La première Algérienne médecin

Le devoir d’espérance de Aldjia Benallègue-Noureddine ou le parcours d’une battante et combattante.

Aldjia_Benalleg En cette date historique de 1962, et au vu d’une expérience des plus enthousiasmantes poursuivie directement au contact des réalités brutales, tant du terrain que celles d’une implacable quotidienneté, entamée inlassablement depuis 1946, Aldjia Bénallègue-Noureddine, la praticienne, est convaincue d’avoir réalisé son rêve d’enfance : être médecin… mais tout en n’oubliant pas le souhait du père, nommé instituteur en 1912, elle se décide de s’ y conformer : devenir enseignante, tient-elle à préciser, afin de pouvoir « apporter (sa) pierre à l’édification de l’Algérie nouvelle » (p 192). Assurément, point de doute ni de répit pour être parmi les tout premiers hospitalo-universitaires, de surcroît, ne tardant pas à être consacrée solennellement sur le plan international, d’autant qu’elle s’est heurtée durement aux effets du code de l’indigénat et son corollaire de racisme et d’antisémitisme durant aussi bien son cycle d’enseignement secondaire et le cursus universitaire que davantage le parcours professionnel, elle, la première Algérienne médecin, mais en ne transigeant pas avec ses idées et principes : l’humanisme résistant victorieusement à toute épreuve et aux coups de Jarnac ! A merveille, l’humanisme illustré et symbolisé par la couverture de ses mémoires : Le Devoir d’espérance(I) en reproduisant la praticienne en pleine canicule de 1947, précisément en route pour… une visite à domicile !

L’émancipation par l’instruction

A dessein, une formulation synthétisant une double finalité, c’est la formulation performante pour inciter et hâter à la fois la gent féminine de s’affranchir des siècles de réclusion et d’obscurantisme à la lumière de sa propre expérience. Or, dans le cas précis de la petite Aldjia, même certaines prédispositions n’auraient pu suffire en dehors du facteur le plus déterminant. En effet, en plus d’une naissance au sein d’une famille fière de ses racines et si attachée aux préceptes coraniques, c’est essentiellement le rôle du père qui a été décisif. C’est avant tout grâce à sa clairvoyance soutenue par un cursus poursuivi au sein de la prestigieuse Ecole normale de Bouzaréah, source pérenne de toute acculturation, source de richesse et d’ouverture sur le monde extérieur. Sans ces facteurs, Aldjia aurait failli connaître le même sort que celui de ses coreligionnaires, les deux sexes confondus, précisément durant ces années de misère et de surmortalité au lendemain de la Première Guerre mondiale. D’autant qu’en suivant l’itinéraire professionnel du père, d’une localité à l’autre, du fin fond de la Kabylie du Djurdjura jusqu’à Alger, via Médéa et Affreville (Khemis Miliana), la scolarisation n’a pas été commode. En tout état de cause, on ne soulignera jamais assez le rôle du père qui lui a ouvert toutes les portes de l’instruction, la clef de tout affranchissement, la condition impérieuse de tout épanouissement. Par sa culture, par ses principes universels, un père modèle qui l’a tant marquée. Par voie de conséquence aussi et davantage le modèle que Aldjia Benallègue-Noureddine a incarné excellemment durant toute son existence. A cet égard, daignons retenir l’écart résultant entre la date de soutenance de cette première thèse en médecine, la fin des vacances de Noël de 1945, et celle antérieurement du premier médecin, non le Dr Benlarbey en 1884, mais bien le Dr Mohamed Nekkach, en 1880 à la Faculté de médecine de Paris(2), soit 65 ans : un écart très dommageable et imputable essentiellement à la gent masculine, mais préjudiciable à la société tout entière... En fait, par rapport à toutes les générations antérieures, c’est une révolution silencieuse, voire une réelle accélération de l’histoire. En effet, la première Algérienne médecin a ouvert la voie à ses coreligionnaires, dès lors que dès 1944-1945 les premières étudiantes sont entrées dans le service de pédiatrie en entamant aussitôt leurs études médicales : Nafissa Hamoud (ministre de la Santé en 1991) et M. Béloucif (Mme Larbaoui), et dans les années 1950, Janine Belkhodja, Louisa Aït Khaled (Mme Issaâd), Rosa Aït Kaci (Mme Aït Ouyahia), Baya Roumane (Mme Kerbouche), Saïda Benhabylès (p 81).

