Population et politique en Algérie

2500 ans de ruptures

                                                                       

« Fondations et ruptures au sein des empires coloniaux français »

Rencontre annuelle de la Société d'histoire coloniale française

Wolfville, Nouvelle-Écosse (Canada) 1-4 juin 2005

                                

History, Myth, and Political Demography in Algeria

Chair and Comment: Ryme Seferdjeli, University of Ottaw

Lecturer : Yves Montenay

                                               

Résumé

Il s'agit d'une communication de démographie politique, discipline qui étudie les interactions de la géographie humaine, de l'économie, de la géopolitique et de la politique tout court. L'Algérie s’y prête particulièrement, car de l’origine à nos jours, les interactions entre démographie et politique ont été nombreuses et déterminantes et les statistiques convenables depuis la deuxième partie du XIXe siècle. En effet les destructions de l’Antiquité et du Moyen Age, la conquête, « l’indigénat », l’urbanisation, la politisation, la faiblesse puis l’accélération de la scolarisation, la guerre, l’indépendance, la guerre civile et les problèmes actuels ont de fortes composantes puis conséquences démographiques qui précipitent à leur tour les ruptures suivantes.

                               

La situation démo-culturelle permettra la conquête, laquelle va à son tour influer de façon profonde et variée sur les différentes populations, le phénomène principal, « la  mortalité exogène » puis son « endogénisation », ayant été certes enregistré statistiquement, mais à notre connaissance pas vraiment analysé. Il en découle un déroulement très particulier du schéma de « la transition démographique », qui est l’une des causes de la fin de la colonisation et de la violence qui l’a précédée et suivie. Une conséquence en a été  l’exode de 1962, qui a fortement pesé sur le développement du pays, ainsi que la vision lyrique, nationaliste et « pétrolière » de la démographie après l’indépendance et son interaction avec les choix politiques, économiques et culturels. Cela jusqu’à son renversement par l’obsession de la notion de fardeau démographique, qui va peser à son tour sur la vie économique politique et sociale.

               

 Brief English summary

               

« Political demography » describes the interactions between human geography, history, economy, geopolitics and pure politics. Algeria is an excellent subject for that, as the interactions between politics and demography have had the deepest consequences since 2.500 years, and as we have good statistics since the second half of the XIXth century. For example, colonization, decolonization and the civil war have demographic roots and consequences. The « exogenous » fall of mortality brought by the colonization drove the country to independence, the civil war and violence in general. The « endogening » of the sanitary behavior in the second half of the XXth century could have tampered the problem since the years 1960, but nationalism and a kind of welfare politics  (with oil money) postponed the “normal” evolution until 1986. Then, the economic failure of the “socialist” way, no more hidden since the drop of oil’s prices, provoked a dramatic turn and the obsession of the “demographic burden” witch may be also a political one.

               

Références : Démographie politique des pays arabes d’Afrique (doctorat, YM, Paris IV, 1994), La question du fardeau démographique (YM, IDP), « Économie, politique et démographie au Maghreb », Annuaire de l'Afrique du Nord n°39 (relatif à l’année 1999, avec mises à jour 2002), YM et Mehdi Lahlou, CNRS et La question de l'emploi en Afrique du Nord, Tendances récentes et perspectives 2020 : la relativité de la notion de fardeau démographique, sous presse et exposé au CREAD, Alger, juin 2004.

                   

PLAN

               

1. Une démographie sanglante

Depuis toujours

Une porte ouverte à la conquête

Une mortalité "importée"

               

2. On efface tout et on recommenc

L'appropriation du progrès sanitaire

Foin des "fausses solutions" !

Chacun chez soi : femmes et fermeture

               

3. Les nouveaux problème

fardeau démographique ou politique ?

En arrière toutes !

Des enfants DÉCONNECTÉS

Une démographie très politique

DEMOGRAPHIE POLITIQUE ET RUPTURES EN ALGÉRIE

               

La démographie politique est une discipline au croisement de la géographie humaine, de l'économie, de la géopolitique et de la politique tout court. L'Algérie se prête particulièrement  à ce type d’approche parce que sa population a souvent été « duale » au sens de divisée en groupes contrastés et aux destins économiques et politiques divergents. Par ailleurs la relative osmose entre les 2 rives de la Méditerranée fournit depuis 1830 des données plus riches que dans d’autres pays du « Sud » (certaines de ces données sont rappelées dans cet article ; celles qui sont non sourcées viennent de l’IDP).

