Compte-rendu de lecture

Publié en 1998, l’ouvrage de Paulette Galand-Pernet reste, des années après sa publication, un ouvrage fondamental pour la recherche en littérature berbère. Il est, en effet, l’un des rares ouvrages à aborder des questions aussi importantes que le fonctionnement des systèmes littéraires berbères.

Paulette Galand-Pernet est l’un des chercheurs occidentaux les plus connus pour son investissement auprès de son époux Lionel Galand dans les études berbères. Nous avons dénombré pas moins d’une soixantaine d’articles qu’elle a écrits sur la langue et la littérature berbères. L’ouvrage dont il est question ici nous semble être la somme et la synthèse de tous ces articles.

Cinq chapitres composent l’ouvrage. L’examen de l’ordre de succession de ces chapitres nous permet de faire ressortir le dessein de l’auteur, celui d’étudier les littératures berbères de manière systématique. On se rend compte que tous les points relatifs à la communication littéraire berbère - expression que nous lui empruntons - sont abordés.
Dans le premier chapitre, Paulette Galand-Pernet jette un regard descriptif sur le monde berbérophone. C’est un monde qu’elle qualifie de "compartimenté" et de "dispersé", composé de groupes avec des conditions et modes de vie très variés, et qu’aucun état ne réunit. En somme, le monde berbérophone n’est pas unifié, la langue non plus. Ce sont ces motifs que l’auteur évoque pour conjuguer au pluriel l’expression ‘littérature berbère’. Il est pourtant indéniable qu’il existe chez tous les groupes berbérophones une forte conscience d’appartenir à un monde commun, d’avoir une identité commune. Mais, s’interroge Galand-Pernet, la conscience identitaire suffit-elle quand au niveau de la réalité « il n’y a pas une (...) une langue qui soit commune à l’ensemble des groupes berbérophones... »

Toujours dans le premier chapitre, l’auteur fait un examen critique des études sur les littératures berbères. Retraçant l’historique, elle note que ces études, dont le début date de la conquête française, ont pour la plus part négligé l’essence même de ces littératures à savoir leur littérarité. La littérature a souvent servi de prétexte pour étudier la société. Autre préjudice porté aux littératures berbères est qu’elles ont été approchées par le biais de l’écrit. Il en résulte que les textes littéraires ont été à chaque fois dépourvus de leur caractéristique fondamentale : leur oralité. Ceci pose au fait le problème de la réception du texte oral dans un monde de l’écrit. On sait que, dans un monde de l’écrit, les textes littéraire et oral obéissent à des règles de définition totalement distinctes. Quand on étudie les textes littéraires berbères qui sont pour la plupart transmis par le canal de la voix, on ne peut faire abstraction de certains facteurs qui sont quasi importants. Quels sont donc les critères qui participent à la définition du texte littéraire berbère ?
Ces critères sont les conditions sociales de production et de réception, les critères linguistiques et rhétoriques et le code de la convenance. Le texte littéraire berbère est, en effet, inséparable de son contexte. La langue littéraire se distingue de la langue quotidienne de par son élaboration et l’emploi d’une rhétorique de la persuasion, car le texte doit convaincre, et d’une rhétorique littéraire car, pour reprendre les termes de l’auteur, en milieu berbère, il n’y a pas de beau texte sans beau contenu, ce qui fait partie des règles de convenance.

Le deuxième chapitre traite de la matière littéraire et de son organisation. Quand on veut faire l’inventaire des genres littéraires dans le monde berbère, on se heurte à l’absence d’une terminologie commune à tous les groupes. Paulette Galand-Pernet distingue, toutefois, trois types littéraires pan-berbères : l’ahellil, l’izli, et lqist qu’on peut classer respectivement dans les catégories du chant rituel, de la poésie, et du récit et au sein desquels peuvent être rangés les autres genres. Il est toutefois imprudent dans le domaine berbère de fixer des limites de ce genre car les frontières ne sont pas étanches entre la prose et la poésie. L’auteur cite à ce propos l’exemple d’un conte plaisant chleuh habillé en vers .Il est clair que le critère formel ne suffit pas pour définir les genres littéraires berbères. La triade épique, lyrique, dramatique ne s’applique pas non plus au textes berbères à cause des glissements thématiques qu’on retrouve d’une forme à une autre. Le texte littéraire berbère est inséparable des circonstances d’énonciation et de l’ensemble esthétique dont il dépend.

