans doute leurs voeux et l'honneur de la France. L'occupation de la ville fut accueillie en France avec une certaine indifférence. Le roi Charles X fut renversé quelques semaines plus tard.
3.1 Les forces d'occupation
Le roi Louis-Philippe 1er, qui succéda à Charles X, conserva quelques troupes à Alger et sur le littoral (Oran, Mostaganem et Bône) afin de pas donner l'impression de céder à la Grande-Bretagne qui exigeait le retrait de la France. Très rapidement, le nouveau régime suscita une certaine résistance de la part des populations arabes et berbères habituées à une autorité turque très indirecte. C'est alors que Louis-Philippe décida de s'allier les chefs traditionnels musulmans qui détenaient l'intérieur du pays. Toutefois, la conquête de l’Algérie fut longue, contrairement au Maroc et à la Tunisie où quelques accords suffirent pour imposer un «protectorat».
En Algérie, la conquête se fit par la force, village après village. La résistance du célèbre émir Abd el-Kader perdura durant dix-huit années. L'armée française réussit à occuper tout le pays seulement en 1847, lorsque Abd el-Kader déposa les armes et se rendit aux forces d’occupation (pour aller se réfugier ensuite au Maroc). Certaines villes furent dévastées par les troupes d'occupation françaises: Alger, Constantine, Médéa, Miliana, Tlemcen, etc. Les archives et les oeuvres d'art en bois servirent souvent de combustion pour les feux de camp des militaires. Les méthodes utilisées par l’armée française furent généralement brutales, comme en fait foi ce témoignage du lieutenant-colonel L.-F. de Montagnac, officier durant la conquête d’Algérie (Lettres d’un soldat, 15 mars 1843):
Toutes les
populations qui n'acceptent pas nos conditions doivent être rasées. Tout
doit être pris, saccagé, sans distinction d'âge ni de sexe: l'herbe ne
doit plus pousser où l'armée française a mis le pied [...]. Voilà comment il faut faire la guerre aux
Arabes: tuer tous les hommes jusqu'à l'âge de quinze ans, prendre toutes
les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles
Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos
pieds comme des chiens.
Les Français se livrèrent à la guerre bactériologique en empoisonnant les puits, sans parler de la destruction systématique des cultures. Le général Thomas-Robert Bugeaud (1784-1849), par exemple, organisa de façon systématique le massacre de populations civiles en enfermant les gens dans des grottes afin de les gazer en les enfumant. Il se vantait même de vouloir exterminer les Arabes: «C’est la guerre continue jusqu’à extermination… Il faut fumer l’Arabe!» En réalité, seules quatre à cinq «enfumades» auraient été recensées; elles auraient été étalées sur une période totale de cinq ans. Néanmoins, des tribus entières furent rayées de la carte. Alors que la population algérienne était estimée à quelque trois millions en 1830, elle n'en comptait plus que deux millions en 1845. Aujourd'hui, on parlerait certainement d'une forme de génocide. En 1843, le général Bugeaud reçut la grande croix de la Légion d'honneur, puis fut fait maréchal de France en récompense de ses loyaux services.
3.2 L'arrivée des colons européens
Quant à la colonisation française, elle avait commencé aussitôt après la prise d’Alger, alors que des dizaines de milliers de Français vinrent s'installer en Algérie. Le général Louis Juchault de Lamoricière (1806-1865) résumait ainsi en 1843 la position des militaires par rapport à la colonisation:
En vue d'atteindre
cet objectif, il est nécessaire de faire appel aux colons européens, et
ce, parce que nous ne pouvons en aucun cas faire totalement confiance aux
indigènes. Ces derniers profiteront de la première occasion pour se
soulever contre nous. La soumission des Arabes à notre autorité ne constitue qu'une phase transitoire nécessaire entre la
guerre d'occupation et la véritable conquête. La seule chose qui nous
permette d"espérer pouvoir un jour affermir nos pas en Algérie, c'est de
peupler ce pays par des colons chrétiens s'adonnant à l"agriculture…Pour
cela, nous nous devons de tout mettre en œuvre pour attirer le plus grand
nombre de colons immédiatement en Algérie et les encourager à
s'y établir en leur attribuant des terres dès leur arrivée.
Les colons firent main basse sur les terres arabes en achetant à vil prix de vastes domaines aux Turcs. Déjà, en 1841, dans ses Notes sur l’Algérie, le député Alexis de Tocqueville (1805-1859) dénonçait ainsi les spoliations dont étaient victimes les «indigènes»:
Un marin qui était là et qui possède des terres reprenait avec vivacité qu'on avait tort de traiter les colons de cette manière; que sans colonie il n’y avait rien de stable ni de profitable en Afrique; qu'il n’y avait pas de colonie sans terres et qu'en conséquence ce qu'il y avait de mieux à faire était de déposséder les tribus les plus proches pour mettre les Européens à leur place. Et moi, écoutant tristement toutes ces choses, je me demandais quel pouvait être l’avenir d’un pays livré à de pareils hommes et où aboutirait enfin cette cascade de violences et d’injustices, sinon à la révolte des indigènes et à la ruine des Européens.
Cela dit, Alexis de Tocqueville ne s'empêchait pas
d'ajouter: «Quoi qu'il en soit, on peut dire d'une manière générale que
toutes les libertés politiques doivent être suspendues en Algérie.» Bref,
malgré certaines réticences, de Tocqueville, comme la plupart de ses
contemporains, se faisait l'avocat de mesures radicales dans la conquête de
l'Algérie, laquelle apparaissait à l'époque comme une nécessité pour
maintenir la France dans son rôle d'expansion coloniale (à l'exemple de la
Grande-Bretagne, de l'Allemagne, de l'Italie, etc.). En octobre1870, le
décret Crémieux finit par accorder la nationalité française aux seuls Algériens
de confession juive, une mesure qui heurta les autres communautés, notamment les
Berbères.
3.3 La «mission civilisatrice de la France»
L'idéologie de l'époque trouvait en partie sa justification dans
la présumée «supériorité de la race française» sur la «race indigène». Jules
Ferry (1832-1893), l'un des fondateurs de l'éducation moderne française à l'origine des grandes
lois scolaires républicaines instituant la gratuité, l'obligation et la laïcité
de l'école, avait déclaré à ce sujet, le 28 juillet 1885, lors d'un débat
à la Chambre des députés:
Messieurs,
il ya un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder
[...] : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. [...]
Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire
ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des
races inférieures. [...] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un
droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser
les races inférieures. [...]
Ces devoirs
ont souvent été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et
certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient
l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race
supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes
s'acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.[...]
La politique coloniale est fille de la politique industrielle.
