Nostalgie des lieux

L’amour chez Si Mohand n’est peut être heureux que dans l’absence, dans la nostalgie des lieux et des êtres. Au village il y a des codes de conduite. Les silences même sont chargés de sens. C’est peut-être comme les poètes de l’anté-islamique, celui des métaphores et des paraboles dans un platonicisme naïf, Si Mohand-ou-M’hand va graduellement vers la vertu qui le pousse à la sagesse, à la foi comme la visite qu’il fut au Cheikh Mohand El Hocine.

Il imagine la rencontre a Dieu, comme enfant, il avait appris le Coran dans toute la ferveur religieuse. Il rend grâce à la Divinité sublime et transcendantale,

* Rapporté par A. Hanoteau, «Poésies populaires de la Kabylie», Paris, 1897.
“Au temps des jours heureux
Ma parole était écoutée
Au temps de ma droite chance
Je m’applique à psalmodier le Coran
J’avais étudié le Coran ligne à ligne
Mon nom était connu de tous
Jadis j’étais chevalier
Je montrais la voie à beaucoup
Maintenant le sort a tourné
Et ma chance s’est endormie”

Mais vers la fin de sa vie, Si Mohand résigné adhère entièrement dans toute la ferveur à la volonté de Dieu.

“La volonté de Dieu s’accomplit
Il comble et Il éprouve
Dieu l’a décidé tout reproche est superflu
Tout acte est pour toi prédestiné
Tu as tout écrit sur les fronts
C’est Dieu qui pousse dans la voie
Hommes suis-je maître de ma volonté ?

Traduit par Mouloud Mammeri

Si Mohand-ou-M’hand en appelle à tous les saints
“Saints de toutes statures
Je vous conjure tous
Aidez-moi à ramener dans la Voie ma raison »,

De si Baloua à Cheikh Mohand-ou-EI Hocine. Si Mohand-ou-M’hand sait qu’il y a le Qessam (celui qui distribue et gère les destins)

“Toi qui nous as créés
A Toi nous sommes accrochés
Hâte-Toi de me délivrer
Très Bon, tu es Le Miséricordieux
Tu veilles sur nous tous,..
Dieu ne peut pas se tromper”.

Dans sa poésie, on retient cette foi et cet attachement à Dieu l’Unique.

“De grâce Dieu prends partie de moi
Puisque Tu sais Tu vois
Je suis enlisé sauve-moi”

Aux Saints, le poète adresse cette prière :

“Je suis coincé
Sortez-moi de l’impasse
Le remède est impuissant à guérir le mal”
Saints de Aït Iraten
Me voici comme l’oiseau paralysé
Par ses ailes coupées
Je suis déjà comme dans la tombe
Adieu les plaisirs sont finis
Maintenant je suis vieux, desséché
Je sens l’épouvante. La peur a fondu sur moi”.

Ce fils de fusillé a écrit plus de 280 poèmes qui sont gardés et traduits par Mouloud Mammeri dont  les “Isefra de Si Mohand” publié en 1956 dans l’édition François Maspero.

Ange-Génie et Clerc

Mais toute cette inspiration, la légende rapporte que Si Mohand ou M’hamed a rencontré un ange au bord d’une source, qui lui a révélé “Parle et je ferai les vers” En ce moment Si Mohand était d’une piété inégalée. Depuis ce jour, Si Mohand ne faisait que versifier. On dit dans la croyance populaire que les génies hantent les eaux. Si Mohand en clerc connaît cette tradition. Il épelle en verbe ce qui lui est dicté. Ces poèmes qu’on appelle en kabyle Isefra est une sorte de Tiqsidin qui narrent les exploits des saints hommes. La poésie de Si Mohand révèle des éclairs de réalité, dans le recueil traduit et commenté par Mouloud Mammeri il y a lieu de lire :

- L’épreuve du siècle (Taluft n zzman)
- Jadis et maintenant (Zik ....Tura)
- Isem adjid
- L’épreuve de l’exil (Taluft l gherba)
- Nostalgies (tujjmiwin)
- L’épreuve de l’amour (talufb n teyri)
- Jeux (Urar)
- Séparations (Faruq)
- Edens perdus (Zziy Legnan)
- Les compagnons (Taluft imeddukai)
- L’épreuve du destin (taluft n twenza)
- L’un…l’autre (Albaâd-alhâd)
- L’épreuve de la fin (Taluft n toggara)
- Vieillesse (tewser)
- Le pèlerinage de l’Adieu (Zzyora bbwem safer)
- Le dernier voyage (Inig aneggaru).