Dans le troisième chapitre, Galand-Pernet décrit l’interaction entre littérature et société berbères. Le texte berbère est intimement lié à la société qui le produit. L’esthétique va de pair avec l’éthique qui régit la société berbère. « Le rôle de l’esthétique, note l’auteur, au sens plein du terme, émotion, jouissance, plaisir artistique, conception du beau, dans la production et la réception des littératures berbères est une caractéristique sociale au même titre que les traits sociaux que révèlent les analyses ethnologiques et sociologiques des contenus. » L’examen des fonctions du texte littéraire en milieu berbérophone révèle qu’elles sont toutes liées à une fonction qui les transcende : la fonction sociale de cohésion. Le texte se doit d’avoir un impact social, seul garant de sa durée dans le temps. Jusqu’à une époque toute récente, le conte a constitué le modèle du texte littéraire dans la société, produit, comme le dit Galand-Pernet, au rythme de la vie quotidienne. Le conte disparaît de plus en plus mais la chanson peut se targuer de jouer le rôle d’agent de cohésion sociale détenu jusqu’ici par le conte.

Le quatrième chapitre s’articule autour des thèmes et des structures thématiques des littératures berbères. L’auteur signale la persistance de thèmes archaïques liés à la société traditionnelle et au fond mythique berbère. Témoigne à ce propos la poésie de Slimane Azem, poésie contemporaine qui exploite le fond thématique traditionnel. C’est également le cas dans la poésie de Si Mohand qui, pour exprimer le désarroi kabyle au lendemain de 1871, recourt à la thématique traditionnelle du désespoir récurrente dans beaucoup de textes berbères et qui, de l’avis de Galand-Pernet, provient de la tradition islamique des textes liturgiques. Les thèmes pan-berbères sont généralement l’aboutissement d’un travail intertextuel. Toutefois, bien que certains thèmes soient pan-berbères, on ne peut ignorer la différence et la difficulté d’interprétation d’un groupe à un autre. L’organisation sociale est un facteur très important dans la définition des thèmes littéraires. Le fait que le thème du désespoir soit récurrent dans les izlan des femmes kabyles et pas dans la poésie féminine touarègue peut, ne serait ce qu’en partie, s’expliquer par la distinction entre un système social kabyle patriarcal et un système social touareg matriarcal.

Certaines structures formelles se sont peu à peu érigées en thèmes dans les littératures berbères. C’est le cas de la structure à répons caractéristique des joutes oratoires et des énigmes berbères. L’exemple de l’errance chez Si Mohand est aussi révélateur.
La persistance d’un thème dans un groupe berbérophone est, selon Galand-Pernet, l’indice de l’importance sociale de ce thème . La thématique principale, celle qui persiste et englobe tous les thèmes est sans aucun doute la vision que se fait chaque groupe berbérophone du monde sensible qui l’entoure.

Peut-on prétendre à des universaux quand au niveau local même il y a des divergences ? Bien que l’on puisse identifier dans les littératures berbères des thèmes universels comme l’amour, la perception qu’ont les Berbères de l’amour est intimement liée à leur monde sensible. « Selon le groupe, selon l’époque, selon le type littéraire, la thématique sera une matrice d’images et de symboles qui pourrait être inépuisable dans la réception d’auditeurs étrangers. »

Le cinquième chapitre s’attache à décrire la forme de l’expression littéraire dans le monde berbère. Quelles grandes lignes peut-on dégager des diverses structures des œuvres littéraires berbères ? Quelles lois régissent leur poétique, leur existence entre création et réception, dans quelles mesures peuvent-elles être valables pour l’ensemble du domaine ? Telles sont les questions que se pose Galand-Pernet à propos des littératures berbères.
L’auteur dresse deux schémas de communication pour les littératures berbères.

Schéma I
M (message) -→ M’ (message modifié)
E (auteur/exécutant) -→ R (auditeur)
Schéma II
M (message)
E (auteur) -→ R (lecteur)

Dans le schéma ( I ) qui concerne les textes oraux, les termes sont inter-dépendants. La réussite de l’exécution de E est dépendante de R. Ce dernier juge l’exécution de E qui, selon le jugement, va modifier son texte M. Ce type de communication influe sur la forme du texte qui évolue incessamment produisant ainsi beaucoup de variantes d’un même texte. Ce schéma peut nous aider à comprendre pourquoi on retrouve plusieurs versions d’un même poème ou d’un même conte.
Le deuxième schéma concerne la production écrite qui est en train de s’installer. L’intervention de R ne fait pas subir au texte écrit une quelconque modification. Une fois fixé, sa réussite dépend moins du lecteur que du circuit commercial qui le distribue.
Le statut de l’auteur n’est pas le même d’un type littéraire à un autre. Concernant le conte, le conteur fait partie d’une chaîne de transmission. Il se soumet ainsi au schéma d’organisation du conte qu’il a lui même reçu. A la limite, il n’est que l’exécutant du texte. Le statut du poète est tout autre. Les croyances populaires berbères considèrent que la poésie est un don que certains individus reçoivent par l’intermédiaire de forces dites surnaturelles. Si Mohand fait partie, selon Mammeri, des poètes qui auraient reçu le don. Paulette Galand-Pernet souligne que le don est appuyé techniquement avec un apprentissage auprès des maîtres de la parole.