                  

1 Une démographie sanglante

   

Depuis toujours ...

               

L’Antiquité nous a laissé une  image prospère de l’Ifriqiya, actuelles Tunisie et Algérie, précédée toutefois des drames découlant de la dualité Cartaginois-Numides, utilisée par les Romains, puis entre ces deux derniers, avec le destin de Jugurtha toujours enseigné aujourd’hui. Le Moyen Age commencera avec l’arrivée des Vandales, qui y gagneront leur réputation. Le retour « roum », via les Byzantins verra une autre opposition s’instaurer, à laquelle succédera celle entre Arabes et Berbères. Il faudra en effet un siècle pour que les nouveaux conquérants imposent par le sabre leur foi à une bonne part des populations chrétiennes, voire juives. Un siècle donc de conquêtes pied à pied et de dévastation corrélative du territoire, avec une opposition Arabes-Berbères qui n’est toujours pas entièrement dépassée 14 siècles plus tard. Cette conquête est très différente de celle du Proche Orient, passé intact des mains byzantines et perses à celles des Arabes à la suite de quelques batailles ponctuelles entre futurs et anciens « maîtres » dans la neutralité de la population.

               

D’autres oppositions profondes vont tout au long du Moyen Age de nouveau ruiner l’économie et donc la démographie de la future Algérie. Sédentaires et nomades « locaux » et dynasties rivales sont en guerre quasi-permanente, mais ce n’est rien à côté des dévastations causées par les Beni Hilal, qui ravagent l’est et le centre du Maghreb pendant 350 ans. Les conséquences démographiques sont considérables : moins de cultures, donc moins de paysans, mais surtout pratiquement plus de citadins faute de surplus agricoles. Or  ce sont les villes  qui transmettent la mémoire tant « civilisationnelle » que religieuse. C’est la fin des communautés grecques et latines chrétiennes et héritières de la civilisation antique, voire de l’élite musulmane ou juive qui fait pendant ce temps la splendeur de la Syrie et de l’Andalousie.  C’est le repli de ce qui reste des paysans berbères dans les montagnes. Un voyageur arabe notera : «  les ruines nous montrent qu’il y avait ici de belles villes ». Le Maghreb est ainsi largement à l’écart de la période glorieuse proche orientale et andalouse des premiers siècles du monde musulman. La réaction religieuse qui suit cette époque entraîne une fermeture générale et une stagnation qui durera jusqu’à l’arrivée des Européens. L’écart économique et démographique, donc militaire, va se creuser avec l’Europe du nord-ouest et en particulier avec la France.

               

Les siècles qui suivent apportent leurs lot de conflits : les villes littorales maghrébines, de Djerba à Mogador, connaissent de nombreux changements de mains sanglants entre chrétiens venus de la rive nord et musulmans de l’intérieur ; celles qui y échappent subissent les bombardements des flottes chrétiennes en représailles des razzias. Alger sera d’abord un îlot  espagnol fortifié (Al Jezira : « l’île »). Dans l’intérieur, les Turcs doivent souvent envoyer la troupe pour récupérer le tribut . Et les divers gouvernants n’ont pas le souci du « développement » : faute de routes, tout à-coup climatique local déclenche la disette, et les populations affaiblies sont la proie des épidémies, tandis qu’une forte proportion de mères meurt en couches. L’espérance de vie aurait été alors inférieure à celle de l’Antiquité.

                  

Une porte ouverte à la conquête

               

C’est peut-être tout simplement ce vide démographique qui est la cause profonde de la colonisation. En 1830, la France a une trentaine de millions d'habitants. Nul ne sait combien en a la future Algérie (de 1,5 à 3,5 millions ? Une estimation de 1845 donne 2,028 millions de musulmans). De toute façon c'était un pays considéré comme vide : on se bat d'abord contre les Turcs, effectivement peu nombreux. Les Arabes sont peu visibles, comme le montent les dessins des Français découvrant Alger dans les années qui suivent la conquête. On rencontrera plus tard des "tribus" arabes ou berbères, puis des bédouins dans la campagne, la montagne puis le désert.

