Il était temps de happer les dernières voix avant que la mort ne les happe... tant qu’encore s’entendait le verbe qui résonnait depuis plus loin que Syphax et que Sophonisbe.

Mammeri, M. 1980.

Depuis plus d’un demi-siècle une idée circule, tente de se frayer un chemin difficile, portée tour à tour par des individus et des petits groupes souvent migrants et originaires de la Grande Kabylie. Cette idée exprime une Algérie algérienne, une Algérie arabo-berbère qui remet en cause la définition exclusive de ce pays comme Nation arabo-musulmane. Les impératifs de la lutte contre un ennemi commun (la colonisation française) ont fait échec à cette revendication. Mais à partir de 1980 un mouvement culturel kabyle puissant émerge, animé essentiellement par des artistes, des poètes et des intellectuels. Porté par une jeunesse entièrement formée par le système socio-éducatif étatique mis en place après l’indépendance, ce mouvement a réussi à faire la jonction entre la Grande et la Petite Kabylie, à établir des ponts entre les migrants et les autochtones et à réconcilier deux générations séparées par la guerre. La langue kabyle longtemps refoulée et repliée sur ses franges rurales se propage et s’affirme pour la première fois dans les villes. Cette revendication est traversée par de multiples contradictions. Elle est encore à la recherche d’un projet culturel cohérent, acceptable par les deux populations berbérophones non kabyles et arabophones. Il existe en Algérie en dehors de la Kabylie plusieurs communautés berbérophones dont les principales sont les Mozabites, les Touaregs et les Chaouis de l’Aurès. Mais actuellement seuls les Kabyles luttent massivement et ouvertement pour la reconnaissance de leur culture. Pour donner une dimension nationale à leur combat, ils doivent à la fois emporter l’adhésion des autres Berbérophones et convaincre la majorité des Arabophones en transformant certaines caractéristiques de leur propre particularisme culturel. Pour cela, il faut que ce mouvement découvre d’autres valeurs à partager et d’ autres sources de légitimation que celles auxquelles puise l’idéologie de l’Etat.

Cette lutte s’inscrit dans un contexte dominé par un arabisme intransigeant, longtemps identifié au progressisme(1).

Mais avant l’indépendance déjà, l’islamisme, l’arabisme et le nationalisme ont tissé des rapports complexes pour constituer une idéologie d’Etat qui ne tolère plus de mise en cause. Le mouvement kabyle a provoqué une faille dans ce système clos et mononolithique. Aux plus forts moments de cette revendication, les discours nationalistes comme les discours marxisants ou religieux, à court d’arguments, ont tous fait appel au mythe de la conspiration pour expliquer cette déroutante manifestation de la berbérité. Il fallait démasquer à travers de troublantes coïncidences, l’ennemi de la Nation. Le démon intérieur figuré par la tribu conjugue ses forces maléfiques avec les agissements occultes de l’étranger pour porter atteinte à l’union sacrée de la Nation. En effet, la dénomination « Kabyle » provient d’une racine sémitique K.B.L. signifiant tribu. Cette notion a toujours été appréhendée à travers une théorie, qui en fait le pôle de régression de l’histoire du Maghreb, et le levier de la division pouvant être utilisé par un Etat ennemi. Une problématique de l’impérialisme et de la domination, niant le jeu des libertés et n’insistant que sur les contraintes, a été longtemps mise au service de la théorie de la conspiration comme source unique de tous les maux de la société.

Quel est le champ des représentations sociales de base autour desquelles s’articulent aussi bien l’idéologie de l’Etat (arabisme, islamisme) que les identités culturelles prescrites ou revendiquées (arabité et berbérité) ? Chemin faisant, nous évoquerons quelques aspects de la lutte entre plusieurs groupes d’acteurs sociaux pour la maîtrise des réseaux (histoire, linguistique etc.) servant à gérer, à manipuler et à reproduire les symboles de l’autorité et de la légitimité politique.

Dans notre cas, la culture présentée comme « nationale » provient d’une politique volontariste d’acculturation cherchant à ajuster des populations hétérogènes à un programme commun.