Ferry avait été promu ministre des Colonies (1883-1885), après avoir été ministre de l'Instruction publique (1879-1883). Très expansionniste, il était convaincu que la France avait une «mission civilisatrice outre-mer». Il croyait aussi que la France civilisatrice avait un rang à tenir : «La France ne peut être seulement un pays libre; [...] elle doit être aussi un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient [...] et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie.» Cet idéal justifiait la grande entreprise coloniale française promue par Jules Ferry. Le 30 juillet, Georges Clémenceau lui avait heureusement répondu par ces paroles:
Je passe
maintenant à la critique de votre politique de conquêtes au point de vue
humanitaire. [...] "Nous avons des droits sur les races inférieures."
Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent
et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir
de civilisation. Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et l’on voit le
gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant
guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la
civilisation. Races supérieures! Races inférieures! C’est bientôt dit. Pour ma
part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands
démontrer scientifiquement que la
France evait être vaincue dans la guerre franco-allemande,
parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps,
je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers
une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! [...]
Je ne
comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond
pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n’y a pas de droit des
nations dites supérieures contre les nations inférieures. [...] La conquête que
vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la
civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier
l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du
prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce
propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie.
C'est sous l’autorité de Jules Ferry que le fameux Code de l’indigénat fut promulgué, le 12 juin 1881! Pendant que la France adoptait des lois anti-arabes, elle se préparait à donner le nom de Jules Ferry à des centaines d'écoles et de rues. L'école préconisée par Jules Ferry, c'était aussi celle du «racisme d'État» au nom d'un certain «credo républicain» qui obéissait aux intérêts de la bourgeoisie industrielle et financière française. Aujourd'hui, des mouvements sont à l'oeuvre en France pour débaptiser le nom des écoles qui portent encore le nom de Jules Ferry.
3.4 Une colonie de peuplement
l'Algérie fut tout de suite perçue comme une «colonie de peuplement». La France fit appel à une importante population européenne, française d'abord, mais également espagnole, italienne, maltaise, etc. Le rapport de la commission d'étude algérienne de 1833 précisait ainsi les choix de peuplement:
Les colons doivent être recrutés non seulement parmi les Français, mais aussi parmi les étrangers, notamment les Allemands, aux qualités solides, les Maltais et les Mahonnais, moins recommandables, mais s'adaptant facilement au pays. Du reste il serait imprudent de se montrer exigeant sur la qualité là où on a besoin de la quantité.
Les statistiques publiées régulièrement
montrent que la population non française constituait une proportion importante
de la population européenne en Algérie (voir le tableau ci-dessous), ce
qui ne manquera pas d'inquiéter les autorités de la colonie. L'objectif était
d'empêcher les communautés étrangères de menacer la souveraineté française et en
cas de crise politique de faire appel à leur pays.
Lepoids des populations non françaises dans
la population européenne qui était de 43,9 % en 1866, passait à 48,1 % en 1871
et à 45,6 % en 1891, puis à 37,6 % en 1901 et à 26,3 % en 1921 pour atteindre
22,1 % en 1926. Dans un document intitulé Dans l'organisation gouvernementale
de l'Algérie (1901), A. Mallarmé écrivait:
Nous savons pourquoi les Français de race et de naissance doivent, en Algérie, attacher tant de prix aux idées françaises et à leur maintien intégral dans un pays si diversement peuplé: les statistiques sont là pour nous prouver quelle est la gravité d'une pareille question. Mais, à l'inverse, on doit repousser, en Algérie plus qu'ailleurs, les doctrines étroites et fanatiques, émises de nos jours, grâce auxquelles, contre tout sentiment d'humanité et de civilisation, on priverait gratuitement le pays de forces vives et utiles. Il faut, au contraire, attirer en Algérie, avec prudence et ménagement, le courant de l'émigration étrangère, car, à tout prendre, il vaut encore mieux peupler un pays avec des étrangers que pas le peupler du tout. Nous travaillerons ensuite à nous les assimiler, à les pénétrer de notre génie national et à les incorporer dans la patrie française.
Le peuplement de l'Algérie, par des Européens non français était nécessaire pour faire face au poids démographique de la population indigène dont l'existence en Algérie menaçait la pérennité de la présence française. Autrement dit, la population européenne de nationalité non française était perçue comme un mal nécessaire. C'est pourquoi son assimilation apparaissait comme une nécessité afin de contrer un danger potentiel susceptible de compliquer les relations diplomatiques françaises avec les autres pays européens (surtout l'Espagne et l'Italie).
3.5 Une politique de spoliation
En 1872, sur une population estimée à deux millions d’habitants, quelque 245 000 étaient d’origine européenne (12,2 % de la population) et possédaient au moins le quart de l’espace agricole algérien; en 1886, plus de sept millions d’hectares de terres étaient passés aux mains des colons. Ceux-ci n'étaient pas seulement d'origine française, d'autres provenaient, par exemple, de l'Italie, de l'île de Malte, de Suisse et de l'Espagne. Pendant que les Français, les Suisses et les espagnols s'établissaient à l'Ouest, les Italiens et les Maltais s'installaient à l'Est.
Par la suite, certaines tribus arabes et berbères perdirent jusqu’à 50 %, voire 80 %, de leurs terres. Capitalistes métropolitains, fonctionnaires et officiers firent le trafic des terres abandonnées par leurs propriétaires ou confisquées au nom de la conquête. La politique française à l'égard des Algériens ne pouvait que favoriser l'émergence du nationalisme musulman. Dès 1846, Alexis de Tocqueville avait probablement raison d'écrire: «Nous avons rendu la population musulmane plus barbare qu’elle ne n’était.» Le mot «barbare» était peut-être mal choisi, mais dans le contexte de l'époque, mais il signifiait que les Français avaient sans nul doute «empiré» les choses.
3.6 La question scolaire
En 1881, l'Algérie fut intégrée directement à la France et fut divisée en trois départements: Alger (54 861 km²), Oran (67 262 km²) et Constantine (87 578 km²), auxquels s'ajouteront plus tard les Territoires du Sud (1 981 750 km²). Tout le territoire fut rattaché au ministère français de l'Intérieur et dirigé par un gouvernement général. Au moment de la promulgation des lois scolaires de 1881 et 1882, Jules Ferry, qui désirait en réalité l'assimilation des musulmans par l'école, tenta en vain de généraliser leur scolarisation, mais les colons européens lui opposèrent un refus catégorique en criant : «Autant abandonner l'Algérie!»