               

Le vide relatif de la Mitidja, pour cause notamment de marécages, illustrera le contraste entre les campagnes françaises et algériennes. La colonisation rêvera ainsi quelque temps d’une majorité européenne, surtout après l'abandon, après la chute de l’empire, de l'idée de "royaume arabe" lancé par Napoléon III qui se fait honnir des "républicains" locaux en déclarant : "vous ne pourrez rester dans ce pays qu'avec l'accord de la majorité de sa population". La république va lancer une politique d'immigration au succès limité. Viendront principalement des Corses, alors très « méditerranéens »  et accessoirement des Alsaciens-lorrains fuyant l’Allemagne. Les autres Français seront peu nombreux, car contrairement aux autres pays européens, il n’y a pas « d’explosion démographique » en France). La République aura aussi une politique d'assimilation des autres Européens et de la communauté juive, qui aura davantage de succès et aboutira à la « création » des Pieds-noirs, de tradition plus communautariste que les Parisiens.

                

Une mortalité "importée"

               

La population musulmane avait, comme toute population au même stade de développement, une forte fécondité qui compensait une mortalité très élevée. Les deux étaient liées, car il faut que beaucoup d’enfants naissent pour qu’il en reste un s’occupant avec sa femme des parents une fois âgés (en fait, il faut qu’il en reste deux, la fille survivante étant statistiquement échangée contre la femme du fils). Puis quand un pays se développe et que sa mortalité baisse, la fécondité peut baisser à son tour : si la mortalité des jeunes est nulle, il suffit de deux naissances pour que les parents soient rassurés.

               

Or l'administration coloniale fait fortement baisser la mortalité musulmane, assurant le déroulement normal des transactions courantes et les transports, facilitant ainsi la croissance de la production agricole des régions excédentaires en leur assurant des débouchés. La dernière famine connue date de 1867 ; l'administration multiplie les vaccinations à partir de 1890 et forme des sages-femmes qui remplacent les matrones. On pouvait donc s’attendre à ce que la fécondité baisse aussi.

               

Mais pendant plus d’un siècle, la baisse de la mortalité algérienne n'a pas entraîné cette baisse corrélative de la fécondité. Cela vient à notre avis du fait que l’amélioration sanitaire n’était pas la conséquence d’une évolution interne de la société (contrairement à ce qui se passait en France à la même époque, où fécondité et mortalité baissaient parallèlement au fur et à mesure de l’évolution politique et sociale). En Algérie, c’est « l’extérieur » qui a déclenché la baisse mortalité d’une population musulmane isolée de fait et de droit (code de l'indigénat). Symétriquement, une bonne part des musulmans, ruraux et non scolarisés, n’avaient sans doute pas envie de « se moderniser ». On assiste à l’addition de deux communautarismes, sous l’œil parfois plus universaliste et libéral des fonctionnaires venus de la métropole. De plus, dans la communauté musulmane, certains liens importants entre baisse de la mortalité et de la fécondité étaient beaucoup plus faibles qu’en France : la population musulmane était rurale et la scolarisation ainsi que le « travail extérieur urbain » des hommes, et plus encore des femmes, très peu répandus.

               

Cette analyse nous paraît plus pertinente que celle des nombreux Français et d’Algériens qui estiment que cette forte fécondité est liée à l’islam. Cette opinion est en effet contredite par l’évolution d’autres pays musulmans et l’absence d’injonction religieuse générale : on peut trouver dans les textes traditionnels de quoi conforter des opinions opposées en matière du nombre souhaitable d’enfants.

               

Mortalité et fécondité divergeant, la population de cette communauté double, une première fois vers 1914 et une seconde fois vers 1960, rendant illusoires les rêves de « colonisation démographique ». On a ainsi une première action profonde de la politique sur la démographie, et un choc en retour non moins profond de la démographie sur la politique. Le futur président de Gaulle aurait d’ailleurs remarqué que la rapidité de la croissance musulmane non seulement rendait l’intégration impossible mais inverserait à terme la majorité d’une France « de Dunkerque à Tamanrasset ».

                  

2 On efface tout et on recommence

               

L'appropriation du progrès sanitaire

               

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, le cumul des coupures entre les communautés s’atténue : la scolarisation et l'urbanisation des musulmans commencent à devenir significatives, et s'accélèrent avec le plan de Constantine, tandis qu’avec des arrières pensées variées l’égalité entre communautés progresse largement, symbolisée par le vote. Le nombre, et donc l’évolution démographique antérieure, pèse alors de tout son poids et est une fois de plus un des grands facteurs de rupture. Rappelons que nous traitons ici des interactions entre démographie, économie et politique, et non des motivations ou des souhaits des uns et des autres.