Il est conçu à la fois comme un développement nécessaire pour rattraper un retard technologique et économique et, comme une volonté de réappropriation d’une culture ancestrale prestigieuse effacée par la colonisation. Ce programme est véhiculé par une idéologie dont les thèmes sont l’Etat-Nation (2). l’industrialisation, le sédentarisme et l’éducation pour tous dans une langue

transparente, écrite et à visée instrumentale. En fait, l’Etat moderne dissout les structures sociales où s’effectuent les transmissions de savoir sur un mode informel, personnel et initiatique. L’impératif de la généralisation de l’écriture désarticule la transmission orale liée au contexte, au rythme, à la scansion et à l’action. Devant les philosophies « épistémiques » qui vénèrent la preuve et détruisent le sens du secret, les doctrines initiatiques disparaissent, ou payent le prix de la laïcisation en se transformant en marques « symboliques » illustrant la continuité d’une communauté à travers le temps (folklorisation, idéologisation ...). Si les anciennes dynasties maghrébines ont rendu possible la coexistence de deux cultures, l’une savante liée aux villes, et l’autre populaire, liée aux tribus, les Etats actuels ont à la fois échoué à renouer avec la culture savante du moyen-âge et à donner la place qui lui revient, à la culture orale berbère et arabe.

La culture officielle se présente donc d’une part comme une culture objective et universelle et d’autre part comme une culture nationale et authentique. Son inspiration est justifiée par des références à des considérations à la fois idéalistes et pragmatiques qui renvoient en fait à des théories sous-jacentes implicites (positivisme, évolutionnisme etc...) retranchées derrière ce qu’on veut faire apparaître comme de simples descriptions de la réalité. Ce modèle a pour conséquence ultime, la négation effective de la tribu, de la diversité et de l’oralité. Dans plupart des Etats du sud, l’idéologie nationaliste n’est jamais intégralement appliquée. On vise plus la modernisation technologique que la modernité tout en gommant les principes démocratiques et la laïcité qui devraient accompagner un tel modèle. Cette politique engendre de grandes distorsions qui font échec finalement au « développement » voulu par l’Etat. Les minorités investissent ces espaces vierges, conséquences inattendues d’une modernisation mal adaptée et mettent à profit l’introduction des techniques modernes pour préserver le patrimoine oral (« retraditionnalisation »). Toujours, un groupe régional et militaire prend le pouvoir et finit par se désagréger en perdant ses clôtures culturelles par l’excès de modernité et le jeu déséquilibré des alliances de toutes sortes contractées avec l’extérieur : alliances matrimoniales conjuguées avec tous les clientélismes.

Comment est perçue dans le discours officiel la culture kabyle. Elle apparaît sous trois aspects :

1- elle serait un espace hérité du colonialisme, ce dernier ayant détruit l’Etat historique algérien et ayant empêché sa reconstruction, il aurait de ce fait favorisé l’éparpillement des groupes qui seraient revenus à leur tribalisme ancestral. Cette culture serait donc une réserve due à un accident de l’histoire, une survivance - obstacle qui gène l’intégration - appelée à disparaître par l’arabisation totale du pays. En témoigne ce propos d’un dirigeant du Front de Libération sous Boumédienne (1965-1978) : « En Algérie, le problème de la langue berbère sera résolu quand les enfants au retour de l’école ne comprendront plus leurs parents et réciproquement »" (3)

2- La culture kabyle serait une pure création coloniale. Les berbérophones seraient purement et simplement victimes de l’ancien « mythe kabyle » des militaires et des missionnaires « pères blancs ». Cette dernière position a engendré des attitudes passionnelles pendant la guerre et après l’indépendance (4).

3- L’Algérie est composée de Berbères plus ou moins arabisés : « le sang algérien » est arabo-berbère avec une dominante berbère dont la culture est arabe. Il s’agit là en fait d’une habile manoeuvre pour récupérer le mouvement kabyle le vidant de tout contenu culturel. La « race » est berbère, ce qui n’a aucune conséquence dans un Etat qui combat officiellement le racisme, mais la culture est arabe, ce qui nie l’existence réelle d’une Culture berbère. Aujourd’hui, ces positions ont évolué. On prône la reconnaissance de la culture berbère mais en tant que patrimoine de toute l’Algérie et non plus en tant que propriété d’une région donnée.