Reprenant Hanoteau, l’auteur distingue deux catégories de poètes-chanteurs sur la base de leur répertoire : les poètes dont le répertoire est composé de textes religieux, épiques ou satiriques et qui ont l’estime du groupe dont ils sont les porte-étendards ; il y a aussi ceux « qui chantent l’amour et la gaieté » et qui sont moins respectés. Le répertoire est un facteur déterminant pour le statut du poète.
Quelle est la place de l’énonciation dans les textes littéraires berbères ? Qu’importe sa facture, rituel ou pas, accompagné de la musique ou pas, le texte littéraire berbère a toujours pour but d’agir sur l’audience et de participer, ainsi, à l’entreprise d’édification. Sa réussite dépend d’ailleurs de l’effet qu’il a sur le public.
L’un des points les plus importants et les plus caractéristiques de la poétique berbère est sans aucun doute le système formel et social de la convenance. Par convenance, Galand-Pernet désigne « l’accord entre E et R, la conformité (...) qui fait qu’ils peuvent se comprendre à demi-mot et que tout discours de E, même allusif, appelle chez R une reconnaissance immédiate. » Le choix du texte en fonction de l’auditoire et de la situation de communication ainsi que le choix des thèmes et des moyens techniques font partie de la convenance.

La langue fait partie des convenances techniques. Il existe chez les groupes berbérophones une langue littéraire, une sorte de koiné, qui se démarque de la langue quotidienne. Cette koiné est caractérisée par des règles métriques, musicales et prosodiques au niveau phonique, par des écarts au niveau morpho-syntaxique, et par l’emploi de procédés rhétoriques.
L’intertextualité est un deux phénomènes caractéristiques des littératures berbères. A l’instar de tout texte littéraire, le texte littéraire berbère entretient avec les textes qui l’ont précédé un rapport de va et vient. Il fait sans cesse appel à la mémoire commune de l’auteur et du récepteur. Le phénomène d’intertextualité est intéressant à plus d’un titre chez les groupes berbérophones en ce sens que le déplacement entraîne le mouvement au niveau des textes littéraires. Paulette Galand-Pernet donne l’exemple d’une mariée qui de son village d’origine à celui de son mari déplace tout l’intertexte villageois.

L’étude de l’intertexte permet de remonter dans le temps et déceler le contact que le texte a eu avec d’autres à travers l’histoire et quelle influence il a pu subir par le biais de ce contact. A titre d’exemple, les rapports historiques que le monde berbère a eus avec l’Andalousie ont participé au remodelage des textes berbères.
L’intertexte en milieu berbérophone est « une somme d’auditions tant musicales que textuelles, une faculté de mémoire égale dans la création et dans la réception, une pratique textuelle où chacun a sa part, que ce soit dans les fêtes collectives ou dans le maniement habituel des formes courtes. » ( p.210 ). Il n’en est pas le cas dans un monde de l’écrit comme le monde occidental. L’intertextualité est réservée aux œuvres de lettrés et il est rare que l’intertexte soit à la portée du simple lecteur.
La création dans le monde berbère se distingue elle aussi de la création dans le monde occidental. Dans les littératures berbères, la création obéit aux critères de la convenance définie ci-dessus. Mais convenance n’est pas synonyme de restriction car le créateur a une multitude de combinaisons à faire sur son matériau textuel. Dans les littératures berbères l’auteur est plus un remanieur qu’un créateur. « Il faut répéter mais en variant les propos » semble être le mot d’ordre. Le critère de l’originalité n’est pas pertinent pour le jugement des textes littéraires berbères car la création est soumise à la tradition à laquelle l’auteur se doit d’être fidèle. Le texte doit répondre à l’attente à la fois éthique et esthétique du public, attente qui est forgée elle aussi par la tradition.