En général, les Arabes fréquentaient leurs écoles coraniques en arabe dans un système d'éducation parallèle. L'éducation autochtone était financée par les collectivités locales, non par le pouvoir central. Lorsque les Français proposèrent aux Algériens un enseignement financé par l'État, ces derniers trouvèrent l'offre suspecte, car ils associaient cette éducation à une «opération d'évangélisation». À partir de 1870, l'enseignement traditionnel arabe suscita l'hostilité des colons européens qui les appelèrent «écoles du fanatisme». Les Arabes perçurent ce comportement comme un refus de leur droit à l'éducation, une atteinte à leur intégrité culturelle et à leur religion. La réaction des Arabes fut de refuser d,envoyer leurs enfants dans les écoles françaises publiques. D'ailleurs, voici ce qu'en pense l'historien algérien Mohammed Harbi (dans La guerre commence en Algérie, 1984):
À l'encontre de ce qui s'est passé en Tunisie et en Égypte, les Algériens ne cherchent pas, pendant plus d'un demi-siècle, à s'approprier les secrets du vainqueur. Les rares éléments qui prennent le chemin des écoles françaises sont considérés par la grande masse comme des renégats, tombés dans le ''piège tendu à leur ethnie et à leur religion''.
La République finit par capituler et renonça à la scolarisation massive des musulmans, mais créa pour eux les «écoles gourbis» avec un programme spécial, un instituteur spécial et un diplôme également spécial. Par exemple, les maîtres affectés dans les bleds algériens devaient enseigner, mais il leur fallait aussi être cuisiniers, maçons, menuisiers, médecins (ou vétérinaires), jardiniers et conseillers agronomes pour les adultes, puis secrétaires et écrivains publics. La seule innovation: l'introduction de la langue française. Mais le français ne s'est pas répandu beaucoup chez les petits Arabes, car ce sont les Français de souche et les étrangers assimilés qui ont profité de l'enseignement public en français. Il faut dire aussi que les Européens ne se sont pas montrés très enthousiastes à dépenser des fonds publics pour «instruire les indigènes». Le nombre d'enfants arabes scolarisés en français fut si minime qu'un haut fonctionnaire pouvait déclarer en 1880: «Nous avons laissé tomber l'instruction des indigènes bien au-dessous de ce qu'elle était avant la conquête.» Voici un autre témoignage: «L'Arabe, en 1830, savait lire et écrire. Après un demi-siècle de colonisation, il croupit dans l'ignorance» (cité par M. Lacheraf dans L'Algérie, nation et société, 1978).
3.7 La langue française
Quant aux colons français d'Algérie, ils ont même développé une sorte de «français régional», dont les caractéristiques étaient l'emploi du conditionnel derrière si, et par celui de nombreux mots empruntés à l'arabe, l'italien et l'espagnol. À cette époque, les Européens croyaient que leur civilisation était supérieure. Citons à ce sujet William Marçais, un dialectologue qui a occupé le poste d'administrateur colonial en Algérie dans les années 1900 et qui écrivait en 1931:
Quand l'une des langues est celle des dirigeants, qu'elle ouvre l'accès d'une grande civilisation moderne, qu'elle est claire, que l'expression écrite et l'expression parlée de la pensée s'y rapprochent au maximum; que l'autre est la langue des dirigés, qu'elle exprime dans ses meilleurs écrits un idéal médiéval, qu'elle est ambiguë, qu'elle revêt quand on l'écrit un autre aspect que quand on la parle, la partie est vraiment inégale: la première doit fatalement faire reculer la seconde.
Encore au début du XXe siècle, les Algériens résistaient au modèle colonial français. Pendant que quelques grandes familles envoyaient leurs enfants au Proche-Orient, la plupart des Algériens préféraient laisser leurs enfants grandir dans l'ignorance. Certes, il existait une petite élite bilingue, favorable aux idées occidentales, qui favorisait l'éducation en français. Ces deux attitudes entraîneront plus tard des conflits entre les «francisants modernistes» et les «arabisants islamisants traditionnalistes».
Lors de la Première Guerre mondiale, le recrutement indigène fournit 173 000 militaires (dont 67 500 «engagés»), alors que 25 000 soldats musulmans et 22 000 Français d'Algérie tombèrent sur les champs de bataille. Au même moment, quelque 119 000 «travailleurs» algériens vinrent travailler en métropole. Un décret de 1919 accorda la nationalité française à quelque 20 000 Algériens, mais à des conditions considérées comme particulièrement sévères comme la renonciation au statut personnel de musulman (c'est-à-dire, selon le point de vue, la «conversion» ou l'«apostasie»). Les musulmans demeurèrent, dans leur immense majorité, des «sujets français» jamais des «citoyens» à part entière, à moins d'abandonner leur religion et prendre celle des «infidèles». Mais la France fit pire en imposant à l'Algérie (ainsi qu'à toutes ses autres colonies) le Code de l’indigénat qui correspondrait aujourd'hui à une forme déguisée d’esclavage des populations autochtones, car elle les dépouillait de toute leur identité.
Évidemment, les colons et certains immigrés français purent dominer la société algérienne et imposer leur langue qui devint quasi exclusive dans l'Administration, l'enseignement et l'affichage. En 1930, le gouvernement colonial pouvait célébrer avec faste le «Centenaire de l'Algérie française». Une loi française de 1938 déclara même l'arabe comme «langue étrangère en Algérie». Pendant que les Français et autres Européens d'Algérie occupaient les villes et les meilleures terres, disposaient d'écoles, de routes et de services publics efficaces, l'Algérie musulmane habitait les bidonvilles et prenait les petits champs séchés, le tout sans soins, sans instruction et sans administration.
3.8 Le nationalisme algérien
Le nationalisme algérien se développa après la Première Guerre mondiale non seulement au sein de la bourgeoisie musulmane urbaine, mais également dans les usines de France où les travailleurs algériens, au contact de leurs collègues français, apprirent à défendre leurs droits au sein des syndicats et du Parti communiste français. Autrement dit, la langue française contribua paradoxalement au nationalisme algérien!
