Un poète touareg, Hawad, a relevé le défi de publier un recueil de poèmes en édition bilingue, français et touareg, défi d’autant plus étonnant lorsque l’on sait que le touareg est surtout une langue orale et que l’écrit consiste essentiellement à tracer des signes dans le sable ; c’est d’ailleurs le seul recueil actuellement publié en langue touareg.

Ce livre s’intitule « Buveurs de braises », long poème en douze chants, accompagné de calligraphies tifinagh (écriture des touaregs) originales de Hawad.

J’ai découvert ce poète en écoutant une émission sur France-Culture, « Poésie sur paroles », le 9 mars 1996 à 19 h 30. Ce fut pour moi, un choc émotionnel profond que d’écouter ce cri des entrailles provenant d’une autre culture mêlée à un instinct de conservation porté à l’extrême, s’acharnant à conserver sa propre identité et j’ai alors ressenti pourquoi Hawad avait appelé son recueil « Buveurs de braises ». En effet, la violence est un feu auquel tout touareg se brûle pour essayer de défendre son territoire et son nomadisme si mal accepté car difficile à contrôler par un pays. Il reste les cendres, le résidu et comme Hawad nous le dit :

« Ô assoiffés
nous avons bu les braises ».

Le peuple touareg est un peuple guerrier et Hawad nous parle des « chars du Sahel », de « la rafale d’une mitraillette » ; c’est aussi un peuple meurtri dans sa chair :

« je porte le deuil et la résistance
Mon visage est la métamorphose
de toutes les défaites de l’histoire
en revanches de l’aube
sur le crépuscule ».

Le poète élargit alors les revendications de son peuple à celles de tous les peuples bafoués de monde entier :

« Afrique et Amérique Latine
en plein poumon sont piétinées
âmes flétries ».

La poésie de Hawad est un cri qui prolonge l’âme de ces nomades déchirés entre modernité et tradition. Le poète emploie le « nous » pour insister sur le fait qu’il ne fait qu’un avec la lutte de son peuple.

Pour Hawad, la modernité signifie la société de consommation donc de destruction de l’être. Face à elle, la poésie est une arme, une force qui peut devenir violence même si cette violence des mots est porteuse d’une paix en elle-même. Tout touareg fait des poèmes :

« Ils nous ont volé les larmes,
Ils ne nous voleront pas la poésie. »

La rébellion des touaregs continue au Niger mais la sécheresse décime les troupeaux. Beaucoup préfèrent la facilité de la sédentarisation et Hawad n’est pas tendre avec ceux qui ont suivi ce chemin. Il crache son amertume sur eux et sur ceux qui ont voulu nationaliser le peuple touareg :

« En 1917 la France nous a châtrés
puis le Niger nous a jetés
dans un marécage de gale
le Mali nous a tannés de poux
la Libye nous a empâtés la langue
l’Algérie nous a mis le licou ».

Tour à tour, il cite la France, le Niger, le Mali, la Libye, l’Algérie, ... Chacun a voulu enfermé ce peuple, le soumettre mais c’est un peuple qui revendique le droit d’être nomade et possède une vie qui ne se soumet pas :

« O touareg
Ou bien l’orgueil
d’une vie fière
une vie qui ne soumet
pas même la dignité de l’ennemi
la mort
Ou alors l’effacement
jusqu’au résidu de notre semence
cette goutte de sueur
qui déjà se confond
avec le gravier
pavant la voie
de l’infini nomade ».

Il y a une opposition entre la force de la violence verbale qui témoigne de la lutte d’Hawad pour préserver l’identité des touaregs et la douceur, la profondeur et la pureté qui, par moments, jaillit de ses poèmes :

« Nous sommes le miroir du futur
Où est l’éclair
qui veut connaître
le visage du crépuscule
fondu dans son aube ? »

« Nous sommes la mémoire et le rêve »
« Nous sommes la branche et la racine
du temps »

« Et nous savons
faire oublier à l’homme
le chagrin de ses perles ».

