Le poète-chanteur Si Moh vient de faire paraître un nouvel album [2006] aux éditions Ifri. Il confirme encore une fois qu’il est un artisan du verbe, appartenant à une catégorie de poètes qu’on cherche désormais "à la loupe". L’album porte le titre La d-yeqqar, bien que d’autres titres plus allusifs pouvaient mieux le faire. Sept chansons composent cet album : Amulli ameggaz, Tayazit’, La d-yeqqar, Tawr’iqt, Ziγemma, Si zik, Leγrur.

Amulli ameggaz ou le passé revisité

On a beaucoup reproché à Si Moh d’abandonner peu à peu la thématique de l’amour. Pourtant, à regarder de trop près, l’amour est là en filigrane de chaque texte. Même dans les chansons dites "zaouïas", à thématique mystique, l’amour est présent, bien que projeté sur le divin. Même s’il prend diverses formes, la quête est la même.
Dans Amulli ameggaz[Joyeux anniversaire], le poète revisite son passé et y jette un regard très nostalgique. Un bout de papier retrouvé réveille la mémoire :

D lkaγed’ i d-ufiγ γur-i
D tira-m i yi-d-yesmektan
Tabratt turid’ zik-nni
Teskefl-d tad’s’a d wurfan

Le motif du "bout de papier" est devenu récurent dans la poésie de Si Moh. Dans la littérature écrite, le procédé est très usité par les écrivains : un manuscrit, un bout de papier, une missive retrouvée provoquent des écritures et des écrits merveilleux. Dans l’un des plus beaux romans d’Amine Maalouf, dont Si Moh est un fervent lecteur, Le périple de Baldassare, c’est un manuscrit qui déclenche les pérégrinations du personnage central. Chez Si Moh, le bout de papier retrouvé "par hasard" provoque un flash-back qui mène le sujet vers son passé. Les souvenirs refont, alors, surface :

Mezz’iyit nella
Mi nettemsawal

Yewwi-kem wayed’
Tayri-m teğğa-yi d awal

Si le passé est convoqué, c’est pour le comparer au présent. Or, ce dernier est empreint d’amertume.

εedmen-aγ lesnin
Di sin nettwaqqes
Uglan la-γellin
Iz’ri-nneγ la-ineqqes

Di sin neffel-asen i leεwam
Yal wa anta lğiha yewwi
Z’er’ i daγ-xedmen wussan
Wali iman-im di lemri

   
  Lxat’er yerwi
Tt’biεa txetter’
Tazmert la-tγelli
Ccib la-ineqqer’

Comparé à la douceur du passé, le présent est décrit comme un moment de décadence, de déclin. Les lexèmes εedmen, nettwaqqes renvoient au mal-être, au présent, du sujet amoureux. Toutefois, bien que subordonné à la dictature de l’âge et du temps qui passent, le sentiment est encore présent, tempéré, et doux. Il y a des amours dont on ne guérit pas...
Lorsqu’on analyse la thématique de l’amour chez Si Moh, on découvre que le poète la traite de multiples façons. Dans le premier album, l’amour prend la forme d’une folle passion. Suit un sentiment de résignation dans l’album Ur neslib ara. Au fil des albums, l’être aimé devient un doux souvenir que le sujet se remémore dans ses moments de solitude. Il peut aussi ressurgir sous forme d’un rêve éveillé comme dans la chanson At’aksi (album Tiqsid’in), ou sous forme d’une peur de tout ce lui ressemble ; c’est le cas dans la chanson Hubaγ-kem  (album Tati Batata). Ces multiples façons de se représenter l’objet d’amour montrent, si besoin est, que loin d’abandonner la thématique de l’amour, Si Moh en exploite les multiples facettes, suggérant par là que le sujet amoureux - et partant le sentiment amoureux- passe par différents états et ne reste pas figé.

La d-yeqqar : des petites gens pour de grandes causes

Dans ce texte, Si Moh nous raconte l’histoire d’un jeune "artiste" - comme il y en a beaucoup de nos jours et souvent autoproclamés - dont l’ambition dépasse le seuil du réalisme.