Au début, celle-ci demandait simplement l'égalité des droits avec les Européens. Les principaux dirigeants nationalistes, Ahmed Messali Hadj, fondateur, en 1926, de l'Étoile nord-africaine, Ferhat Abbas, accueillirent favorablement le projet Blum-Violette qui proposait, en 1936, d'élargir l'accès à la citoyenneté, sans contrepartie religieuse. Mais le projet de loi se heurta à l'hostilité des colons français et fut abandonné. En 1931, Abdelhamid Ben Badis fonda l'Association des oulémas réformistes (juristes qui interprètent généralement l'islam de façon légaliste) d'Algérie avec pour devise: «L'arabe est ma langue, l'Algérie est mon pays, l'islam est ma religion.» Précisons que les oulémas ne sont pas obligatoirement des juristes, car il en existe diverses catégories: l'autorité religieuse peut être exercée par les shaykhs soufis, par les muftis, par les qadis (juges dans les tribunaux), par les enseignants (dans les madrasas), par les khatibs (lors des sermons du vendredi dans les mosquées), par les muhtasibs (sur les marchés pour la moralité publique), par les imams (qui dirigent la prière des croyants dans les mosquées). C'est dans un contexte de contestation que les nationalistes arabisants trouvèrent une argumentation de choix. Dans un ouvrage de Tewfiq al-Madani paru en 1932 et intitulé Le livre de l'Algérie, l’auteur écrivait encore en exergue: «L'islam est notre religion, l'Algérie notre patrie, la langue arabe est notre langue.» Les nationalistes ne devaient plus l'oublier. Toutefois, toutes les factions du mouvement national algérien revendiquèrent l'arabe coranique, pas l'arabe algérien. C'est aussi l'arabe coranique, cette illustre langue de culture, qui était perçue par les autorités coloniales comme un concurrent au français. Pourtant, en 1954, seulement 300 000 Algériens sur une population de dix millions sauront lire et écrire l'arabe classique. Les écoles coloniales françaises, pour leur part, compteront le même nombre d'élèves.
En 1936, Les oulémas et les communistes fondèrent le Congrès musulman algérien dans le cadre du Front populaire, puis, l'année suivante, les nationalistes algériens proclamèrent le Parti du peuple algérien (PPA). Deux ans plus tard (en septembre 1939), les autorités coloniales arrêtèrent les principaux dirigeants nationalistes algériens. En 1940, le ministre français de l'Intérieur abolit le décret Crémieux de naturalisation des juifs d'Algérie. Le statut adopté en 1947 resta très inégalitaire: il prévoyait l'élection d'une Assemblée algérienne composée de 120 membres aux prérogatives restreintes. De plus, les neuf millions de musulmans de statuts coranique élisaient le même nombre de députés que le million de citoyens français. Dès 1948, les élections furent truquées afin de faire élire des représentants de l'administration dans le second collège (musulman).
3.9 La guerre d'Algérie (1954-1962)
Puis tout s'est mis à aller mal en Algérie. Alors qu'en 1958 la Tunisie et le Maroc étaient déjà indépendants, la situation en Algérie s'était gravement détériorée: le Front de libération nationale (FLN) avait lancé une insurrection en novembre 1954, entraînant une escalade militaire. En 1957, quelque 400 000 soldats français étaient présents en Algérie pour y maintenir l'ordre. Ce fut en grande partie le conflit algérien qui provoqua le retour du général de Gaulle «aux affaires» en 1958 : les Français d'Algérie, hostiles à l'investiture (le 13 mai 1958) de Pierre Pflimlin, jugé favorable à des négociations avec les partisans de l'indépendance, se soulevèrent et firent lancer par le général Salan un appel au général de Gaulle. Ils voyaient en ce dernier «le défenseur d'une Algérie française». Grâce à la pression des Français d'Alger et à l'épuisement des forces politiques, de Gaulle fut appelé à former le gouvernement par le président de la République, René Coty. Après le vote favorable de l'Assemblée nationale, de Gaulle devint président du Conseil, le dernier de la IVe République.
Ils tentèrent même d'assassiner de Gaulle à de
nombreuses reprises (notamment le 8 septembre 1961 à Pont-sur-Seine),
puis répétèrent leurs tentatives après l'indépendance de l'Algérie
(par exemple le 22 août 1962 au Petit-Clamart). La colonisation
française, qui avait duré 130 ans, avait suscité un trop profond
ressentiment contre la France de la part des Algériens arabisants et
avait bouleversé totalement le pays.
Charles de Gaulles déclarait dans son
discours d'Alger, le 4 juin 1958: «Je vous ai compris. Et je
déclare qu'à partir d'aujourd'hui, la France considère que, dans toute
l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie d'habitants, il n'y a que des
Français à part entière. Moi, de Gaulle, à cela, j'ouvre la porte de la
réconciliation.» En 1959, de Gaulle confia à un journaliste: «L'Algérie de papa
est morte et, si on ne le comprend pas, on mourra avec elle.» Le
président de la République était convaincu que la souveraineté
algérienne était la seule issue au conflit et il allait continuer
d'en persuader les Français. Mais les Français d'Algérie se sont
sentis floués. Certains officiers, en Algérie, en virent à refuser
l'autorité du chef de l'État français, chef des armées. Derrière les
généraux Salan, Jouhaud, Challe et Zeller, ils prirent le pouvoir à
Alger le 22 avril 1961. Juste un peu auparavant, le général de
Gaulle avait signé un décret rendant
obligatoire l'enseignement de la langue arabe dans les écoles du premier cycle
du primaire. Ce genre de politique arrivait beaucoup trop tard et le régime de
l'«Algérie française» était terminé! Les partisans de l'Algérie
française se regroupèrent au sein de l'Organisation de l'Armée
secrète (OAS) et se livrèrent au terrorisme tant en métropole qu'en
Algérie.
En 1955, dans un article intitulé «La bonne conscience», dans L'Express du 21 octobre, l'écrivain Albert Camus, qui était né en Algérie, donnait ainsi son point de vue sur les Français d'Algérie, dont la plupart n'étaient plus des «colons»:
Entre la métropole et les Français d'Algérie, le fossé n'a jamais
été plus grand. Pour parler d'abord de la métropole, tout se passe
comme si le juste procès, fait enfin chez nous à la politique de
colonisation, avait été étendu à tous les Français qui vivent
là-bas. A lire une certaine presse, il semblerait vraiment que
l'Algérie soit peuplée d'un million de colons à cravache et à
cigare, montés sur Cadillac. [...]
Quatre-vingt pour cent des Français d'Algérie ne sont pas des
colons, mais des salariés ou des commerçants. Le niveau de vie des
salariés, bien que supérieur à celui des Arabes, est inférieur à
celui de la métropole. Deux exemples le montreront. Le SMIG est fixé
à un taux nettement plus bas que celui des zones les plus
défavorisées de la métropole. De plus, en matière d'avantages
sociaux, un père de famille de trois enfants perçoit à peu près 7200
francs contre 19000 en France. Voici les profiteurs de la
colonisation. [...]
Les gouvernements successifs de la métropole, appuyés sur la
confortable indifférence de la presse et de l'opinion publique,
secondés par la complaisance des législateurs, sont les premiers et
les vrais responsables du désastre actuel. Ils sont plus coupables
en tout cas que ces centaines de milliers de travailleurs français
qui se survivent en Algérie avec des salaires de misère, qui, trois
fois en trente ans, ont pris les armes pour venir au secours de la
métropole et qui se voient récompensés aujourd'hui par le mépris des
secourus. Ils sont plus coupables que ces populations juives,
coincées depuis des années entre l'antisémitisme français et la
méfiance arabe, et réduites aujourd'hui, par l'indifférence de notre
opinion, à demander refuge à un autre État que le français.