Des démarches intellectuelles accompagnent ces positions prenant souvent la forme d’opinions individuelles, mais leur concomitance dans la presse officielle en font des documents significatifs de l’affrontement idéologique autour de disciplines telles que l’histoire et la linguistique. Ces thèses puisent à deux sources d’information :

1- la distinction classique (en France) entre une langue et un dialecte.

2- les affirmations des historiens arabes du Moyen-age.

Le premier courant ne voit dans les langues populaires qu’un phénomène secondaire et sans importance. L’argumentation repose sur la distinction langue / dialecte intégrée aussi bien par les Arabisants que par les francisants. On confère à cette distinction un sens essentialiste qui renvoie à la hiérarchisation des langues : langue scientifique / langue non scientifique. Le dialecte est défini comme une langue inférieure ou abâtardie et non, d’un point de vue descriptif, comme la variation régionale d’une langue.

Le deuxième courant proclame l’origine arabe des berbères. L’hypothèse de l’origine moyen orientaliste des Berbères, posée par des historiens arabes du Moyen-Age est reprise comme un postulat (6). En fait, ces historiens ont tenté de donner une explication, avec les connaissances dont ils disposaient à l’époque, à deux faits historiques et archéologiques qu’ils avaient constaté en Afrique du Nord.

1- L’existence de l’alphabet libyque (7) qui présente certaines ressemblances avec les écritures phéniciennes et sud-arabiques

2- Des traces archéologiques de culture punique (8) que ces mêmes historiens identifiaient comme sémitiques.

Cet affrontement idéologique autour de l’Origine se déroule dans un contexte mouvant. Les arguments utilisés changent au gré des circonstances liées aux alliances du moment et à la situation des rapports de forces politiques. L’arabisation de l’Origine se présente tantôt comme une tentative d’adoption des Berbères - les Arabophones gardant de ce fait leur suprématie culturelle comme fondateur d’une nation moderne - tantôt, comme une affirmation des référents « umma », « socialisme. arabe », contre les valeurs occidentales. Ces discours sur les filiations ancestrales ont un impact profond sur les individus et visent à colmater la brèche ouverte par le mouvement kabyle qui pose les questions difficiles, à la fois, du pluralisme politique et, de la nécessité de la prise en charge du patrimoine oral par un Etat moderne.

D’autres variantes de cette démarche se retrouvent dans les manuels d’histoire conçus sur le modèle nationaliste. Tous visent à minimiser les résistances berbères à la conquête arabe, à brouiller les origines des dynasties berbères musulmanes et à occulter les mouvements « hétérodoxes » qui ont enrichi la pensée islamique au Moyen-Age (les tendances rationalistes, agnosticistes et les « hérésies » berbères).

La seule concession faite aux Kabyles est la valorisation des révoltes berbères contre la domination romaine. Cette concession constitue une réponse au mythe colonial de la vocation latine de l’Afrique du Nord détournée par l’arrivée des Arabes.

Essayons à présent de situer la revendication kabyle vis-àvis de chacun des deux thèmes spécifiques qui sous tendent l’idéologie de l’Etat : l’arabisme et l’islamisme.

1- L’arabisme est un courant idéologique encouragé à l’origine par les anglais au Moyen Orient et dirigé contre la domination turque. Il a été élaboré en grande partie par les chrétiens arabes. Ils lui ont donné son caractère laïque tout en reconnaissant la grandeur de la civilisation musulmane. En Algérie, il s’est mêlé à l’islam populaire et plus tard à l’islam réformiste, citadin et élitaire par ses origines. Plus qu’en Orient où il y eut place dès l’origine pour un arabisme chrétien et où un partage s’effectua entre groupes communautaires musulmans (Druzes, Shiites etc.), l’arabisme en Algérie se confond avec l’islam et un islam considéré comme global et unique (9). En Algérie, la colonisation française, identifiée à une domination chrétienne, a favorisé et confirmé la conjonction arabo-islamique et a constitué à travers elle, chez les Arabophones, l’identification nationale. Il se trouve que ce mouvement a annihilé la tendance berbériste présente dans le premier parti nationaliste (10) créé par des syndicalistes algériens en France, proches du parti communiste. Aujourd’hui le populisme arabo-musulman (11) échappe au contrôle de l’Etat pour se convertir en un islamisme radical chez une partie des Arabophones et des Kabyles arabisés des grandes villes.