Yibbwas yiwen wemsargu
Yeγra tiktabin at’as
Mezz’i mazal yettargu
Iban ur εeddant fell-as
Yewwi-d tizlitt ad tt-yecnu
Γef ‘la liberté d’expression’
La-d-yeqqar’
S ugit’ar’
Ad xedmeγ ‘la révolution’

Si Moh crée un personnage pétri de rêves : défendre la liberté d’expression, défendre les pauvres, défendre l’émancipation (de la femme sous-entendu), casser les tabous, réformer les traditions...et bien d’autres causes. Mais, ce personnage est en décalage avec la réalité.

Yeγra tiktabin at’as
Mezz’i mazal  yettargu
Iban ur εeddant fell-as

Mazal tirga deg-s tett’ef
Mezz’i mazal yettargu
Almi di tirga-s yetlef

L’actualité ne manque pas d’exemples de chanteurs qui s’autoproclament artistes et - et c’est le comble - s’attribuent des missions que personne ne leur accorde. Les événements récents que la Kabylie a connus sont là pour le confirmer...

L’énonciateur du texte La d-yeqqar adopte un ton très ironique. Si les causes que le "héros" veut défendre sont toutes justes, il n’en demeure pas moins que les moyens dont il dispose sont dérisoires. Ressembler à Che Guevara est bien beau, encore faut-il avoir "sa carrure" intellectuelle. Ce qui ne semble pas être le cas de notre "héros" autoproclamé, qui ne dispose pour seule arme que de ses rêves... Or, depuis quand les rêves, à eux seuls, ont-ils bâti des nations ? Le décalage entre le rêve et la réalité, entre la forme et le continu dirions-nous, est source d’ironie. Nous sommes dans une ère où l’on ne mesure guère le poids et la portée des mots...

Tawriqt ou l’Histoire éparpillée

Le motif du bout de papier est reconduit dans le texte Tawr’iqt. Si Moh, dont on connaît l’érudition, se penche, ici, sur un sujet très sensible : l’Histoire.

Tawr’iqt d wad’u tedda
La-tt-ireffed la-tt-yesrusu
       
S tmacint iss i tura
Tettwar’kad’ yebda-tt rekku
Kniγ ddmeγ-tt si lqaεa
Atan γef wacu d-th’ekku

Par le biais d’un bout de papier tapuscrit, Si Moh convoque des pans entiers de notre Histoire :

Wa yewwet almi dayen iγli
Win d-ig°ran yečča-t Kayan
Γef ud’ar rrekba ur telli
Ttwarzen-d akken ma llan
S lqid d lbeεd n tikli
Γer lbabur’ i ten-yur’ğan

Ce passage porte sur un épisode des plus importants de l’histoire d’Algérie : le soulèvement de 1871. Bizarrement, ce pan est occulté par l’histoire officielle. S’il est fait allusion à l’événement en lui-même, tous les drames qui en sont la conséquence sont totalement évacués. Quel livre d’histoire parle de la tragédie des déportés vers la Nouvelle Calédonie ?
Heureusement que la mémoire collective est là pour suppléer au déficit de l’histoire officielle. La tradition orale a su garder les traces des affres des déchirures successives que le pays a connues. L’épisode de 1871 n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’événements historiques sur lesquels l’histoire officielle a préféré mettre un voile.

Mazal tiwr’iqin am ta
Yal yiwet γef wacu d-th’ekku
Yal yiwet sanda terra
Sanda tt-yessawed’ wad’u
Sγers’en taktabt wissen anda
Wid akk yugin a necfu