Relativement aux mécanismes de l’interprétation du sens des textes littéraires berbères, Paulette Galand-Pernet souligne que le sens n’est pas à chercher chez l’auteur, ni dans le texte mais dans l’interaction à la fois de l’auteur, du texte et de son récepteur. Favoriser un aspect au détriment d’un autre c’est laisser échapper le véritable sens des textes. La quête du sens tient une place prépondérante dans le monde berbère. Tout texte est donné et reçu comme un texte à déchiffrer.
Dans sa conclusion, l’auteur s’interroge sur le rapport qu’il y a dans les littératures berbères entre la tradition (les racines) et la nouveauté (les rameaux). Nous le disions plus haut, le système littéraire berbère est un système à convenance qui repose sur une complicité entre l’émetteur et le récepteur, tout deux appartenant au même ensemble et partageant ensemble un savoir éthique et esthétique. Le système à convenance concerne les sociétés traditionnelles centrées sur une cohésion interne. Qu’adviendra- t-il de ce système dans une ère de mutation rapide, où les circuits et les moyens de production ont changé et où le contact est plus que jamais nécessaire ?
Une chose est certaine, note Galand-Pernet, même dans ce climat de mutation, la voix persiste. Elle reste importante. Témoignent la persistance des chants dans les rituels villageois et la prolifération des chanteurs professionnels.
Bien que provenant d’un fond collectif qui unit auteur (exécutant) et récepteur, le texte littéraire berbère montrait déjà, selon l’expression de l’auteur, des distorsions au sein du tissu littéraire traditionnel. On peut le voir à travers la poésie de Si Mohand dont le texte va parfois au delà des règles éthiques de la société. Il faut ajouter, cependant, que cette ‘déviance’ est toujours masquée par la convenance. La lyrique individuelle introduite par le poète kabyle est encore visible aujourd’hui dans les textes de chanteurs professionnels ou encore dans les textes des romanciers. Cette nouvelle option à savoir la présence de l’auteur dans son texte ne va pas sans poser autrement les questions de l’originalité et de la sincérité qui n’étaient pas de mise dans le système littéraire traditionnel.

Le changement survenu dans le statut des textes berbères a induit des changements dans la fonction du message littéraire. La fonction gazette (informer) n’est plus assurée par le texte littéraire mais par d’autres médias. La fonction didactique subsiste encore mais dans les textes traditionnels caractérisés par la symbiose entre éthique et esthétique. De par son didactisme, le message littéraire assure la fonction sociale de cohésion. Les textes littéraires modernes participent par l’intermédiaire de la satire à susciter une prise de conscience, ce qui s’apparente au didactisme des textes traditionnels.
Bien que moderne dans la mise en sa mise en œuvre de certaines nouvelles formes d’expression, les littératures berbères ne peuvent pas se passer de la rhétorique traditionnelle. En outre, elles puisent dans un intertexte traditionnel composé de joutes, de proverbes, de devinettes, etc. Ces éléments permettent de perpétuer une culture traditionnelle. « L’influence de l’intertexte littéraire occidental ou de type occidental modifie l’intertexte traditionnel notamment sous l’action des écrivains et des lecteurs ou auditeurs bilingues. » (p.228)

Les limites entre le système littéraire traditionnel et le système contemporain ne sont pas fixes ; elles sont, selon l’expression de Galand-Pernet, des franges mouvantes. Il est indéniable, cependant, que le système littéraire berbère a subi une mutation.

A travers son ouvrage, Paulette Galand-Pernet nous a offert une image des littératures berbères différente de l’image dressée jusqu’à une époque récente par une critique occidentale tantôt diffusionniste, tantôt évolutionniste. Le ‘tabou’ est désormais levé sur des littératures qui ont leur propre mode de fonctionnement, des littératures qui ont la vocation de concilier éthique et esthétique.

Amar AMEZIANE
Etudiant-chercheur (Inalco, Paris)


Paulette Galand-Pernet, Littératures berbères. Des voix et des lettres, Presses universitaires de France, Paris, 1998.
280 pages, 23,80 €.

Sommaire.

Introduction,

Chapitre I - Les littératures berbères et leur perception dans le monde occidental,
1 - Le monde berbérophone,
2 - Historique des études,
3 - Le texte oral et sa réception dans un monde de l’écrit,

Chapitre II - La matière littéraire et son organisation,
1 - Enonciation et réception,
2 - Trois types littéraires,
3 - Poème et rite,
4 - Critères de définition du « genre »,

Chapitre III -La littérature dans la société,
1 - Les usages et la vie,
2 - Fonctions de la littérature,
3 - Niveaux de fonction,

Chapitre IV - Thèmes et structures,
1 - Thèmes archaïques,
2 - Monde sensible. Société. Islam,
3 - Structures formelles et thèmes,
4 - Des universaux ?

Chapitre V - Poétique,
1 - Circuits de production et modèles littéraires,
2 - Le système social et formel de la « convenance »,
3 - Prosodie et musique,
4 - Intertextualité et variation,
5 - Convenance et liberté de création,
6 - Cohérence et herméneutique,

Conclusion - Racines et rameaux,

Notes,

Bibliographie,

Croquis des régions et points berbérophones en Afrique,

Index des noms,

Index des termes berbères,

Source: Tamazgha.fr

Publié le 23 décembre 2004