2- L’islam : Il est mis au service d’une identité défensive dans ses deux versions réformistes et intégristes. Il semble qu’on a affaire à une « identité islamique » sans véritable pensée ou philosophie telles que celles qui se sont déployées au Moyen-Age musulman. Les réformistes tendent, en effet, à préconiser des changements qui vont à l’encontre de la loi musulmane traditionnelle, mais toujours dans le sens des valeurs admises par l’Occident (pour la réussite matérielle). Ces réformes sont présentées comme provenant de cette même loi dûment restituée à sa vérité après avoir été déformée par les premiers docteurs. Les réformistes considèrent que l’islam est une religion parfaite qui a anticipé sur les expériences techniques et démocratiques que l’Europe découvrira plus tard. L’idée est toujours demeurée - du moins implicitement - que dans la doctrine islamique les moyens pour réaliser un idéal de société équitable existent. Ce courant diffusé en Orient au début du XIXème siècle a fait une entrée tardive en Algérie (1914) où il a livré une lutte prolongée contre le maraboutisme et les confréries. En effet les théologiens modernistes ont combattu le soufisme (12) et le culte des Saints comme des forces hétérodoxes et obscurantistes responsables de la décadence du monde musulman. En fait le soufi « voyageur » de la religion intérieure menace l’unité et la cohésion de la « umma ». Le mystique n’a de guide que sa propre expérience tandis que l’orthodoxie a soin de critères doctrinaux bien établis pour contrôler l’expérience religieuse. Quant aux cultes des Saints, il est intimement lié à la structure tribale des ethnies. Un ensemble de tribus dont les membres se considèrent comme étant issus d’un ancêtre commun, honore d’un culte périodique le fondateur Saint ou Marabout. L’Etat-Nation est aussi bien menacé par les idéaux universalistes du soufisme que par les tensions régionalistes tribales du culte des Saints. C’est pour cette raison qu’il a intégré en Algérie, l’islam réformiste comme religion d’Etat. La récente ouverture démocratique a redonné une certaine vitalité aux confréries.

L’intégrisme actuel assimile ces idées tout en cherchant la permanence identitaire dans l’adhésion à un contenu fixe. Le changement est considéré comme une perte ou une régression par rapport aux origines représentées par le mythe de l’Age d’or de la première cité politique musulmane dirigée par le Prophète : Médine. Les jeunes Kabyles rejettent leurs marabouts pour des raisons contraires à celles des Arabophones. Ils sont perçus comme les représentants d’une religion d’Etat et d’une langue officielle qui menace la leur. Traditionnellement, les marabouts se distinguent de la masse kabyle et proclament leur filiation chérifienne (descendant du Prophète). L’Etat a tenté de manipuler ce fait sociologique pour renforcer l’arabisation et « l’islamisation » en pays kabyle (13). Mais cette distinction marabout/Kabyle tend à disparaitre chez les jeunes dont la désaffection à l’égard du maraboutisme est due en réalité à la perte du rôle des marabouts en tant que médiateur entre groupes rivaux du fait de leur impartialité (caste endogame) et en tant qu’intercesseur entre les croyants paysans et un Dieu lointain. Mais les poètes et les artistes resacralisent la période ante-islamique, tandis que les vieilles femmes sont toujours fidèles à leurs génies et aux gardiens tutélaires des lieux...

Quelles sont les stratégies de réidentification que peut déployer une minorité pour résister à l’assimilation et passer du statut d’une sous-culture à un statut d’une contre-culture (14) ?

Pour changer sa situation le groupe doit se modifier et redéfinir sa position vis-à-vis de la majorité pour augmenter sa capacité d’influence, tout en devenant un groupe visible et actif qui pèse sur le comportement et le regard de la majorité. Et, il doit également aménager une vie interne dense à l’écart de cette majorité (15).