Reconnaissons donc une bonne fois que la faute est ici collective.
[...] Une grande, une éclatante réparation doit être faite, selon
moi, au peuple arabe. Mais par la France toute entière et non avec
le sang des Français d'Algérie. Qu'on le dise hautement, et ceux-ci,
je le sais, ne refuseront pas de collaborer, par-dessus leurs
préjugés, à la construction d'une Algérie nouvelle.
Camus a eu le mérite de nuancer l'identité des Français d'Algérie. Il est vrai que, en 1955, la plupart d'entre eux n'étaient pas des colons; ils étaient arrivés en Algérie en tant qu'immigrants en provenance de presque tous les pays de la Méditerranée, c'est-à-dire non seulement de la France, mais également de l'Italie, de l'Espagne, du Portugal, de Malte, etc. Ils furent souvent des réfugiés politiques de la révolution de 1848 et de la Commune de 1870, des Alsaciens réfractaires à l'impérialisme prussien de 1871 ou des Espagnols défaits dans la guerre civile de 1936-1939. Bref, pour la majorité, il s'agissait de fuir la misère. En somme, ceux qu'on nomme aujourd'hui les «Pieds-Noirs», ces Français d'Algérie de la première heure (et leur descendants), ont sûrement profité de la colonisation, mais 130 ans plus tard, la plupart des Européens vivant en Algérie n'en étaient pas directement responsables.
Il n'en demeure pas moins que de Gaulle reste l'homme qui a conduit l'Algérie à son indépendance, le seul sans doute qui en ait été capable. On peut se demander si le général était partisan de l'Algérie «française» ou de l'Algérie «algérienne». Or, les historiens hésitent: pour certains, il a agi selon une politique déterminée ayant pour but l'indépendance; pour d'autres, il a exploré différentes solutions jusqu'à approuver la souveraineté algérienne.
La séparation d'avec la France en 1962 se fit brutalement au prix d'une guerre marquée par une affirmation de l'identité collective axée sur l'islam et l'arabe. Il s’est développé en même temps au sein des arabisants une réaction négative, sinon une intolérance manifeste à l'égard tant de l'héritage français que de l’héritage berbère. Contrairement à la Tunisie (et au Maroc), le français en Algérie ne fut pas seulement perçu par une certaine élite islamiste comme une langue «étrangère», mais comme le symbole même de la colonisation et de la soumission. L'anglais était préférable!
3.10 Le dénouement incontournable
L'indépendance, devenue incontournable, fut précédée par la signature, le 18 mars 1962, des accords d'Évian (qui mettaient fin à la guerre d'Algérie), suivie le lendemain par la proclamation du cessez-le-feu. De Gaulle espérait que les accords d'Évian allaient permettre à l'Algérie et à la France de «marcher fraternellement ensemble sur la route de la civilisation». Les accords furent approuvés par 90,7 % des métropolitains (suffrages exprimés lors du référendum du 8 avril 1962). Ce fut aussi la mise en place de l'Exécutif provisoire à Rocher-Noir (Boumèrdes), puis le 1er juillet de la même année le référendum sur l’autodétermination. L’ordonnance du général de Gaulle reconnaissant officiellement l’indépendance de l’Algérie coïncida, le 3 juillet, avec l’arrivée à Alger des membres du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) qui transféra ses pouvoirs au FLN. Le président du GPRA, Benyoucef Benkhedda, avait lancé un appel au peuple algérien en mars 1962, dans lequel il avait fustigé l'impérialisme français et déclaré que la Révolution algérienne avait «détruit le mythe de l'invincibilité de l'impérialisme» (voir un extrait du texte). [...Lire la suite]
Dernière mise à jour: 16 mai 2007
Source: Université Laval, Québec
Les droits linguistiques des berbérophones en Algérie
En plus des arabophones, l’Algérie comprend aussi quelque cinq millions de berbérophones, soit 14 % de la population. Les Berbères sont traditionnellement musulmans, mais ont toujours été réfractaires à l'arabisation. Depuis l’indépendance, l'Algérie a toujours maintenu une politique d'occultation ou d'exclusion explicite du berbère et l'arabisation reste encore le fondement de la politique linguistique du pays.
Depuis 1989, toute une série d'actions de masse spectaculaires ont confirmé l'affirmation identitaire des Berbères d’Algérie: plusieurs grèves générales en Kabylie, des manifestations d'une grande ampleur à Tizi-Ouzou, Bougie et Alger, le boycott scolaire général de septembre 1994. Ainsi, la loi no 05-91 sur la généralisation de l'utilisation de la langue arabe a fait l'effet d'une bombe chez les Berbères d'Algérie, notamment les Kabyles et les Tamazights. En 1991, l'adoption de cette loi a fait descendre dans la rue des dizaines de milliers de Berbères pour la plus grande manifestation que la capitale ait jamais vue. Leurs mots d'ordre étaient: «Halte à l'intolérance» et «Non au racisme». En Algérie, comme au Maroc et en Tunisie, le pouvoir politique semble tout aussi incapable d’intégrer la dimension berbère dans l’arabité.
Depuis le début des années quatre-vingt-dix, des députés berbères ont même présenté régulièrement des projets de loi visant à faire reconnaître le berbère (en l'occurrence, le tamazight) comme langue nationale au même titre que l'arabe. Évidemment, ces projets de loi n'ont jamais eu une seule chance d'être adoptés, mais le geste demeure significatif. Beaucoup d'opposants au régime accusent le gouvernement de vouloir museler les Berbères en interdisant à leur parti politique d'employer les autres «langues du peuple algérien» (dont le berbère et le français). D'ailleurs, les chefs berbères sont convaincus que la loi sur l'arabisation a été conçue avant tout pour faire taire les Berbères et qu'elle ne changera rien aux prérogatives du français. Les Berbères ont eu beau demander l’abrogation de la loi de 1991 sur l’arabisation, rien n’a changé. Pour eux, cette loi constitue une attaque contre la diversité culturelle algérienne et contre le droit des citoyens de s'exprimer dans la langue de leur choix et de la manière dont ils le souhaitent.
2 Le Haut-Commissariat à l'amazighité
L’année 1995 marqua cependant un certain assouplissement vis-à-vis de la langue berbère, même si l’arabisation demeurait le fondement de la politique linguistique. À la suite du boycott scolaire de 1994 massivement suivi en Kabylie, le gouvernement algérien engagea, en mars-avril 1995, des négociations avec certains leaders berbères. Un Haut-Commissariat à l'amazighité auprès de la présidence de la République fut créé par le décret du 28/05/1995. Ce nouvel organisme instauré par le «président de l'État», le 7 juin 1995, fut chargé notamment de prendre diverses initiatives et de formuler des propositions en matière d'enseignement du berbère. On pourrait croire que par ce geste les autorités ont enfin admis la légitimité des demandes des berbérophones, particulièrement au sujet de l’enseignement de cette langue. Toutefois, il ne faut pas oublier que la création du Haut-Commissariat à l'amazighité découle d’une mesure strictement politico-administrative et non d'une reconnaissance de jure, de nature constitutionnelle ou législative. Elle demeure donc fragile et surtout révocable.
