Au Maghreb, l'idéologie dominante, l'arabo-islamisme, est globalement hostile à la langue berbère dont l'existence même est souvent perçue comme un danger pour l'unité nationale. La politique linguistique et culturelle mise en œuvre après les indépendances a été celle de l'arabisation, qui visait explicitement à « l’éradication du berbère » – et du français, souvent associés dans le même anathème. Longtemps, le berbère n’a donc fait l’objet d’aucune reconnaissance à caractère juridique (constitutionnelle ou légale) et, jusqu’à une époque très récente, il n'a eu aucune place dans les institutions officielles. A partir de 1990, la situation a cependant connu une évolution sensible : l'Algérie a créé des départements de langue et culture berbères dans les deux universités situées en Kabylie : Tizi-Ouzou* (1990) et Bejaïa/Bougie* (1991). A partir d’octobre 1995, ce pays a autorisé un enseignement facultatif de berbère dans les établissements d’enseignement secondaire (collège et lycée). Au Maroc, à l’occasion d’un discours du 20 août 1994, le roi Hassan II prenait position en faveur de l’enseignement du berbère (). Mais ce n’est qu’à partir de 2003 qu’un enseignement de la langue est progressivement mis en place dans ce pays dans le cycle primaire.

En Algérie et au Maroc, le berbère a donc vu, depuis le milieu des années 1990, son statut institutionnel évoluer et s’améliorer. Il a acquis le statut de "langue nationale" en 2002 dans la constitution algérienne (à côté de l’arabe qui reste seule « langue officielle et nationale ») alors qu’au Maroc, il acquiert une « officialité de fait » à travers l’action de l’Institut Royal pour  la Culture Amazigh créé en 2002 et la diffusion de son enseignement dans le système éducatif. Au Niger et au Mali, sous sa forme touarègue, le berbère a [le] statut de "langue nationale" depuis les années 1960 (le français ayant, dans ces pays, statut de "langue officielle"). Dans ces deux pays, le touareg a fait l'objet, à partir de 1966 (suite à la conférence de l’UNESCO sur l’alphabétisation en langues africaines), d'une prise en charge modeste par les institutions scientifiques et pédagogiques locales, sous la forme d'expériences limitées de scolarisation partielle en touareg, ou d'actions d'alphabétisation. De même, un certain nombre d'outils didactiques, à faible diffusion, y ont été produits. Mais il ne s’agit là que du statut institutionnel ou juridique ; car la réalité sociolinguistique concrète est tout autre et l’on peut considérer que le berbère est partout, même dans les grandes régions berbérophones, en position difficile, voire en situation de langue menacée.

Quelle que soit l’action des acteurs et militants de la langue et de la culture berbères – action particulièrement soutenue en Kabylie, dans le monde chleuh et dans le Rif –, il est clair que tous les paramètres objectifs qui, pendant des siècles, ont permis le maintien et la résistance de la langue berbère, ont disparu avec la colonisation, puis l’émergence des Etat-nations actuels : fin de l’isolement géographique, effondrement des structures sociales traditionnelles, brassages et mouvements de populations massifs, scolarisation à large échelle, actions permanente des médias, intégration dans le marché national et mondial…, tous ces facteurs fragilisent le statut réel de langue berbère qui dans ce nouveau contexte peut difficilement résister à la pression des grandes langues présentes en Afrique du Nord, arabe (classique) et français, mais aussi et surtout à la langue véhiculaire qu’est l’arabe maghrébin. Toutes les observations confirment que le bilinguisme se généralise, y compris en milieu féminin, longtemps présenté comme la citadelle inexpugnable de la langue berbère.

Les discours militants ou affectifs ne doivent pas masquer la réalité : le berbère était et reste une langue dominée, en régression ; du simple fait de l’exode rural et des diverses émigrations, sa part démographique relative a nécessairement diminué depuis le début du XXe siècle. Sa situation objective sur « le marché linguistique maghrébin » n’a pas tendance à s’améliorer, bien au contraire. Il faudrait pour cela des changements assez radicaux au plan des conditions politico-juridiques, économiques et sociales qui sont les siennes ; quelles que soient les améliorations récentes ou en cours de la situation faite au berbère, on est bien loin des conditions qui garantiraient sa pérennité et son développement.

S.C.

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Source: INALCO