               

L’indépendance va accentuer l’évolution  : la quasi-totalité des non musulmans part en 1962. La santé devient l’affaire de la nouvelle administration qui lance des programmes ambitieux et bénéficie de la coopération française et celle, moins appréciée dit-on, des pays soviétiques. L’argent du pétrole finance une économie étatisée et la mise en place d’une vision nationale, qui introduit certes de nouvelles coupures internes, mais qui, dans notre domaine, généralise l’appropriation de la santé. On le constatera avec la reprise de la baisse de la mortalité à partir de 1979, malgré la diminution progressive de l’effort gouvernemental, ce qui laisse supposer, comme dans d’autres pays africains, une « surcompensation » par les progrès des comportements individuels, notamment en matière d’hygiène, ce qui témoigne de «l’intériorisation » de la modernisation sanitaire.

               

Du point de vue de la vérification statistique, plus que la mortalité générale tirée vers le bas par la forme de la pyramide des âges, c’est l'espérance de vie à la naissance et surtout de la mortalité infantile qui sont significatives. La première passe d’environ 50 ans à l’indépendance à 70 ans vers 2003 ; la seconde passe de 154 pour mille en 1965 à 54 en 1997 en 2003. Il devient inutile d'avoir 7 ou 8 enfants pour avoir une grande probabilité d’en garder deux pour les vieux jours. Pour cela 2 ou 3 suffisent. Le préalable à la baisse de la fécondité est levé.

                

Foin des "fausses solutions" !

               

Pourtant cette baisse ne démarre nettement qu’en 1986, première année de l’effondrement des recettes pétrolières, alors qu’en Tunisie et au Maroc, malgré les innombrables points communs entre les trois pays, elle a « normalement » lieu en s’amorçant dès le début des années 1970. Mais en Algérie, les ruptures politiques et économiques vont peser sur la démographie.

               

Pour commencer, les " politiques de population " sont différentes. En Tunisie, nous avons le dispositif de limitation des naissances le plus complet et le plus précoce du monde arabe. La politique marocaine de population est également bien réelle, et a été lancée dès 1966. Mais l’état d’esprit est inverse en Algérie : le président Boumediene aurait suivi la montée des naissances pour fêter le moment où elles dépasseraient celles de la France. Ce président était d’ailleurs plus représentatif de la partie traditionaliste de la population que de la bourgeoisie urbaine largement francophone qui règne alors en Tunisie et dans une certaine mesure au Maroc. Cette « réaction » algérienne, qui touche aussi les domaines linguistique et religieux, est en général attribuée à la violence de la guerre de 1954-62 ; avec le recul, l’on peut se demander si la causalité n’était pas partiellement inverse.

               

Ainsi, contrairement à ses voisins, l'Algérie a longtemps été nataliste. Dans son fameux discours du 20 juin 1969, le président Boumediene avait rappelé : “ nous ne sommes pas partisans de fausses solutions comme la limitation des naissances" (la « vraie solution»  étant le socialisme). En 1974, lors de la conférence de Bucarest, la délégation algérienne à la tête du "groupe des 77" (celui des pays "non-alignés") insiste sur ce point. C'est également l'année qui suit le premier choc pétrolier, donc celle de l’euphorie politique et financière.

               

Mais la politique de population n’explique pas tout. En Egypte, pays qui n’est pas sans traits pratiques communs avec l’Algérie, la « politique de population » proclamée y était inverse, avec un programme de planification familiale datant de 1964 et appuyé par la hiérarchie musulmane. Cela fut plus que compensé par les conséquences d’une  politique économique influencée, comme en Algérie, par le modèle soviétique. Cette politique avait des conséquences natalistes du fait de la " dissimulation " des coûts (et notamment de ceux de l'enfant) : subventions alimentaires, blocage des loyers ... auxquels on peut psychologiquement rattacher une garantie des revenus (a posteriori illusoire) par embauche massive dans la fonction publique et les secteurs nouvellement nationalisés. Cette politique avait aussi pour effet d’enfoncer ces pays dans le sous-développement, phénomène qui en nourrira d’autres et notamment l’action caritative des islamistes et le succès de leurs prêches anti- corruption. Ainsi, l’orientation économique alors choisie en Égypte et en Algérie a retardé la baisse de la fécondité par rapport aux pays non-rentiers et à économie plus « rude », du moins tant que la distribution des rentes (multiples en Égypte, pétrolière en Algérie) nourrissait le système.