Tayazit’-iw : un texte allégorique

La chanson Tayazit’-iw constitue une nouveauté sur le plan thématique. Parler de la poule peut paraître comme une idée saugrenue. Il n’en est rien quand on connaît la tradition des fables animalières déjà existante. Slimane Azem est de loin le plus connu des fabulistes kabyles. Taleb Rabah de son côté a chanté Ay aqjun keç d ah’bib-iw. Le texte de Si Moh n’est pas une fable mais une allégorie. La fable est "un court récit, apologue, généralement en vers, dont on tire une moralité". (Dict. Hachette) L’allégorie, elle, est "description, récit, qui court pour exprimer une idée générale ou abstraite, à une représentation particulière ou concrète de la réalité, qui figure cette idée et y renvoie". (Dict. Hachette) Le texte de Si Moh correspond davantage à la description que donne le dictionnaire de l’allégorie. En effet, il n’y a pas de moralité qui s’en dégage. En revanche, le texte est une représentation concrète, une description de la poule. Mais cette description concrète renvoie à quelque chose de plus abstrait.
L’expression "tayazit’-iw" marque le rapport de possession qui existe entre l’énonciateur et son objet, la poule. En français, l’expression "ma poule" est polysémique : il s’agit avant tout d’un terme affectif signifiant : ma petite, ma mignonne. Elle signifie aussi "ma bonne amie, ma maîtresse". (Dict. Hachette). Le texte de Si Moh se prête davantage à la première définition : "ma petite, ma mignonne", des qualificatifs utilisés en compagnie de personnes sur lesquelles on exerce un certain contrôle. Il existe divers rapports entre l’énonciateur et son objet. Le plus important est celui de l’inégalité : seule la "poule" est sensée rendre des compte. Il n’en rien du maître qui ne s’en soucie guère :    

Leεmer’ i s-heggaγ aεwin
Leεmer’ s-sbeddeγ lεessa

Paradoxalement, il est fortement "récompensé", puisque sa poule le "rétribue" : elle lui donne beaucoup d’œufs :

Nek r’wiγ timellalin
Ulac leεtab i tesεa

S’ajoutent au rapport d’inégalité, ceux de la soumission (la poule est soumise à son maître), de gratuité (les efforts de la "poule" ne sont pas récompensés), de négligence (le maître ne se rappelle la poule qu’au moment de la collecte des œufs). Ces divers rapports nous font penser à plusieurs situations relatives à l’actualité tant au niveau local qu’au niveau global, celui du monde.
On assiste au niveau local à l’éclosion de phénomènes nouveaux qui se greffent à la mal vie quotidienne. Celui de la prostitution est très caractéristique. C’est un fléau tend à prendre de l’ampleur. Profitant de la prolifération des pauvres dans un pays riche, des caïds sans scrupules manipulent des jeunes femmes sans défense pour tirer de leurs corps le maximum de gains.
Les caïds, à un niveau global, ce sont ces puissances impérialistes qui, au nom de la lutte contre le terrorisme, soumettent des peuples entiers à des infamies de tous genres...
La poule est utilisée comme un signifiant renvoyant aux multiples rapports régissant le monde contemporain : les uns dominent, d’autres se soumettent ; les uns produisent, d’autres font la collecte...

Ziγemma, de l’espoir à la désillusion

Le thème de la désillusion n’est pas nouveau chez Si Moh. Il l’a déjà traité il y a une dizaine d’années dans la chanson γileγ où il exprimait son désappointement face à des comportements, à des attitudes venant de personnes sensées incarner la classe intellectuelle. Si Moh reconduit le même thème dans son nouvel album et, partant, reconduit le même constat :

Ziγemma aked nek  γileγ
Di sin akken i d-ttasen
Ziγemma aked nek γileγ
D ccir wemdan gar-asen
D ayen z’riγ d ayen walaγ
D ayen akka njerr’eb nessen

La nouveauté est dans l’expression : au lexème "γileγ", le poète acolle "ziγemma", fabriquant un couple de termes interdépendants : l’un ne semble pas aller sans l’autre :

La ttr’uh’uγ seg wa γer wa
Mi ğğiγ wa γer wa ad uγaleγ
Ger nek γileγ d ziγemma
D ziγemma d nek γileγ
Ur d-uγaleγ s ziγemma
Almi wwiγ yid-i γileγ

L’espoir véhiculé par nek γileγ est vite "rappelé à l’ordre" par ziγemma son garde-fou.
Si Moh opère un jeu de langue très subtile. Si d’ordinaire, les mots renvoient à des objets, à des choses, il n’en est pas ainsi dans son texte. Les deux expressions renvoient à elles-mêmes. Il s’agit là d’une nouvelle forme que le poète attribue aux mots : ils deviennent le personnage principal du texte. Ils sont contenant et contenu, forme et contenu. Ce texte traduit l’absurde de la situation de l’homme : un ballottement kafkaïen entre nek γileγ et ziγemma. [Je pensais... finalement...] 