Dès la rentrée scolaire de 1995, le Haut-Commissariat à l'amazighité avait pris plusieurs initiatives en faveur de l'enseignement du berbère, dont des stages de formation d’enseignants et des cours de berbère dans plusieurs lycées. Mais les autorités algériennes ont continué à ignorer le berbère et ont refusé de reconnaître cette langue comme l'une des langues nationales du pays avec enseignement généralisé dans les régions berbérophones. Dans les faits, l'arabe reste la seule langue officielle, mais le berbère pourra être introduit comme langue d’enseignement dans certains établissements secondaires (les lycées) du pays.
Selon les associations berbères, les activités du Haut-Commissariat à l'amazighité semblent avoir été très limitées, surtout depuis 1997, aussi bien au plan de la réhabilitation que de la promotion de l'amazighité. Certains considèrent que cette institution apparaît comme «une simple façade» destinée à apaiser les revendications amazighes avec des «fausses promesses».
3 Les droits linguistiques réels des Berbères
Dans les faits, quels sont les droits linguistiques actuels des Berbères algériens? Il faut bien admettre que ces «droits» ne sont reconnus dans aucune loi et qu’il ne s’agit donc que de pratiques politico-administratives ou des tolérances destinées à calmer les Berbères devant la montée des islamistes. Ainsi, il est possible de communiquer en berbère dans les zones berbérophones lorsque le fonctionnaire connaît la langue (comprendre: lorsqu’il est lui-même berbère).
L'existence légale d'associations culturelles berbères n’est devenue réalité qu'à la fin de 1988 et au début de 1989, dans la foulée des changements politico-juridiques d’octobre 1988. Depuis, ces associations se sont multipliées et il en existerait aujourd’hui quelques centaines. La plupart d’entre elles ont un caractère strictement local et se consacrent à la promotion d'un élément du patrimoine d'un village ou d'une petite région: poètes, chanteurs nationalistes, sites archéologiques, traditions artisanales particulières, organisation de festivals, de galas, de concerts, de conférences, etc. D’autres associations sont plus scolaires, plus pédagogiques et parfois plus scientifiques: elles essaient généralement d'intervenir dans le domaine de l'édition, de l'enseignement de la langue berbère et de l'organisation de colloques (parfois ambitieux). D’ailleurs, c’est uniquement grâce à ces associations qu’il y a eu un investissement régulier dans l'enseignement de la langue berbère en Algérie, notamment au moyen de cours d'alphabétisation en berbère. Évidemment, l’enseignement officiel du berbère dans les écoles demeure encore interdit, bien qu’en 1991 un Département de langue et de culture amazigh (berbère) ait été créé à l’université de Tizi-Ouzou.
Depuis 1989, il est possible d’éditer des livres en berbère sans se faire poursuivre par la police. Mais les incertitudes de la vie politique algérienne n'ont pas vraiment permis à l'édition berbère de prendre son essor. En ce qui a trait à la presse, plusieurs tentatives de création de périodiques ont échoué. Quelques journaux régionaux et nationaux font néanmoins l’expérience d’une "page berbère" dans leur édition régulière. Dans le domaine de la radiodiffusion, l’amélioration de la situation semble plus sensible. La station Chaîne II, une radio kabyle dont l'existence avait été menacée à plusieurs reprises dans les années soixante-dix, a vu sa place et son rôle fortement élargis et consolidés. La télévision, quant à elle, présente quotidiennement une brève version berbère (en kabyle et en chaoui) du journal télévisé, mais il n’y a pas encore d’émission en langue berbère. Des projets en ce sens dorment sur les tablettes: on parle d'une "tranche horaire berbère" ou même de la création d’une seconde chaîne de télévision (un projet à l'étude depuis plusieurs années déjà).
Il faut reconnaître que les leaders berbères sont en partie responsables de cette situation si anémique de leur langue. Alors qu’ils peuvent compter sur une région, la Kabylie, fortement et durablement mobilisée pour la reconnaissance de sa langue, il n’existe pas vraiment de parti politique berbère formé autour de cette revendication linguistique. Les partis politiques existants, les partis dits "kabyles", s’en font parfois l’écho, mais ils refusent tous d'en faire l'axe principal de leur action politique. Autrement dit, la langue n’est pas encore devenue un instrument de combat politique pour les Berbères.
La politique linguistique algérienne à l’égard du berbère semble plutôt une politique de temporisation face à la montée islamiste. Étant donné que le gouvernement avait besoin de «calme» en Kabylie, il a compris que certains gestes à l’égard des Berbères lui permettraient peut-être d'atteindre cet objectif. On doit admettre que, à cause de la conjoncture politique, il y a désormais en Algérie une certaine tolérance, et même un début de prise en charge institutionnelle de la langue et de la culture berbères. Néanmoins, la situation sociopolitique est tellement dégradée dans ce pays qu’elle ne peut favoriser une solution définitive au problème berbère. À long terme, les droits des minorités berbérophones ne sauraient être garantis sans une réorganisation fondamentale des bases constitutionnelles et institutionnelles de l'État. Avant tout, l’Algérie doit se débarrasser de son idéologie arabo-islamique qui considère que la diversité linguistique est un danger pour l'unité nationale et un germe de division, et que seul l'unilinguisme peut être garant de cette unité nationale. Autrement dit, la "question berbère" ne sera réglée qu’au prix de la reconnaissance du berbère comme seconde langue nationale du pays et de la reconnaissance de la spécificité linguistique des régions berbérophones. Or, compte tenu de l’attachement à l’arabité et de l’anti-berbérisme, tant de la part des autorités politiques que des forces armées, la recherche d’une solution risque d’emprunter la voie de la confrontation plutôt que celle du compromis.
4 Les revendications des berbérophones
Pour l’essentiel, les leaders berbères demandent que la langue berbère soit reconnue comme la langue propre des régions berbérophones qui le souhaitent (comme en Kabylie), et ce, dans le cadre d'une autonomie linguistique et culturelle. Ils demandent également que la langue berbère soit reconnue comme «l'une des langues nationales et officielles de l'Algérie», ce qui impliquerait le droit pour tout citoyen d'utiliser la langue berbère, dans toutes les circonstances de la vie publique, y compris hors des régions berbérophones.