               

On constate à cette occasion que les politiques de population ne sont (pour partie) qu'un outil que les ménages n'utilisent que lorsque les y pousse l'évolution socio-économique. Cela est également illustré par l’impact démographique de la scolarisation féminine.

                  

Chacun chez soi : femmes et fermeture

               

A partir des années cinquante est proclamée partout la priorité à la généralisation de l'enseignement, filles comprises, en rupture avec l'usage séculaire dans les pays musulmans. Les taux de scolarisation primaire et secondaire deviennent démographiquement déterminants, dans un premier temps en accroissant le coût de l'enfant, dans un deuxième temps en retardant les mariages, enfin en " produisant " des parents avec un comportement socioculturel différent : le nombre moyen d'enfants par couple est, en Algérie comme ailleurs, fonction du niveau d'instruction des mères. Plus généralement, la scolarisation de l'entourage des enfants (parents, aînés ...) est un facteur de baisse de la mortalité infantile et de la fécondité. Or les jeunes parents d'aujourd'hui ont été assez largement scolarisés dans les années 1970/1975. La période nataliste de l’Algérie avait donc en gestation des forces de sens inverse qui pourront jouer à partir de 1986.

               

Mais la scolarisation n’est pas tout et « le développement féminin » intègre également le statut juridique ou traditionnel de la femme et son travail à l'extérieur. En particulier, l’évolution du « statut pratique » ne passe pas forcément par la scolarisation, ce qui conduit à une autre composante du développement féminin, le travail à l'extérieur. L’importance démographique et culturelle de ce travail extérieur et surtout son relatif découplage avec la scolarisation sont souvent moins mentionnés que son importance économique. Or ce travail extérieur est une résultante, non pas de la scolarisation, mais de l'ouverture économique, elle même hautement politique et délibérément refusée en Algérie jusqu’en 1994 (et retardée depuis par la guerre civile et l’opposition de certains milieux). En effet, l'offre de travail extérieur féminin se manifeste certes dans l’enseignement où il nécessite de bonnes études, mais aussi dans le secteur concurrentiel et en particulier dans les entreprises de style international par leur capital, leurs clients ou leurs cadres, qui, à Casablanca par exemple, ouvrent aussi leurs portes aux ouvrières analphabètes ou peu scolarisées. En Tunisie, c'est l'ouverture aux implantations étrangères qui a rendu majoritairement féminine la main d’œuvre tunisienne dans l'industrie manufacturière ou les services hôteliers. Par contre, dans l'Algérie “ rentière ” d'avant 1986, la demande de travail extérieur féminin est moins vitale, et l'offre est moins forte, non seulement faute d’entreprises étrangères, mais aussi du fait des choix politiques en faveur de l’industrie lourde.

               

Autre facteur politique, le fait que les traditionalistes sont conscients de ce que l’ouverture économique favorise l'émergence d'alternatives aux mariages précoces et à la procréation comme voie de réalisation personnelle des femmes. La résultante de tout cela est que le taux d’activité des Algériennes est un des plus faible du monde (7,5 à 13 % selon les sources dans les années 1990) On ne peut à ce stade manquer d’évoquer les différences intermaghrébines relatives au " statut de la femme ". Les Tunisiennes sont " pionnières " dans ce domaine, tant pour ce qui concerne le droit que la pratique. Au Maroc, la diversité sociale et culturelle et surtout le fossé rural-urbain, particulièrement profond pour ce qui concerne la condition des Marocaines, impose un exposé nuancé sur l'égalité des sexes, juridiquement améliorée par la réforme de 2003. En Algérie, la promulgation en 1984 du code de la famille a déclenché les réactions que l’on sait, et la réforme de 2004 a été extrêmement timide.