Leγrur’ : la mystique pour fuir le monde prosaïque

C’est devenu une habitude, une bonne habitude : chaque album contient une chanson que Si Moh appelle "chanson-zaouïa". Il a eu, en compagnie de son équipe, une idée de virtuose : celle de moderniser un genre poétique chanté, Adekker’ en l’occurrence. Ce genre est pratiqué dans les zaouïas et lors des veillées funèbres. Il s’agit principalement de chants de louange de Dieu. Si Moh reprend adekker’ pour en faire un genre musical, utilisant une chorale et des instruments musicaux comme le bendir. Autrement dit, Si Moh ne déforme guère le genre Adekker’. Au contraire, il respecte ses éléments spécifiques : thématique mystique, chant à l’unisson, etc.
Leγr’ur’ est une méditation sur le monde matériel qui a de plus en plus d’emprise sur l’individu. Au moment où l’homme s’éloigne des valeurs spirituelles, préférant les valeurs prosaïques, l’énonciateur du texte exhorte à dépasser le monde éphémère :

A yiles-iw ber’ka-k lehdur’
Uz’um ad k-tekkes sseyya
Ay aqerr’u bu leγrur’
Dεu ad terfed lebleyya
Ay ixef-iw yurğan amur
Ma ur t-id-th’ellad’ ad k-id’ur
Amek ara k-yili uzekka

La langue, source de mots et de maux, est invitée à la retenue ; la raison à mettre de côté les illusions ; l’âme à ne solliciter que l’essentiel...

Si zik n zik : Il n’y a rien de nouveau sous les cieux

Le texte  si zik n zik entre en rapport d’intertextualité thématique avec Yenna-d wemγar de Lounis Ait Menguellet. Les deux poètes jettent, chacun de son côté, un regard sur le monde. Ait Menguellet convoque la figure emblématique de l’Amγar azemni pour dire le monde. De son côté, Si Moh, sans faire parler le sage, observe avec sagesse que depuis que le monde est monde, les choses ont fonctionné de la même manière : il y a rien de nouveau sous les cieux.
L’homme est partout le même : il a les mêmes instincts et il est porté par les mêmes aspirations.

Ulac wi ur nebγi ara amkan
Amkan ad t-id-yesseččen

Le refrain vient rappeler qu’il n’ y a rien de nouveau dans le monde. Le temps est circulaire :

Akka si zik
Si zik akka
Si zik n zik
Seg wasmi yeh’kem Ferεun
Qebl-ik qebl-i
Weqbel Cumisa m Leεyun

Si Moh combine et alterne figures et repères historiques (Ferεun, ddewla n St’embul, etc.) et mythiques (Cumisa m Leεyun, tth’iğğin γef ud’ar, etc.) pour suggérer que rien n’a changé chez l’Homme. Seule le siècle a changé, l’être humain est resté fidèle à ses vices et [à]ses combines...
On ne peut s’empêcher, à l’écoute de Si Moh et d’Ait Menguellet, de déceler une affinité thématique entre les deux poètes. Mieux, il y a une sorte de dialogue en filigrane entre leurs poésies. C’est là une heureuse tendance, puisque ces deux poètes sont conscients que s’enfermer dans leurs tours d’ivoire ne peut que leur nuire et que c’est à la lumière de ce qui se fait ailleurs, chez les autres, qu’ils soient proches ou reculés, que l’on évolue.

On l’aura compris, il ne s’agit, ici, que d’un survol du dernier album de Si Moh. S’il pouvait susciter, serait-ce une simple écoute, notre objectif serait atteint. Que le lecteur mélomane nous pardonne de n’avoir presque rien dit de la musique. Nous avons privilégié le texte poétique sur l’aspect musical.

Amar Amezian

P.-S.

: Cet article est paru dans la revue Passerelle  d’avril 2006

Source: Tamazgha