« Il est clair que je marche à la tombe, finis les plaisirs, A tous mes amis je pardonne» tels étaient les derniers vers de Si Mohand-ou-M’hand.

Extraits des poèmes de Si Mohand-ou-M’hand
Traduit par Mouloud Mammeri 

Voici quelques extraits que j’ai voulu présenter pour montrer l’œuvre du poète contenue dans un recueil de 244 poèmes dont la majorité fut rassemblée par Saïd Boulifa et recueillie auprès des élèves de l’école normale de Bouzaréah, des jeunes gens du village d’Adeni de la tribu des Aït Iraten, celle de Si Mohand-ou-M’hand. Si Mouloud Feraoun, lui aussi, a pu rassembler, en 1956, quelques informations sur la vie du poète de chez Si Youcef ou Lefki de Taourirt Amren (voir Mouloud Feraoun :  Les Poèmes de Si Mohand, Paris, Editions de Minuit, 1960).

Vieillesse Tewser


Cœur sur qui séjournent les brumes Ay ul yef izga uyemyim
Me voici tout anxieux Aqlj deg ttexmim
Maigri parmi les chagrins Ay daafey yilifen
J’ai soif de vous. Je veux avec vous rester Nem cedha neb’ anneqqim
Mon cœur saigne U yeççur d idim
A Dieu je veux tout confier Annehk’ iwi y d ixelqen
Le pèlerinage de l’adieu Zzyara bbwen safed
Qui veut méditer Dieu W’ tbyan Rabb’a t iwehhed
Regarde le pauvre Mohand-ou-M’hand Di Muhend-u-M’hend
Dont est dévoyée la raison Meskin iâawj rray is
Il avait étudié le Koran l’avait psalmite Iyra leqwran ijewwed di zik is
Il était jadis vigoureux yeghed
Et le voila qui ne peut plus que lever les paupières. Turo la-ireffed s wallen is.
Mon mal sans remède L mehna w ur tesâi tt bib
M’a livré à l’exil Teggyi d ayrib
Assiste-moi Dieu de Ta Miséricorde Atained alleh nestagfer
Mais Dieu n’est-ce pas accorde la délivrance Yak Rebbi Yedmen tifrat
Ici-bas ou dans l’Au-delà Di Lmut di Lhayat
Car tout a été fixé de tout temps Kulci yura deg ssaheg

(*) Dr Boudjemaâ HAÏCHOUR Chercheur-Universitaire

Notes bibliographiques

1. Mouloud Feraoun : Les Poèmes de Si Mohand, Paris, Edition de Minuit, 1960.
2. Saïd Boulifa : Recueil de poésies kabyles, Alger, Jordan, 1904
3. Mouloud Mammeri : Les Isefra de Si Mohand, Maspero,1982.
4. M. Hanoteau : Poésies populaires de la Kabylie du Djurdjura, Paris, 1867
5. Emile Dermenghem : La Poésie kabyle de Si Mohand-ou-M’hand et les Isefra, Documents Alger, Séries-culturelles, 1951- n°57.
NB : Ce texte a été remis, pour publication, à la revue  TIMMUZGHA du Haut Conseil à l’Amazighité et à la Revue du Haut Conseil de la langue arabe

Si Mohand-ou-M’hand ou le drame du colonisé

Une société traumatisée dans ce siècle de l’épouvante, dira-t-il, où «Tous les maux ont fondu sur nous, et ce monde pour tous a volé en morceaux, ce monde s’est effondré sur ses fondations». C’est le vécu tragique de Si Mohand mais aussi celui de tout un peuple. Témoin lucide de ce siècle de la colonisation. Si Mohand est dans tout le désarroi, «seul, triste et le jour pour lui est comme la nuit», ce vers de Victor Hugo sur sa fille Léopoldine illustre bien le vécu quotidien des Algériens. Les dures réalités de la misère quotidienne l’exaspèrent et l’exil était pour Si Mohand une source féconde d’inspiration. Il disait de lui tel que rapporté par Mouloud Mammeri dans les “Isefra de Si Mohand”.