               

La présence d’entreprises d’industries légère et de services, a fortiori si elles sont « de style étranger », n’est qu’un cas particulier de « l’ouverture » en général. Cette ouverture peut être facilitée ou freinée par la politique gouvernementale, mais ne lui est pas nécessairement liée (les " paraboles ", Internet et les contacts avec l’importante « colonie » résidant en France ou en Europe, constituent d’importants vecteurs d’ouverture, quoique ne diffusant pas toujours ce qui serait souhaité par les pouvoirs). Or la politique économique algérienne s'est située beaucoup plus bas sur l'axe du "libéralisme" économique que celle les pays frères (la Syrie et l’Egypte s'en rapprochant toutefois). En particulier la France est restée moins présente économiquement et culturellement en Algérie qu’au Maroc et en Tunisie (où il faudrait ajouter respectivement les proximités espagnoles et italiennes, notamment télévisuelles) tandis que certains courants politico-culturels poussaient beaucoup plus à la fermeture culturelle qu'en Égypte, Maroc et Tunisie.

               

Les conséquences de ce moindre libéralisme algérien sont très nettes pour ce qui concerne les flux touristiques, dont l'influence (y compris celle des comportements démographiques) est d'autant plus importante qu'il y a peu de barrière linguistique entre Maghrébins et voyageurs francophones. Or ces flux sont tombés depuis longtemps à quasiment rien en Algérie, contrairement au Maroc et surtout à la Tunisie. Dans ce pays, la proportion touristes/population locale est la plus élevée et les italophones sont également massivement compris. Et le tourisme y est, ainsi qu’au Maroc, l’occasion de contacts individuels plus nombreux que, par exemple, en Egypte, où la proportion de groupes est plus forte, et la population plus monolingue. Nous avons là un ensemble de processus dont le jeu et l’interaction avec le politique ont joué un rôle important dans le retard, puis le brutal rattrapage de l’évolution démographique algérienne, avec ses conséquences sur les autres plans.

                        

3. 3. Les nouveaux problèmes

               

Fardeau démographique ou politique ?

               

La première conséquence et la plus souvent débattue du retard de la baisse de la fécondité en Algérie est ce qu'il est convenu d'appeler "le fardeau démographique", c’est-à-dire l'augmentation rapide et massive des besoins en équipements matériels, logements, infrastructures dépassant les possibilités du pays. Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet, estimant qu'il s'agit d'un problème à la fois bien connu et mal posé. En effet, l'augmentation rapide de la population dans des pays, même en développement, mais "normalement " gérés, est plus une opportunité qu'une charge, a fortiori dans le cas de l'Algérie qui dispose de ressources financières importantes. De plus ces pays bien gérés ont vu leur fécondité baisser très vite au fur et à mesure de leur modernisation. Enfin la baisse de la fécondité a diminué le nombre d’élèves à scolariser. Bref le fardeau nous semble plus politique que démographique.

               

Quoi qu’il en soit, les manifestations de ce fardeau ont été une cause supplémentaire du tournant  démographique des années 1980

                     

En arrière toute !

               

La fécondité algérienne  va en effet « décrocher » en 1986, et se rapprocher de celle de ses voisins maghrébins, pour tomber en 2004 au voisinage du niveau de renouvellement des générations. Là encore, le tournant est politique, avec l'arrivée du Président Chadli, qui succède à Houari Boumediene  en 1978. Dès 1979, les rédacteurs du plan quinquennal de 1980/1984 proclament que "l'action de réduction active du taux de natalité est devenue une condition indispensable pour améliorer l'efficacité de la construction de l'économie... et répondre... aux besoins sociaux". Le deuxième congrès du FLN (1978/1979) évoque "la nécessité ... d'aboutir à … un accroissement démographique en harmonie avec celui de notre économie". En 1982, le gouvernement obtient du Conseil Supérieur Islamique une fatwa en faveur de l'espacement des naissances. La campagne officielle s'intensifie à partir de 1984. A la conférence du Caire (septembre 1994), la position de la délégation algérienne reflète la politique officielle.

               

Le changement d’état d’esprit au sommet se diffuse lentement, puis brutalement avec  le contre-choc pétrolier (1985) qui tarit la source du système de redistribution rentier. Une évolution analogue sur bien des points se produit parallèlement en Egypte, où la population se met à utiliser les moyens contraceptifs depuis longtemps à sa disposition. En Iran également, où la république islamique avait connu une phase populationniste, suivie, pour des raisons politico-pétrolières et éducatives analogues à celles de l’Algérie, par une réaction "malthusienne" : les déclarations gouvernementales et l'indicateur de fécondité ont varié similairement dans les deux pays.