À l'occasion de sa campagne pour le référendum (du 16 septembre 1999) sur «la concorde civile», le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, avait déclaré, le 3 septembre 1999, à Tizi-Ouzou, en Kabylie, que le «tamazight ne sera jamais langue officielle et, si elle devait devenir langue nationale, c'est tout le peuple algérien qui doit se prononcer par voie référendaire». Évidemment, le Congrès mondial amazigh fut «consterné par une telle provocation émanant d'un chef d'État, qui démontre ainsi son irresponsabilité, son arrogance et le mépris qu'il cultive vis-à-vis de son peuple». Depuis son élection en avril 1999, le président algérien a toujours écarté l’éventualité de reconnaître officiellement le berbère, sauf à l’issue d’un référendum national.
En janvier 2002, le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé que la langue tamazight (berbère) allait devenir «langue nationale en Algérie» et qu'une modification de la Constitution allait être nécessaire. Finalement, le 8 avril 2002, le parlement algérien a reconnu le tamazight «comme langue nationale à côté de l'arabe».
Loi n°02-03 du 27 Moharram 1423 correspondant au 10 avril 2002 Le président de la République, Article 1 Il est ajouté un article 3 bis ainsi conçu : «Art. 3 bis. - Le tamazight est également langue nationale. Article 2 La présente loi de révision constitutionnelle est publiée au Journal officiel de la République algérienne démocratique et populaire.Fait à Alger, le 27 Moharram 1423 correspondant au 10 avril 2002. Abdelaziz BOUTEFLIKA |
Cependant, cette modification constitutionnelle ne consacre pas le tamazight langue «nationale et officielle» telle que revendiquée par la coordination interwilayas des comités de villages et des arouch (comités de coordination villageoise). De plus, beaucoup s'interrogent sur le fait que la constitutionnalisation du tamazight était en même temps accompagnée d'une révision du code électoral accordant au chef de l'État des pouvoirs élargis. Évidemment, la constitutionnalisation du tamazight ne saurait suffire à elle seule sans la mise en place d'un dispositif juridique, institutionnel, et financier adéquat pour garantir sa promotion et sa généralisation. Dans un discours prononcé le 4 octobre 2005 à Constantine, le président Abdelaziz Bouteflika a encore une fois déçu a Kabylie en déclarant que le tamazight ne sera pas officialisé et que la langue arabe restera seule langue officielle en Algérie: «Il n’y a aucun pays au monde possédant deux langues officielles et ce ne sera jamais le cas en Algérie où la seule langue officielle, consacrée par la Constitution
Pour sa part, lors de la session du 21 Juin 2006, le Parlement espagnol a ratifié avec quelques modifications, un projet de loi sur la reconnaissance de la culture et de la langue de la communauté amazigh de Melilla, cette petite enclave espagnole située sur la côte méditerranéenne du Maroc et rattachée administrativement à la province de Málaga. Le projet de loi se lit comme suit (traduit de l'espagnol)
| Art. 1. Le Congrès des députés reconnaît l'identité ''amazigh, son histoire, sa langue et sa culture comme une partie fondamentale de l'identité des villes autonomes Ceuta et de Melilla. b) développer, par l'action du ministère de l'Éducation, la révision des programmes scolaires à cette fin et introduire l'enseignement des langues tamazigh et arabe dans les écoles d'enseignement primaire et dans les instituts d'enseignement moyen
a) reconnaître la nécessité que, dans le cadre des futurs Statuts d'autonomie de Ceuta et de Melilla soient déclarés comme co-officielles les langues tamazigh et arabe. |
Cela signifie que l'espagnol, l'arabe et le tamazigh seraient les trois langues officielles de Ceuta et Melilla. Est-ce une façon de faire la leçon à l'Algérie? Peut-être bien...
5 La bataille de l'arabisation
En fait, les deux dernières législations pro-arabisation de 1991 et de 1996 constituent sans nul doute les lois linguistiques les plus importantes de l'histoire de l'Algérie moderne. Il va sans dire que l'intention à l'origine de la mise en forme de la loi, c'est la défense et la promotion de la langue nationale comme l'une des composantes de l'identité algérienne. Nul ne conteste que l'arabe soit la «langue nationale», mais peu d'Algériens maîtrisent cet arabe classique, tant à l'oral qu'à l'écrit. L'enjeu dissimule un choix de société d'une population profondément divisée.
S'il veut se maintenir en Algérie, le pouvoir politique doit restaurer le statut de la langue arabe en tant que langue nationale légitime. C’est la raison fondamentale de l’adoption de la loi sur l’arabisation de 1996. La classe moyenne, celle des petits salariés, des commerçants, des agriculteurs, etc., profite de l'arabisation et appuie ses dirigeants politiques. À l’opposé, la grande bourgeoisie technocratique, c'est-à-dire les industriels, les financiers, les grands propriétaires terriens, l'élite des carrières libérales, et les employés de l'État dont le pouvoir est solidement établi depuis longtemps, tirent profit du bilinguisme franco-arabe; leur pouvoir a même tendance à se renforcer avec la poursuite du développement économique.
L'expérience des vingt dernières années montre que la forte résistance de ces milieux à l'arabisation rapide et totale n'est pas prête de s'atténuer, au contraire. D'ailleurs, les fonctionnaires et les cadres supérieurs des entreprises n'entendent pas être relégués aux oubliettes parce qu'ils sont incapables de rédiger un rapport en arabe classique. De grands commis de l'État ont affirmé publiquement qu'ils ne paieraient jamais les amendes prévues et qu'il est impossible de mettre un gendarme derrière chaque fonctionnaire. De nombreux fonctionnaires se disent persuadés que cette «loi stupide» restera inappliquée, comme toutes les précédentes.
Pour leur part, les intégristes musulmans (appelés dérisoirement les barbus par les occidentalistes) promettent aux masses arabophones qu'ils extirperont toute référence à l'ancienne puissance coloniale lorsqu'ils prendront le pouvoir. Pour eux, l'oeuvre d'indépendance n'est pas achevée tant que le français subsiste et, pour qu'elle le soit totalement, il faut que le français soit réduit au rôle d'une simple langue étrangère enseignée comme telle dans les établissements de la République. Assez curieusement, ils proposent aussi de faire de l'anglais la langue seconde de l'Algérie.