“Jadis, je fus clerc. Aux soixante Sourate.
Jadis, je maniais la plume, m’adonnais à l’étude sans repos.
Mon nom était connu de tous.
Jadis, j’étais chevalier, comblé de biens et entouré de disciples.
Nul n’est libre de rester chez lui, de l’exil amer est la condition”.
De la déchéance à laquelle on se résigne mal à l’inquiétude. Voilà le lot quotidien du poète. Les anciennes solidarités ont volé au vent des neuves ruptures.
“En ce siècle ingrat, nul ne te secourt si tu tombes”.

Dr Boudjemaâ HAICHOUR

La Nouvelle République - 31 décembre 2005 / 2 janvier 2006

Si Mohand et Rimbaud
Deux poètes atypiques, deux mythes incomparables

Pour marquer le centenaire de la mort de Si Mohand (1905-2005), nous avons jugé utile d’en parler sous l’angle de cette comparaison fondée sur des similitudes et des différences évidentes, telle l’originalité qui fait la beauté d’un poète véritable.

Leur célébrité vaut bien une comparaison, même s’ils sont incomparables. Si Mouh ou M’hand a rencontré au printemps de sa vie l’armée coloniale qui, en faisant disparaître son village, a décimé sa famille, Rimbaud a connu une jeunesse perturbée mais il a baigné dans la civilisation chrétienne et la culture gréco-latine.

Si Mouh ou M’hand était d’expression kabyle et de culture populaire. Avant de commencer à errer, il avait appris très tôt le Coran et reçu dans une zaouia un enseignement en arabe classique qui lui permettait de se classer parmi les rares lettrés de son temps. Rimbaud a fait l’école française et très jeune, il avait donné les signes de sa vocation de poète.

Lui aussi a mené une vie de bohème ; Londres, Bruxelles, Milan, Stuttgart, Copenhague, Hambourg, Vienne l’ont vu passer plusieurs fois et ce, avant qu’il ne s’embarque tour à tour pour Alexandrie, Chypre, Aden, Batavia, l’Ogadine. Il tenta même une carrière militaire en s’engageant dans l’armée hollandaise, mais ne tarde pas à déserter pour recouvrer la liberté, si chère à tous les poètes.

C’est vers dix ans qu’il devint autonome à la faveur d’un père capitaine de l’armée souvent absent et qui abandonnera sa famille dès sa mise à la retraite, et d’une mère autoritaire et imbue de principes bourgeois.

Quand on n’a pas connu l’affection parentale pendant l’enfance, on devient psychologiquement déséquilibré. Une longue frustration conduit à la violence, sinon au dévoiement ou à la vie de marginal.

Il finit par mourir dans la douleur et la misère, à moins de 40 ans, après avoir été le maître incontesté du symbolisme et le précurseur du surréalisme.

Si Mohand aussi n’a jamais connu de vie stable. La colonisation est pleinement responsable de son destin tragique. Elle lui a tout démoli, son village et son univers familial, au point de le priver du feu sacré dont les jeunes ont besoin pour s’épanouir, connaître ses repères.

Sa vie durant, il allait et revenait de Kabylie en Tunisie, ne trouvant refuge que dans la poésie et la drogue. Quand il avait quelque économie, il la dilapidait auprès de celles qu’ils aimait rencontrer au cours de ses pérégrinations à Annaba, Tunis et ailleurs.

