« Une virée », la dernière pièce d’Aziz Chouaki, est représentée au théâtre des Amandiers, à Nanterre, jusqu’au 22 décembre. Entre réalisme et poésie, il visite ses thèmes préférés, l’identité, la jeunesse, l’oppression. Dans sa maison en proche banlieue parisienne, l’auteur revient pour Afrik sur son itinéraire.


Par Anthony Lesme

La guitare sur le côté, toute l’œuvre de James Joyce en apparence dans sa bibliothèque, c’est autour d’un pastis et d’une cigarette que l’artiste nous ouvre ses souvenirs. La cinquantaine, la voix grave, Aziz Chouaki aime raconter les histoires. Derrière le dramaturge se cache un acteur, un conteur, un magicien de la langue française, dont les mots ouvrent des mondes qui se choquent et qui font étincelles.

« Dès que je sens que c’est trop écrit, je casse ». Pas d’académisme, pas de faux semblant, l’homme veut rester fidèle à lui même. Son outil est le français mais son langage, c’est la rue, celle d’Alger, de Paris ou d’ailleurs. L’écrivain aime reprendre les thèmes classiques en y jetant son univers. « Une virée »l reprend « Nedjma », l’œuvre du grand auteur algérien, Kateb Yacine. La pièce est une critique acerbe d’un pays qui sacrifie sa jeunesse au pouvoir, à l’argent et au fondamentalisme. Trois jeunes garçons débarquent sur une plage d’Alger ; pour seul horizon,des bières, des pilules et un destin qui leur échappe

Cette écriture sauvage, rythmée, jalouse d’elle même comme la seule force qui lui reste, Aziz Chouaki la puise de sa vie, intense mélange de rock underground et de littérature universelle. Obsédé par James Joyce, Dickens et William Blake, il dévergonde son anglais de « causeux » avec les « givrés » des sixties. Témoin de l’histoire algérienne autant que celle des Beatles, son inspiration traverse les joies et les drames du pays dont la menace en 1991 provoque finalement sa fuite.

« Les débuts d’un maestro »

« La musique est le fil qu’il faut tirer pour découvrir Aziz » précise Yasmine Chouaki, sa femme. Adolescent, il pleure la première fois qu’il écoute « Michelle » des Beatles, le virus passe comme un coup de foudre. Du fil de pêche ajouté à un vague récipient d’essence en taule, sa première guitare est née ; à 14 ans viendront les autres, les vrais, celles du début de son premier groupe, « Les kids ». Dès l’âge de 17 ans, il joue presque tous les soirs. S’ouvrant à tous les styles, il en fera son principal métier pendant près de trente ans.

Les cheveux longs, passionnés par le cinéma indépendant, le rock et Shakespeare, le jeune homme ne rentre pas vraiment dans les clous de la politique unique pro-soviétique et arabisante du FLN ; juste avant de passer le bac, des policiers l’attrapent dans un café et lui rase les cheveux en le traitant de tous les noms. Meurtri, choqué, il repasse son examen l’année suivante. De ces abus de pouvoir, il prend définitivement ses distances avec tout nationalisme et cultive une profonde indépendance d’esprit.

D’esprit, il n’en manque pas. Docteur de littérature anglaise, il découvre aussi la philosophie. A l’inverse de la musique dont il suit l’évolution, il remonte, tel un assoiffé, toute l’histoire des idées. Multipliant les influences, les recoupements, Aziz Chouaki arrive à la pointe de la pensée alors que dans les rues d’Alger, à la fin des années 80, c’est « le Moyen âge ». Voiles, barbes et gandouras se généralisent sous ses yeux hallucinés. Journaliste depuis peu, sa vie est directement menacée. Les intellectuels tombent les uns après les autres. Il part. Aujourd’hui encore, il dit ne pas avoir assimilé « la mort de ses amis ».

Une nouvelle vie

Installé à Paris depuis 1991, il voudrait tourner la page de l’Algérie. Son expérience, comme le point de départ de ses nombreuses créations – « Aigle », « Les Oranges », « El maestro »-, il souhaite désormais s’ouvrir sur le monde et refuse absolument qu’on le cantonne dans un rôle de porte drapeau. L’écrivain s’insurge en particulier contre les maisons d’édition parisienne qui n’ont pas voulu lui faire confiance et qui désirent toujours le classer dans la catégorie du petit algérien immigré. Aujourd’hui encore, malgré le succès international du roman « L’étoile d’Alger », il n’a toujours pas de maison attitrée.

De manière plus générale, il critique la France et ses idées reçues, son manque de relativisme au regard de la misère du monde. Enfant kabyle pauvre, il s’émerveillait de la solidarité et de l’amour des siens. Cette enfance, Aziz Chouaki l’a toujours dans ses yeux, une innocence, comme cette première image à 4 ans. La neige avait alors recouvert la terre, la feuille était encore blanche, bientôt, les notes de musique, les lettres et les poèmes. Restait la baguette du maestro pour l’harmonie.

Crédit Photo : Jerry Bauer

Source: Afrik

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