La bataille de l'arabisation n'est peut-être pas nouvelle en Algérie, et elle n'est pas prête de se terminer non plus. L'intolérance à l'égard du berbère et le nationalisme revendicateur des arabisants trahissent l'incapacité partielle du pouvoir algérien à construire la nation en tenant compte de son triple héritage arabe, berbère et occidental. Les parlers berbères sont en régression parce que les politiques d'arabisation finissent par se transformer en politique de discrimination, d'interdiction et même de répression. Les cinq millions de Berbères, qui avaient accepté le français comme compromis en attendant que l'on décerne à leur langue le statut de langue officielle risquent de se révolter. Étant donné qu’au 5 juillet 1998 (date d’entrée en vigueur de la loi) le gouvernement algérien a refusé la demande des Berbères de geler la nouvelle loi sur l’arabisation et de consacrer le berbère comme langue nationale et officielle au même titre que l’arabe, on peut s’attendre encore à des affrontements majeurs. Les émeutes de juin 2001 sont là pour le prouver.
Dans les faits, le but n'est pas atteint et il n'est pas certain que l'interdiction des autres langues réussira à faire de l'arabe un instrument de promotion sociale et de développement économique. Pour le moment, l'arabisation en Algérie semble davantage un moyen de calmer les frustrations des intégristes islamistes et de réduire l'utilisation du berbère. Enfin, pour certains opposants, l'arabisation est une concession faite au courant islamo-conservateur sur lequel s'appuyait auparavant le régime du président Liamine Zéroual. Pour eux, c'est une décision imposée, qui ne reflète pas la diversité linguistique de l'Algérie, où le français et le tamazight (langue berbère) restent parlés par des millions de personnes. De toute façon, on peut douter du succès véritable des politiques d’arabisation depuis 35 ans. Tous niveaux confondus, la population sachant s’exprimer en français était estimée à 49 % en 1993 (sur un total de 27,3 millions d'habitants). Or, elle est censée passer à 67 % en l'an 2003, sur un total d'environ 47 millions d'habitants.
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En somme, derrière toutes ces lois linguistiques d’arabisation, les dirigeants algériens semblent se servir d’un sentiment anti-français primaire afin de jouer sur le nationalisme de toute une population. Si l'Algérie de 1962 était totalement francisée, celle de 1996 est devenue largement arabisée, mais une langue arabe que personne ne parle. Autrement dit, les Algériens se sont toujours fait imposer une politique linguistique: celle de la France avec le français, celle de l'arabe classique après
l'indépendance. Pourtant, la société algérienne semble plus multiforme
et pluraliste que ne le laissent croire ses dirigeants. Il semble que
l’«algérianité» devrait passer davantage par les «véritables langues du
peuple», soit l’
Pour beaucoup d'Algériens, l'arabe algérien, le berbère, l'arabe classique et le français font partie de leur patrimoine culturel. La grande majorité des Algériens résistent à la politique d’arabisation autoritaire et refusent de changer leurs pratiques linguistiques, mais pour le moment ils restent encore prisonniers d'un régime quelque peu pourri, qui les empêche d’évoluer.
Il reste à espérer que la politique linguistique s'oriente un jour vers une attitude qui reflèterait mieux la pluralité idéologique de la société algérienne, et créerait un espace de tolérance et d'ouverture, qui constitue des bases plus solides de la démocratie. Dans l'état actuel des choses, toutes les langues utilisées depuis longtemps en Algérie portent une connotation négative. L'arabe algérien n'est pas une langue de culture, le berbère n'est qu'une langue de «second plan», l'arabe classique, le symbole de l'échec scolaire et économique, le français, la langue colonisatrice. Sid Ahmed Bouhaïk a raison de conclure ainsi sur la situation linguistique en Algérie: «Si donc, nous nous sommes brouillés avec la culture, c'est que nous nous sommes d'abord brouillés avec nous-mêmes en nous tirant à qui mieux mieux la langue!»
La réconciliation linguistique n'est probablement pas pour demain, mais elle sera nécessaire pour libérer les Algériens d'une voie sans issue. Les faits semblent démontrer que le peuple algérien tient à toutes ses langues et que, contrairement à ses dirigeants, il n'est pas prêt à en sacrifier une seule. Jamais dans l'histoire du pays, les Algériens n'ont-ils parlé autant l'arabe classique et le français. La seule langue avec laquelle tout le monde est d'accord: ajouter l'anglais à l'arabe algérien, au berbère, à l'arabe classique et au français. Loin de s'enfoncer dans une voie rectiligne, les Algériens semblent très majoritairement préférer une plus grande ouverture sur le monde.
Tableau 3 Rang État (pays) Population Langues officielles 1 Afrique du Sud 43,4 M anglais/afrikaans 1 Belgique 10,2 M néerlandais/français/allemand 1 Afghanistan 23,3 M pashtou/dari (farsi) 1 Belau/Palau/Palaos 20 500 anglais/palaosien 1 29,6 anglais/français
Les 45 États souverains officiellement bilingues
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
Burundi
Cameroun
Cap-Vert
Centrafrique
Comores
Djibouti
Érythrée
Kenya
Lesotho
Madagascar
Mauritanie
Namibie
Rwanda
Seychelles
Swaziland
Tanzanie
Tchad
6,1
14,8 M
3,6 M
435 000
646 000
680 000
4,0 M
30,8 M
2,1 M
18,0 M
2,8 M
1,7 M
7,7 M
79 000
1,1 M
34,8 M
8,9 M
français/kirundi
français/anglais
français/sango
portugais/créole capverdien
français/arabe
français/arabe
arabe/tigrinia
anglais/swahili
anglais/sesotho
français/malgache
français/arabe
anglais/afrikaans
français/kinyarwanda/anglais
anglais/français/créole
anglais/swati
anglais/swahili
français/arabe
2
3
4
5
6
7
8
Biélorussie
Bosnie-Herzégovine
Finlande
Irlande
Malte
Norvège
Suisse
10,4 M
4,0 M
5,2 M
3,9 M
400 800
4,5 M
7,2 M
biélorusse/russe
serbe/croate/bosniaque
finnois/suédois
anglais/irlandais
anglais/maltais
bokmål/nynorsk
allemand/français/italien
2
3
4
5
6
7
8
9
Inde
Israël
Kirghizistan
Pakistan
Philippines
Singapour
Sri Lanka
Timor
1 000,0 M
6,7 M
4,8 M
163,0 M
69,9 M
4,0 M
19,1 M
890 000
hindi/anglais
hébreu/arabe
kirghiz/russe
anglais/ourdou
filipino/anglais
anglais/chinois/malais/tamoul
singhalais/tamoul
portugais-tétum
2
3
4
5
6
7
8
Kiribati
Nauru
Nouvelle-Zélande
Samoa occidentales
Tonga
Tuvalu
Vanuatu
94 000
11 850
3,5 M
224 000
103 000
11 150
200 000
anglais/kiribati
anglais/nauruan
anglais/maori
anglais/samoan
anglais/tonguien
anglais/tuvaluan
anglais/français/bichlamar
2
7,1
français/créole
Dernière mise à jour: 24 févr. 2007
Source: Université Laval, Québec