«Je prie Dieu de leur inspirer la voie droite : Qu’elles aillent loin de moi, je n’ai plus un sou» (trad. de deux vers, Mammeri, p. 41).

Deux vies de poète, deux itinéraires et quelques similitudes

Rimbaud a beaucoup travaillé sa poésie. Son cas rappelle les propos de Molière faisant allusion aux spectateurs à qui il fait part de la peine qu’il s’est donnée pour composer des pièces théâtrales versifiées, en disant : «Que de vers qui ont fait rire le public ont coûté de larmes à l’auteur.»

Pour atteindre la perfection, il a dû transgresser la syntaxe en restant dans le respect des règles, remanier sans cesse la rime, le rythme et les sons musicaux, choisir des mots expressifs à valeur symbolique et métaphorique pour mieux impressionner, convaincre, atteindre la consécration. On a défini Rimbaud comme un mystique à l’état sauvage, et on a retenu de son œuvre Une saison en enfer, les traits du sacrilège de la religion et de la société.

Pour Camus, il a été le plus grand poète de la révolte. Michel Decaudin, auteur de la préface consacrée à ses œuvres dit qu’on a cru trouver la clé de la poésie de Rimbaud dans l’alchimie, ou dans la kabbale, ou dans la sagesse hindoue, ou simplement dans un jeu de rébus.

Chez Si Mouh ou M’hand, la poésie coulait comme de source abondante. Aux dires de ceux qui l’avaient connu et selon la version de Mouloud Mammeri, il était assis près d’une source lorsqu’un ange se présenta à lui pour le mettre impérativement devant une alternative : versifier ou parler. Si Mohand aurait choisi de parler. Et depuis ce jour, les poèmes sont venus de lui naturellement sous l’impulsion de son double angélique qui donnait à ses paroles une forme poétique.

Si Mohand a appartenu à une société où la poésie s’est imposée pendant des siècles. Comme un genre majeur. Privée de l’écriture au fil des colonisations, la population en avait fait un moyen efficace de communication. Les boutiques des artisans et les places publiques devenaient parfois des lieux de rencontre où s’organisaient des joutes oratoires. Le seul inconvénient était que toute la production passait par l’oralité, et pour peu que la mémoire fût défaillante, une bonne partie se perdait au fil des générations, devenait anonyme.

Malgré les interdits, même les femmes contemporaines de Si Mohand pouvaient exercer leur talent dans ce mode de transmission esthétique, ceci à l’image de l’Afrique à longue tradition orale qui a vénéré les griots sans jamais manquer d’apprécier les griottes.

Si Mohand, un pécheur incorrigible

La vie de Si Mohand dominée par l’errance et les trois vices dont il n’arrivait pas à se débarrasser : boire, fumer, aimer, a été marquée par une brillante carrière de poète admiré. Il composait dans la langue de ses aïeux des vers adaptés au contexte et destinés à tous ceux qui pouvaient l’écouter. Il fallait l’écouter d’une oreille attentive pour saisir au vol ce qu’il déclamait, car Si Mohand ne répétait jamais un poème fraîchement élaboré, peut-être parce que l’ange qui l’habitait ne le voulait pas.

Une fois, c’était chez cheikh Mohand ou El Hocine, un autre artisan du langage chez qui, sous le prétexte qu’il sentait sa mort prochaine, il s’était rendu. Si Mohand resta muet au grand étonnement du cheikh qui l’avait reçu avec courtoisie et qui s’impatientait de l’entendre improviser des vers. «Cheikh ! dit un adepte des lieux, votre visiteur ne parle pas s’il n’a pas consommé son produit dopant, et si tu veux on va aller le lui chercher non loin d’ici.»

Par respect du saint homme, Si Mohand avait dissimulé sa pipe derrière un buisson. Et sitôt dit, on lui apporta sa pipe que le poète bourra de drogue. A peine eut-il tiré quelques bouffées que les vers vinrent d’eux-mêmes. Un poème prit forme. «Répète-le», lui dit le cheikh sidéré. «Non, répondit tout de go Si Mohand, je ne répète jamais mes vers.» Le cheikh s’emporta et lui demande de retourner à ses vices en lui souhaitant de mourir loin de sa terre natale. «Si Dieu veut, mais à condition que ce soit à Asseqif Netmana», répliqua Si Mohand avant de se remettre à boire, fumer, fréquenter.