Le modèle d’hospitalo-universitaire pétrie d’humanisme          

« Dans mes projets d’étudiante, en embrassant la carrière médicale, ni l’agrégation ni plus tard l’Académie de médecine n’avaient effleuré mon esprit. » (p 286). Vingt ans après la date historique précitée, survint une autre mémorable : 1982, celle de l’académisme, suite à sa brillante élection à Paris par l’Académie nationale de médecine, à l’unanimité, dès le premier tour, comme « correspondant étranger ». Et le professeur A. Lemaire, secrétaire perpétuel de cette prestigieuse institution de proclamer : « Ce choix vous montre toute l’estime que l’Académie a pour vos travaux et pour votre personne et je suis heureux d’être, en cette circonstance, l’interprète de ses sentiments à votre égard. » Dans ce cas précis, cette consécration solennelle, au surplus la première du continent, est à méditer longuement car, en sus d’une formation post-médicale classique, c’est avant tout le vécu au quotidien qui focalise l’attention. Très riche d’enseignements est le récit de l’hospitalo-universitaire, le récit dès ses premières visites à domicile en arpentant les rues algéroises et dédales de La Casbah, en s’embourbant dans les bidonvilles des quartiers périphériques pour s’engouffrer dans ces sortes de demeures réduites à une pièce à coucher-cuisine… toutes surpeuplées. C’est bien le riche terrain qui a été découvert et investi, source de mille et une observations et d’enseignements. Bien plus, au lendemain de l’indépendance, dès 1963, une première conclusion, c’est tout un programme qui s’est concrétisé progressivement durant les années 1970 suite à la nécessité impérieuse d’espacer les naissances (p 201), au vu de naissances multiples dans des conditions socioéconomiques insupportables. Bien d’autres réalités socioculturelles et économiques ont imposé le projet d’édification d’une clinique médicale pour enfants (p 205-246) pour : « Prendre à bras le corps la pédiatrie en Algérie. (…), c’est à la fois faire face à la maladie déjà installée, empêcher l’explosion de nouveaux cas par une médecine préventive structurée, dépister la maladie non encore évidente aux yeux des parents… » (p 207). En somme, une formation permanente à même de répondre à toutes les exigences, d’où l’intérêt porté, entre autres, à la génétique et son investissement dans ce domaine, tout en demeurant intransigeante envers toute atteinte aux principes de justice. De le proclamer de vive voix à feu le président Houari Boumediène : « Ce que je n’ai pas admis pendant la colonisation, je ne saurai l’admettre aujourd’hui de la part de ceux qui se disent mes frères. » (p 255). Ainsi, une prestigieuse carrière consacrée pour une même finalité : soigner les patients et les soulager dans la dignité et le respect. Par excellence, l’avènement déclencheur de la féminisation du corps médical, bel et bien une réalité acquise au terme pratiquement d’un demi-siècle (1945-2000), au surplus avec une parité se renforçant de plus en plus !          

- Références bibliographiques          

(1) Aldjia Benallègue-Noureddine 2007), Le Devoir d’espérance, Alger, éd. kasbah, 310 pages. Ce titre se rapproche de Vivre c’est croire par le Pr Messaoud Djennas (2006), éd. kasbah, 556 pages. A Merveille, une excellente analyse allant dans le même sens. (2) Djilali Sari (2006) : Dr Mohamed Nekkach (1854-1942), in L’Intelligentsia algérienne (1850-1950), Alger, éd. ANEP, 320 p.

Djilali Sari

Source: El Watan
Edition du 23 janvier 2008 > Culture