La revendication berbère est conditionnée par la spécificité de la Kabylie par rapport aux autres régions du Maghreb. Cette spécificité réside dans la convergence de trois données fondamentales : sa cohésion sociale, son rôle de réserve d’hommes pour l’immigration intérieure et extérieure et l’introduction de l’école française au coeur de cette montagne pendant la colonisation. Toutes ces données ont permis aux Kabyles de jouer un rôle d’avant garde dans le déclenchement de la « Révolution » et l’encadrement de celle-ci. On constate deux faits importants :

1- le passage direct pour l’intellectuel et le migrant - pendant la colonisation de la vie villageoise à la pensée moderne par dessus la culture arabe savante.

2- l’intellectuel issu directement de la paysannerie renoue souvent avec sa culture d’origine en entamant un travail de collecte et de reprise en charge de la littérature orale.

L’engagement total de la Kabylie dans la guerre et la revalorisation de son passé et de sa culture engendrent un sentiment de fierté qui légitime la revendication ouverte de la berbérité.

Celle-ci s’est exprimée essentiellement par le chant, la poésie et l’écriture.

Chants et poésies

Les créations nouvelles répondent à une attente, presque à un appel de la société kabyle. Les artistes sont poussés souvent malgré eux, à orienter et à servir de guide à la revendication. Tout en échappant à la censure étatique, la chanson a conservé ses plus ancestrales capacités de diffusion, d’infiltration et d’évocation. En réveillant de vieilles valeurs enfouies, en redonnant vie, aux inoubliables mots de la tribu à ravers les rythmes ancestraux modernisés, la chanson a favorisé la rencontre des diasporas kabyles. Les artistes, dont la plupart ont vécu la migration, ont repris en charge les rythmes du vieux répertoire musical féminin (berceuses, contes ... ). Les thèmes nostalgiques ou « révolutionnaires » qui reviennent souvent sont ceux des ancêtres et des héros de, la berbérie. Devant la faiblesse ou l’incapacité de l’élite intellectuelle, fonctionnarisée et refugiée dans le giron de l’Etat, les poètes et les chanteurs engagent une critique sociale rigoureuse et dénoncent les mystifications de l’idéologie dominante. Ils reprennent aussi les refrains des confréries ou ceux des rites agraires et naturistes. La chanson injecte des néologismes, construits à partir de racine touareg (Tàmachek). Dans le même temps, des prénoms berbères anciens se propagent. On donnera aux enfants les noms des héros de l’Afrique du Nord ancienne : Massinissa, Jugurtha ... ou même Koceïla et Kahina, ceux qui ont combattu l’invasion arabe (16).

La langue écrite

Dans la dynamique de la production de l’identité kabyle, on assiste à l’expression volontaire de certains traits culturels et l’occultation d’autres segments doivent passer inaperçus pour l’out-groupe. Dans leur désir de reconnaissance les Kabyles mettent au point un système graphique qui est une notation phonétique du kabyle en ancien alphabet tifinagh modifié (celui des Touaregs). Pourtant l’usage a consacré depuis longtemps les caractères latins mais les puristes s’accrochent à leur trouvaille. Par sa seule existence cet alphabet a joué un rôle important pour la mobilisation de la jeunesse. Longtemps interdit par les autorités, ce code graphique s’est presque sacralisé en devenant un signe secret d’appartenance (17). On note tout de même une ambivalence vis-à-vis de l’écrit car la langue de l’ethnie est à la fois une langue de combat et une langue de l’intimité. Généraliser son enseignement, c’est livrer les secrets du groupe et s’exposer à la « captation » de ses référents par les autres ... Aujourd’hui encore la polémique porte sur l’alphabet officiel à utiliser. Les Arabophones optent pour les caractères arabes ou tifinagh.

Par quelles démarches intellectuelles et idéologiques s’exprime à son tour le mouvement berbère vis à vis de la majorité ? Pour échapper à une répression ouverte le mouvement a été contraint de modifier son caractère « culturaliste » pour se déployer sur le terrain de la démocratie et des Droits de l’Homme. Les Kabyles créent la première ligue des Droits de l’Homme en Algérie avant d’occuper l’espace de la légitimité conféré par leur participation à la guerre. Ils mettent sur pied des « Associations d’enfants de martyres » indépendantes du pouvoir et investissent ainsi les cimetières, ultime caution d’un Etat à la recherche de racines incertaines. Depuis 1988, ce mouvement a donné naissance à des partis à vocation nationale tout en gardant sa sensibilité régionale. Il oscille depuis longtemps entre trois positions.