Le kif, la cocaïne, l’absinthe, le vin devaient être à ses côtés pour oublier les malheurs qui s’étaient abattus sur lui. Même ceux qui lui restaient des plus proches comme son oncle paternel, ses deux frères et sa mère émigrés en Tunisie, l’avaient reçu froidement lors de son dernier voyage qu’il avait tenu à faire malgré la misère, la distance.

Il lui fallait parcourir la distance à pied. Aujourd’hui, avec le recul, on l’imagine cheminant doucement, un sac sur le dos, sous le froid ou la chaleur et dans les mêmes vêtements à l’aller et au retour.

Pour se procurer quelque argent, il aidait son frère dans la gargote, confectionnait des beignets, se faisait payer comme écrivain public pour les lettres qu’il écrivait en arabe aux ouvriers illettrés qui le lui demandaient.

Et comme à chaque fois, toutes les économies allaient dans l’alcool, la drogue, les lieux de débauche. «Kif et vin agitent mon cœur tant j’acquiesce à tous mes désirs», puis dans un autre poème «Délivre-moi du kif et de la cocaïne saint Baloua, je suis malade guéris-moi» (traduction de Mouloud Mammeri).

C’est entre 1857 et 1871 qu’il a vécu un drame qui allait décider de son sort qui est aussi celui de la Kabylie.

Pourtant, s’il n’y avait pas eu d’occupation coloniale, tout le prédestinait à une existence heureuse et propre, dominée par la pratique religieuse, une vie spirituelle et d’ascèse orientée vers le bien et le rapprochement de Dieu. Il venait de sortir de la zaouia quand, tout à coup, il y eut comme un renversement brutal qui lui a emporté ce qu’il avait de plus cher. Il aurait même tenté une vie conjugale, là aussi ce fut l’échec à vie. Sa belle famille avait émis le vœu de l’empoisonner… tant elle le considérait comme un indésirable. C’est à partir de ce divorce forcé qu’il devit poète malgré lui.

A la différence de Si Mohand sur qui le destin s’est acharné en l’accablant de malheurs : village disparu, père fusillé, oncle paternel déporté, oncle, frères et mère exilés forcés en Tunisie, Rimbaud a choisi d’être un poète errant.

Après une éducation sévère de la mère et l’absence frustrante du père, il fait de brillantes études qui auraient pu le conduire à une brillante carrière s’il ne les avait pas interrompues volontairement. Mais tel n’était pas son tempérament forgé par un caractère difficile, ses tendances à la fugue, sa révolte à la fois contre la famille, les convenances, la morale et la religion. Son professeur de rhétorique avait remarqué ses qualités déjà révélées à l’enfance : originalité incontestable, étonnante faculté d’assimilation.

Au lieu de continuer ses études, il va à Paris et se fait arrêter pour n’avoir pas payé son ticket de train ; c’était à la veille de la guerre contre les Allemands, 1870-1871, dates marquantes pour Si Mohand et toute sa Kabylie natale, mais dans un contexte beaucoup plus grave.

Une poésie engagée, des idéaux fondés et clairement exprimés

La vie sentimentale de Si Mohand occupe la première place dans sa production poétique. Elle traduit tout ce qu’il ressent intérieurement face à un monde sans perspective d’avenir. Lui, à qui la vie errante est arrivée comme un accident de l’histoire, il devait privilégier ses frustrations de poète sans famille trop éprouvantes pour qu’il en fît abstraction. Ainsi, quelle que soit la rubrique à laquelle appartient chacun de ses 280 poèmes recueillis par Mammeri dans son livre Les Isfra de Si Mohand, le mieux fourni par rapport à ceux de ses prédécesseurs, le poète revient de manière allusive à ses douleurs intérieures.

