Farida Aït Ferroukh est auteur, entre autres d’un essai publié chez les Éditions Volubilis. Cette créatrice est originaire d’Ighil Boughni dans la Kabylie du Djurdjura [Algérie]. Docteur en anthropologie, elle a enseigné l’ethnologie à l’université d’Aix-Marseille I et donne aujourd’hui des cours à Paris VII.

Coéditeur avec Nabile Farès, un grand écrivain algérien, de l’anthologie Effraction. Poésie du tiroir (1993); elle a contribué à l’édition du dernier travail du regretté Tahar Djaout (La Kabylie, photographies de A. Marok, 1997) et continue de donner des articles dans la grande presse et les revues spécialisées. Un siècle après sa mort, Cheikh Mohand est encore écouté et sa parole éclaire toujours.

Un tel constat est le fil d’Ariane de cet ouvrage retraçant le parcours du saint homme puis examinant une ample moisson de ses dits pour interroger la place éminente qu’ils conservent dans la Culture kabyle en Algérie ou dans la diaspora. Syncrétique, le verbe de Cheikh Mohand ourdit des motifs soufis, des éléments de théologie musulmane, mais d’abord prend mèche dans la toison vernaculaire de la Taqbaylit. Cette vision du monde, menacée de disparition lors de la sévère répression coloniale du soulèvement de 1871, aura été, peut-on risquer, sauvée par le Cheikh. Voyons-le, à travers ces pages, s’ériger en un personnage-événement qui croise la figure récurrente du Maître en terre d’islam et la posture risquée d’un moderne dispensateur de sens. Mais alors, en des temps non moins troublés, cette œuvre ne féconderait-elle pas aussi l’entreprise de l’auteur-compositeur-interprète Lounis Ait Menguellet ? A l'image du saint marocain du 12e siècle, Bouazza (nom arabisé en Abu Yaaza), maître des plus grands soufis, il ne s'exprimait qu'en langue amazighe et n'a pas eu besoin de voyages initiatiques dans les pays d'Orient pour découvrir sa vocation. Les visites pieuses ont fait du sanctuaire de cheikh Mohand Ou L’hocine un véritable lieu de pèlerinage avec des objectifs variés : recherche de guérisons (hellu), arbitrages (ferru), bénédictions (daawa l-lxir), patronage (lewrad), conseil (aciwer), etc.

La réputation de cheikh Mohand Ou L’hocine n'a pas échappé à cette tendance à attribuer aux saints des pouvoirs de faiseurs de miracles : thaumaturge, guérisseur, protecteur, devin, visionnaire.

"Historiquement, cheikh Mohand Ou L’hocine est relativement proche de nous et des témoignages nombreux et concordants ont été rassemblés, surtout par Mouloud Mammeri. Une quête objective des faits et gestes de la vie du Cheikh est possible. Sans doute, pourrons-nous distinguer les miracles effectivement réalisés de ceux qui sont imaginés par la ferveur populaire? Les dits de cheikh Mohand Ou L’hocine, inspirés par la circonstance (un commentaire, un conseil, une répartie, ...), s'imposent au delà du moment et deviennent source de sagesse pour les futures générations. Inna yas Ccix Muhand, Cheikh Mohand a dit, titre du livre de Mouloud Mammeri”: C'est effectivement la formule d'usage chaque fois qu'on cite le Maître comme référence en mainte soccasion sde la vie quotidienne. L'avènement de l'ère de l'écrit va, heureusement, pérenniser l'œuvre exceptionnelle de cet homme venu au secours de la Kabylie dans une période cruciale : celle de son occupation par une puissance étrangère pour la première fois de son existence pluri-millénaire", estime Ramdane At Mansour, poète, ancien professeur à l'université et ancien directeur de recherche au CNRS.

par Y. C.

Source:
La Dépêche de Kabylie  26/03/2007