De Charybde en Sylla

 

“Toute langue est issue d’une culture, et véhicule la culture dont elle est issue”. Ce truisme n’est l’apanage d’aucun savant ou spécialiste en linguistique : il découle simplement du bon sens commun, essence d’une réalité universelle. La culture berbère a traversé des millénaires, et essuyé moult " invasions linguistiques ", à travers son histoire. Par sa force et sa richesse, elle a su bâtir une langue orale d’une vigueur exceptionnelle, qui a défié le temps et intégré en son sein (et donc avalé) les autres langues.

Aujourd’hui encore l’oralité véhicule un enseignement non négligeable. Mais avec la mondialisation " standardisante ", instillée par l’audiovisuel, l’Internet et l’écriture, la sauvegarde d’une langue, dite minoritaire, tel le berbère, ne réside plus que dans l’usage de ses locuteurs : elle doit aussi et surtout s’enseigner. " Car les langues, écrit Claude Hagège, professeur au Collège de France, ne permettent pas seulement de parler ou d’écrire notre histoire bien au-delà de notre anéantissement physique. Elles la contiennent." 


Qu’en est-il de l’enseignement du berbère en France ?

Petit rappel historique sur l’émigration des Berbères en France


D’aucuns, historiens et observateurs, s’accordent sur le fait que les Berbères – les Kabyles, en particulier- constituent l’une des communautés étrangères les plus anciennes de France. Concernant les Kabyles, leur départ vers l’Hexagone a commencé vers le dernier quart du 19ème siècle, au lendemain de l’insurrection de 1871 ( soulèvement de la Kabylie contre l’occupant français).

Les Berbères marocains, quant à eux, le début de leur présence ouvrière en terre de France se situe vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Leur flux migratoire devient important dans les années 60 et 70. Cependant, d’autres pays comme la Hollande ou la Belgique accueilleront aussi beaucoup de Berbères marocains.


Le Berbère et l’enseignement universitaire 


Depuis les années 50, il existe dans les académies parisiennes une épreuve facultative orale de berbère. Mais la plus vieille institution universitaire française à enseigner le berbère est l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (l’INALCO), depuis 1913. D’autres universités dispenseront, plus tard, dans leurs cursus, un enseignement du berbère, mais seulement à titre optionnel : ainsi l’université Paris VIII (St Denis) depuis le début des années 70, et l’université de Provence (Aix-Marseille I ) depuis 1981. D’autres cours, quoique de façon sporadique, ont pu être ouverts par des universités telles que Paris V, Paris III, Lille III, Toulouse II… Ce constat peu favorable à la stabilité de l’enseignement et à la progression de la langue berbère en France est inhérent aux moyens humains et matériels dérisoires qui sous-tendent l’immense et dure tâche. A l’INALCO où l’on délivre des diplômes du 1er, 2ème et 3ème cycles en études berbères, seuls trois enseignants sont titulaires. Un équivalent horaire de deux postes d’enseignants est dispensé sous la forme d’heures complémentaires, ou attribué à des contrats à durée déterminée. 


 L’enseignement primaire et secondaire


Jusqu’à aujourd’hui, il n’existe en France aucun enseignement stabilisé ou officiel du berbère dans les collèges et les lycées français. Cette langue ne bénéficie d’aucune aide ni d’aucune prise en charge par les institutions françaises au niveau national. Pourtant, selon certaines études, le berbère devance de loin les autres langues facultatives dont quelques unes telles que : le turc, le vietnamien, l’Arménien, le serbe, le croate… bénéficient d’un statut officiel et d’un appui d’un Etat. Depuis 1995, une épreuve écrite de berbère peut être présentée au baccalauréat. Elle est organisée par l’Education nationale, mais les sujets sont préparés et corrigés par l’INALCO, suite à une convention entre cette institution universitaire et la direction des enseignements scolaire. Aucune préparation à cette épreuve n’est proposée aux élève dans un cadre scolaire étatique – mis à part quelques chefs d’établissements, initiative très rare, qui essayent de créer un semblant de cours. L’essentiel de l’enseignement du berbère en France est assuré par des associations culturelles. Des hommes politiques de gauche et de droite, à l’instar de Jack Lang, en 2002, ou de Jean-François Copé, en 2004, ont manifesté un semblant d’intérêt pour la normalisation de l’enseignement de la langue berbère. Pour le premier il s’agissait ni plus ni moins que d’embrigader le Berbère dans " une expérience marginale et exploratoire " sans aucune assise scolaire normalisée. Pour le second, sa " mise en place d’une expérience d’enseignement pour la préparation des épreuves du Berbère au bac dans un lycée parisien, le lycée Lavoisier ", est restée figée à ce jour. En France, la question de l’enseignement du Berbère est toujours posée. Selon Moh Cherbi, l’un des enseignants du Berbère les plus connus en France, " la question du berbère reste posée tant que son officialisation n’est pas effective en Algérie. Mais si là-bas le combat incombe à tout un peuple, ici, en France, le rôle des intellectuels est important. Leur combat essentiel est de porter la revendication identitaire et linguistique berbères jusqu’aux institutions françaises et européennes afin de normaliser l’enseignement de la langue au niveau national. "


Le berbère, une langue en France


Pourtant c’est ce qu’il ressort du débat qui a eu lieu en France, entre juin 1998 et mai 1999, autour de la ratification de la Charte européenne des langues régionales minoritaires. Pour la première fois, une proposition officielle de considérer le berbère comme langue de France est annoncée publiquement.

Cependant, La France n’a jamais ratifié ladite charte.

Au Royaume-Uni, le Cornique, langue régionale parlée par une centaine de personne vit aujourd’hui sa plus belle renaissance. Grâce à sa protection par la Charte européenne de langues régionales ou minoritaires, cet idiome celtique des Cornouailles est enseigné aux enfants à l’école. Parmi ses fervents défenseurs, la romancière Ruth Rendell et la chaîne de supermarchés Asda. Cette dernière pratique dans ses magasins cornouaillais un affichage bilingue : Anglai/Cornique.

Les Berbères de France, détenteurs de multiples commerces, ne doivent-ils pas tout simplement commencer par montrer l’existence et leur attachement à leur langue par son inscription sur les devantures au côtés du Français ? Chose par ailleurs, pratiquée il y a belle lurette par les communautés arabe, turque, grecque, etc.

Bien sûr, le combat est sur tous les fronts. Aucune démarche n’est à négliger.


Source: La Dépêche de Kabylie

Édition du Mardi 29 Avril 2008 N° 1798   
Synthèse A. B.