1- Une position d’avant-garde qui consiste à convertir la majorité à l’idée de la lutte pour la réhabilitation des cultures populaires arabes et berbères.

2- Une position de repli sur la différence régionale. L’idée de vivre en étant égaux et séparés (autonomie, fédéralisme), longtemps rejetée par les Arabophones, fait son cheminement souterrain. Il reste que les frontières ethniques sont plutôt mal acceptées par les masses acculturées des villes - les agglomérations agissent, on le sait, comme un véritable moule assimilateur.

3- Une position « intellectualiste » qui consiste à valoriser la spécificité du Maghreb par sa composante berbère. On tente ici de réaménager l’identité reconnue aux Arabophones afin de la rendre compatible avec la différence kabyle. La berbérite est une composante commune aux Arabophones et aux Berbérophones. L’idée sous-jacente est que la majorité des Arabes maghrébins seraient d’origine berbère. Même si on est proche de la réalité historique, « l’identité » est une question de conscience et de croyance.

Comment peut-on comprendre les deux logiques étatiques et minoritaires qui essayent chacune de s’accaparer du point de vue des origines pour tenter d’assimiler l’autre ? Depuis toujours, les ethnies arabes et berbères ont dépensé une énergie considérable pour préserver les « ansab » qui sont les filiations parentales, familiales et ancestrales (18) L’ancêtre commun est souvent fictif, mais son nom est toujours un capital de puissance et de prestige. Les familles et les tribus sans grande puissance ont souvent établi des liens de vassalité avec les grandes tribus, elles ont pu ainsi participer aux vertus des premiers détenteurs de ce nom. Dans le passé existait un grand nombre de rites d’affiliation (adoption par le sang, tatouage, etc.). L’islam n’a cautionné que le rite de collactation (ridâ’a)(19). Les dynasties berbères qui ont régné sur l’Afrique du Nord et l’Andalousie (Almoravide, Almohade etc.) se sont toujours forgées des généalogies arabes et chérifiennes. Mais l’autorité politique ne rompt presque jamais avec les mécanismes segmentaires à l’œuvre dans l’organisation tribale mais les subvertit plutôt et les retourne à son profit. Le chef d’une confrérie dynastique (Almoravide) préserve l’ordre tribal en se légitimant par des valeurs religieuses. La tradition berbère s’est conservée au prix d’une lutte permanente avec les instances symboliquement dominantes. Ainsi la revendication kabyle ne peut être comprise aujourd’hui que comme l’émergence d’un autre nationalisme ou une transgression grave aux yeux du croyant, l’irruption à ciel ouvert d’un refoulé historique : le pouvoir de l’ancêtre qui remet en cause la croyance en un Dieu transcendant.

L’Etat-Nation inspiré du modèle occidental a tenté, pour se légitimer, de s’imposer comme le support du message ancestral. Pris dans des contradictions insolubles, il. implose laissant place à un fondamentalisme religieux qui semble offrir une alternative universalisante aux jeunes croyants. L’affaissement des solidarités lignagères afférentes à l’ancêtre commun engendre un lien religieux abstrait qui efface tout autre inscription territoriale (maraboutisme). Il constitue une tentative ambiguë de conciliation du sujet universel, citoyen de l’Etat, avec la notion d’un Dieu qui ne s’exprime que par le Livre et par la Lettre. Par ailleurs, cette dimension existentielle et individuelle de la relation du croyant avec le « Maître des mondes » semble être contrebalancée par une quête cyclique de l’extase et de la possession au travers des mobilisations militantes urbaines visant à reconstruire la clôture d’une communauté archétypale grâce au verbe incantatoire qui dénonce l’infidèle et l’étranger... Quant à « la question berbère », elle agit, depuis longtemps, comme un véritable analyseur de la société maghrébine en charriant dans son courant des valeurs et des référents proscrits par une idéologie anachronique qui ne véhicule même plus la moindre efficience ni la moindre éthique. La méditerranéité, l’africanité et les valeurs du nomadisme sont devenues, depuis des années, les thèmes de recherche des poètes et des romanciers berbères. En Orient, les chrétiens ont impulsé une idéologie qui vise à dépasser le fait religieux au profit du fait national soit restreint (libanité, égyptianité), soit élargi (Antun Saâdé et l’idéal d’une grande Syrie, Michel Aflak et le Ba’th)(20). La stratégie des Berbères en Algérie consiste à changer les règles du jeu imposé par la minorité au pouvoir en plaçant leur combat sous le drapeau du pluralisme politique, de la laïcité et des droits de l’homme. Pourtant, si dans un premier temps ces idéaux permettent de sauver la différence culturelle et la liberté de penser, à terme, ils débouchent sur un humanisme homogénéisant et abstrait qui détruit les différences concrètes des communautés ...