Parmi les poèmes placés sous le générique Prières, nous avons choisi le dernier pour son contenu. Ecrit dans un style synthétique, beau pour sa concision et ses images emblématiques, l’auteur parle de regrets, de misère matérielle et sentimentale, de frustration, de résignation. On pourrait le placer dans une perspective à la fois rétrospective et prospective.

«Si ma raison n’était point égarée / j’aurais juré de renoncer au kif, galvaudé par les proxénètes / en tout lieu Dieu a fait des partages affligeants / Il a fait le bonheur de l’esclave / Et jeté au rebut l’élite de l’esprit / Efface mon Dieu notre misère / Tu y es tenu / C’est maintenant le tour des malheureux.» (traduction de Mammeri).

Les plantes en général et les fleurs en particulier constituent chez lui des supports privilégiés pour leur capacité à pouvoir rendre concret ce qu’il y a de plus abstrait chez l’homme. On n’a pas besoin de reproduire le plus beau pour ses nombreux signifiés où il parle abondamment de son jardin où prolifère le basilic, tant il a voyagé de bouche à oreille chez tous les passionnés de Si Mohand. On lui trouve parfois quelques similitudes avec le chanteur Slimane Azem qui a beaucoup puisé de la poésie de Si Mohand, les deux ont souffert mais différemment de l’exil. Nous avons pu trouver d’où le chanteur a tiré sa chanson qu’il a naturellement remodelée pour avoir une forme mieux adaptée au public.

«Hioudeau / fonds dans le ciel / cette fois sans doute vas-tu emporter mon message / va chez Lahbib / compte-lui seul à seul / tous les saints que j’ai visités / Dis-lui : je suis à terre souillé / ou en mer perdu / Priez que je ne sombre pas.» (traduction de Mammeri)

Rimbaud a vécu lui aussi en marge de la morale et de la société, parce qu’il l’a voulu et ce, dans une aventure dite du voyant telle qu’il l’a conçue par un dérèglement des sens qui lui fait connaître toutes les formes d’amour, de folie, de souffrances.

Le Bateau ivre a été composé après sa première expérience de la liberté en arrivant à Paris où il apprend le vrai visage de la vie et ce qu’est la loi. Ce poème symbolique entre dans ses premières illuminations suivie d’Une saison en enfer, poèmes en prose d’une puissance créatrice inimaginable. Il fait part de ses regrets d’avoir eu comme compagnon de route Verlaine qui a attenté à sa vie en lui tirant dessus avec un pistolet, pour une affaire non élucidée. Une saison en enfer est peut-être l’œuvre des désillusions, si l’on s’en tient à ce début significatif

«Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. Et je l’ai trouvée amère. Et je l’ai injuriée ! Je me suis enfui. O sorcières, ô misères, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié ! »

N’a-t-on pas vu dans ses aventures exotiques, une thérapie, voire une envie d’effacer de sa mémoire les premières expériences malheureuses ? Il entame une nouvelle carrière de voyages et d’aventures exotiques dont nous avons parlé précédemment. Il ne faut pas oublier d’ajouter que Rimbaud applaudit à la chute de l’Empire, apprend avec joie l’insurrection de la commune et s’indigne de la répression qui ont valu à Louise Michel d’être déportée en Nouvelle Calédonie où elle a fait la connaissance des Algériens lâchés dans cette île immense considérée comme une prison à ciel ouvert pour des révoltés et combattants de l’envergure de ceux qui ont mené l’insurrection en Algérie en 1871.

Légendes canaques qu’elle a écrit comme prisonnière politique, Louise a jugé utile d’adjoindre un poème de Si Mohand, venu peut-être de la bouche de l’oncle déporté. Rappelons aussi que Rimbaud attaque dans ses nombreux poèmes et violemment Napoléon III ainsi que le conformisme et le catholicisme, tout en exprimant sa compassion pour les pauvres gens.

Boumediene A.

Lire: Dossier: Si Mohand u M'hand poète kabyle[1/2]

Source: DZlit