Dans le cinéma marocain, aujourd’hui riche en dirhams et ambitieux pour son avenir (pourvu que les cinéastes ne continuent pas à aligner clichés et platitudes...), se détache un artiste à part, un créateur très doué.                    

Les films de Moumen Smihi, cinéaste tangerois, ne sont pratiquement pas projetés dans les salles de son pays. Et quand cela arrive, l’affiche est vite remplacée par un film commercial. Le très bas niveau culturel des exploitants de cinéma étant connu. Inaccoutumé aux salles de son pays, il faut aller dans les festivals pour voir les films de Moumen Smihi ou passer le voir rue, Sidi Boukhari à Tanger, où l’accueil est subtil et les cassettes vidéo toujours prêtes.

En 1990, invité par Boudjemaâ Karèche à la Cinémathèque d’Alger, Moumen Smihi avait montré une partie de son travail. On se souvient fort bien de ces œuvres sombres et belles à la fois que sont El chergui, ou le Silence de la nuit, un film réalisé en 1975, sur Tanger des années1950, et de 1944 ou Les récits de la nuit, de 1981, une œuvre qu’on a comparé (à un niveau bien plus modeste) à Autant en emporte le vent...marocain !

Deux films qui se rejoignent par leur rigueur et leur qualité, leurs thèmes n’étant pas très éloignés : le drame de l’occupation coloniale du Maroc, la servitude des conditions des femmes marocaines à cette époque : la polygamie, la sorcellerie, le maraboutisme... Lorsqu’en 1988, le cinéma marocain était encore dans un marasme totale, Moumen Smihi avait réussi pourtant un coup d’éclat avec son long métrage Caftan d’amour constellé de passion. Une œuvre manifestement d’avant-garde et jusqu’à maintenant très peu montrée dans les salles. Un film qui tranche avec sa touche poétique, son souffle surréaliste : Khalil, un jeune homme tangérois, rêve de se marier et voit même sa future femme en rêve. Mais la réalité dépasse son rêve : Rachida qui devient sa femme est une superbe créature, une diva qui passe son temps à se regarder dans son miroir. Situation épineuse pour Khalil. A l’heure des comptes, il se demande s’il est bien digne de son rêve... Moumen Smihi aurait tant voulu avoir Isabelle Adjani pour le rôle de Rachida. Elle n’était pas libre ou bien trop chère...

Ensuite, Moumen Smihi émigre quelque temps au Caire, où il réalise simultanément un documentaire sur le cinéma égyptien (Adel Imam, Salah Abou Seïf, Toufik Salah, Khaïri Bishara, Mohammed Khan y apparaissent tour à tour) et un long métrage fiction La Dame du Caire avec Yousra et Izzat Al Aleili. Deux films qui ne sont jamais sortis. Le Centre du cinéma marocain les a enterrés... Retour à Tanger, où il réalise deux documentaires (pour des chaînes de Tv étrangères) : Matisse à Tanger et Chroniques marocaines (en référence à Othello d’Orson Welles, tourné au Maroc).

Puis le tout dernier film de Moumen Smihi Al Ayel, le gosse de Tanger que le jury du Festival de Marrakech n’a même pas mentionné au palmarès... mais en primant avec beaucoup de zèle des petits films européens ou américains. C’est un film autobiographique, l’histoire d’un enfant de Tanger pendant la période internationale de la ville, dans les années 1950. Un film sur le temps qui passe, sur les êtres et les choses qui ne sont plus. Alors que le 7e art au Maroc connaît un nouveau souffle, espérons que Moumen Smihi ne sera pas oublié par... la Commission d’aide à la production.

Azzedine Mabrouki

Source: El Watan
Edition du 30 janvier 2008 > Cinéma