Hamid Salmi
Psychologue, psychothérapeute, chercheur en ethnopsychiatrie et en médiation ;Université de Paris-VIII. auteur de « Ethnopsychiatrie : Cultures et thérapies » (Vuibert, 2004)

Notes

(1) Ce qui valait au

(3) Cf. Libération du 30 Décembre 1976.

(4) Ait Ahmed, H.,1983.

(5) Ccs positions ont été synthétisées par Chaker, S., 1989.

(6) D’autres auteurs arabes de cette époque tels que AL-Idrissi et Ibn Hawquel avec véhémence toute possibilité de descendance arabe pour les berbères

(7) Ecriture dont dérive l’alphabet tifinagh des Touaregs. Libyen est le nom donné par les Grecs aux Berbères du littoral.

(8) Les Phéniciens ont créé plusieurs cornptoirs en Afrique du Nord dont Carthage fondé en 814 av. J.C.

(9) La communauté Mozabite (berbère) de doctrine Kharédjite constitue le seul groupe « hétérodoxe » en Algérie. Le Shiisme et le Karédjisme, fortement présents au Moyen-Age, se sont résorbés dans la voie sunnite du rite malékite.

(10) Etoile nord-africaine (puis Parti du Peuple Algérien), fondée à pais en 1926 par une grande majorité de Kabyles.

(11) Le populisme confond le parti, l’Etat, le peuple avec « son passé glorieux et son avenir radieux ». Cette confusion perçue très tôt par les kabyles sentiment de l’honneur tribale déplacé sur le concept de Nation. Quand la structure tribale est intacte, elle empêche la diffusion de ce type de bricolage idéologique.

(12) Courant mystique de l’islam qui postule l’idée de l’absorption de l’homme dans l’essence divine. L’orthodoxie attachée à la transcendance d’un Dieu séparé de ses créatures, rejette cette conception religieuse.

(13) On dénombre environ, une douzaine d’instituts d’Etudes islamiques essaimés à travers la Kabylie.

(14) Une culture qui propose un changement de valeurs à la majorité sans prétendre au pouvoir (écologie, féminisme, culture régionale...

(15) Moscovici S., 1989.

(16) On peut prendre quelques titres dans le répertoire des principaux chanteurs compositeurs :

1 - Ferhat :

Tamazight = « la langue berbère »

A Dû = « le vent » (de liberté)

20 isseggwassen aya = « 20 ans déjà » (de dictature)

2- A :it Menguellat :

Askuti = « le boy-scout »

Ettes = « dors, dors encore » (ou l’opium du peuple)

3- Idir (paroles de Ben Moharned)

Cfu ay ixf-iw = « souviens-toi » (des combats passés)

Et en Poésie : Ouary, M., 1974. Mamrneri, M., 1969. Amrouche, J. 1937.

(17) Ce n’est pas un hasard : cet alphabet ressemble aux tatouages et aux motifs géométriques qui ornent les poteries, les tissages au Maghreb.

(18) Bourdieu, P. 1965.

(19) Avant l’islam l’adoption était considérée comme une manière parmi d’autres « créer » la parenté (pacte de sang, pacte de fraternité, pacte d’alliance donnant naissance à une confédération). Après la révélation seul l’adoption par le lait a étéreconnue juridiquement par l’exégèse du verset coranique (XXXIII : 6).

(20) C’est la deuxième tendance qui a triomphé. Elle a débouché sur un arabisfilc autoritaire qui a renforcé la prééminence de l’élément arabe au détriment des nonArabes (Kurdes, Juifs autochtones, Arméniens ... ).

Source: Afrique du nord