               

Si l’évolution algérienne était attendue, sa brutalité a surpris. Elle s’explique par le recul de l’âge au premier mariage : en une demi-génération, le recul est d’environ 10 ans. Ce recul est la conséquence, dans les classes moyennes, d’études plus longues et d’un premier emploi donnant plus d’autonomie aux célibataires ; le chômage et la crise du logement s’y sont ajoutés pour l’ensemble des jeunes. Ces difficultés touchent une part croissante des Algériens puisque les citadins étaient environ 5,4 millions en 1970 et 16 millions vers 1995, passant de 40 à 55 % de la population. Cette urbanisation est donc récente, et la baisse de la fécondité, faible autour de 1980, accélérée ensuite, lui est donc grossièrement parallèle après quelques années de décalage.

               

A cet effet brutal du retard au mariage s’est ajouté progressivement celui de  la contraception, qui s'est largement diffusée notamment avec l'influence du modèle européen, via la télévision et les émigrés algériens en Europe : des témoignages insistent sur leur rôle dans la diffusion des idées et techniques contraceptives, surtout à l’époque où elles n’étaient pas d’accès facile. De plus, la différence d'âge entre conjoints baisse depuis les années 1970, ce qui est généralement interprété comme devant mener à une meilleure participation de la femme aux décisions du couple, notamment face aux difficultés matérielles, avec pour conséquence un décrochage par rapport à la fécondité traditionnelle. Enfin, au-delà de la crise du logement, la vie en ville augmente le coût de l’enfant, qui est de plus en plus difficile à assumer dans un contexte de paupérisation continue. Ainsi, par exemple, le pli de la scolarisation ayant été pris pendant l’époque de prospérité, et son coût devenant moins supportable à partir de 1986, la seule solution était la réduction du nombre d'enfants.

               

Des enfants déconnectés

               

Une autre conséquence de cette originalité algérienne (retard puis rattrapage brutal de la baisse de la fécondité) a été d’aggraver "l'exceptionnel conflit de générations", qui a accru le nombre d'enfants et la durée de leur coexistence avec les parents . Cela alors que la "génération de la guerre" est toujours au pouvoir, et que son "socialisme" lui a donné des postes, alors qu'il en prive les jeunes aujourd'hui. Ces derniers ont ainsi été sensibles aux sirènes des islamistes dès les années 1980 et disponibles pour les appuyer à partir de 1990, jusqu’à ce que leur austérité et leur violence les en éloignent dans les toutes dernières années du siècle.

               

Ce phénomène politico-démographique  n’est pas propre à l’Algérie, mais y est accentué par l’ampleur et la durée du "pic" démographique, par la coupure linguistique entre générations (parents analphabètes /enfants scolarisés en arabe littéraire ; parents francophones/enfants « analphabètes dans les deux langues » ...), le tout accentué par la fermeture générale. On connaît les conséquences politiques de cette nouvelle dualité, qui a elle aussi facilité le recrutement islamiste. Ses conséquences se prolongeront sous d’autres formes jusqu’à ce que la génération de 1985 s’efface de la pyramide des âges, donc bien après 2050.

                  

Une démographie très politique

                   

L’histoire de l’Algérie est ainsi marquée par de puissantes interactions entre politique, économie et démographie. Elles ont facilité la colonisation, qui elle même a largement contribué à multiplier sa population par environ quinze en un peu plus d’un siècle, multiplication qui profondément rétroagi sur son destin. La dualité politique avant l’indépendance, les options gouvernementales ensuite expliquent le retard de la normalisation démographique, puis sa suspension pendant les années où le prix du pétrole était élevé, suspension ignorée par la Tunisie et le Maroc, déjà lancés dans des programmes de planification familiale. Cela illustre à la fois l'importance directe (niveau de vie) et indirecte (le financement de choix politiques et économiques qui auraient sinon été révisés plus tôt) du facteur pétrolier, ainsi que les effets de la fermeture économique et culturelle. L’actuel ralentissement démographique est trop récent pour avoir désamorcé les déséquilibres entre générations, qui feront encore sentir leurs effets pendants des décennies.

               

Les progrès récents de la libéralisation économique, la fin de la guerre civile, la normalisation des relations avec la France et la remontée des prix du pétrole devraient néanmoins, s’ils sont durables, permettre à l’Algérie de profiter de la « fenêtre démographique » (moins de jeunes, encore peu de « vieux ») qui vient de s’ouvrir.

Source: WebMac