Cette opposition entre violence et douceur n’est qu’apparente car comme un guerrier, Hawad a besoin de se ressourcer dans le silence, la poésie pour y puiser sa force. Il veut nous émouvoir, nous provoquer par des images neuves entre ciel et terre :

« La terre et les cieux sont nuée
de larmes et de mugissements »

« Et nous savons
veiller sur le compagnon vent
quand il s’épuise et brise ses ailes
et apprendre à l’étoile
à rire quand elle s’aveugle ».

Le vent est le seul allié car il efface les traces du passage des nomades là où l’eau est dépendance et où les pluies peuvent être lieu d’embuscade si elles ne sont pas empoisonnées. Pourtant l’eau, c’est la vie et encore plus dans le désert mais le touareg apprend à supporter les manques ce qui fait sa fierté, son orgueil :

« Avec tout ce qui s’est effondré sur nous,
même s’il s’agit du ciel,
avec le fardeau,
nous marcherons ».

Hawad vit depuis 1995 en France. Il nous dit qu’il y a ici des gens plus touaregs que les touaregs (les SDF, les victimes de l’exclusion, de la consommation, tous les délaissés).

La poésie d’Hawad est un cri de guerre contre l’injustice envers son peuple et par extension, envers tout être bafoué :

« Et le front de la nuit
que nous avons blanchi
en veillant sur la pierre
de la résistance ?

Comme nos frères fils d’Israël
au temps de leur grand exil
je bois la conscience nocturne de l’encre
et m’enivre de la raison de l’alphabet ».

La litanie revient, incessante, lancinante, obsédante. Le touareg veut être l’homme du passé dont les origines remontent à plus de deux mille ans mais aussi celui du futur :

« Nous sommes les rivets de la mémoire
dans les tempes de l’aube
et les traits de feu
posés entre les racines
et les envolées de l’absolu ».

Son cri devient lamentation :

« Mon visage est grimé
de lames d’étincelles »

« Car nous sommes
cette pierre tombale
du temps et du vent ».

Hawad a faim d’absolu, d’une faim jamais rassasiée :

« d’une faim d’étoiles
que j’avalerai
dans la poussière de la marche »,

faim d’absolu et soif d’espace, de liberté :

« Écartez-vous, écartez-vous
laissez-nous encore
la bride de l’épuise-vent
Pour l’homme des carrefours
et de l’embouchure des rêves
nul besoin d’un mensonge
crue de larme
bridée par la pitié ».

Comme Icare, au risque de se brûler les ailes au feu de la braise, il veut s’envoler dans le désert des grands espaces :

« Hommes
rêvez
de tous les larges du désert
où nous sommes libres
un seul peuple fier
jalousant les étoiles ».

Il se fait messager pour conserver l’identité de son peuple. Il ne veut pas que les touaregs deviennent un objet de curiosité malsaine et humiliante :

« Hé Touaregs
fruits exotiques pour les média
et les quincailleries touristiques
made in Paris-Dakar
singes toutes directions ».

Il secoue la léthargie des touaregs prêts à oublier leurs origines, par un leitmotiv de questionnements :

« N’avons-nous pas existé ?
Nous étions peuple de javelots »

« N’avons-nous pas vécu ?
Nous étions les palmes
des aurores et des routes
psalmodiant les voix
des tendons et des racines
en fouets enveloppant
la colombe des rêves
au fond des girons
de la flamme et de l’amour »

et il affirme :

« Et Toi
l’autre rive
Pégase aux ailes
de chardons et de braises »

pour finir avec :

« nous avons nourri les braises
Échardes
nous avons remonté la douleur
jusqu’aux fibres du nerf
Et fiel aigre
nous délions les vertiges
et la panse des météorites ».

Comme Pégase, Hawad part vers un désert ailé qui a banni les frontières.

Catherine RÉAULT-CROSNIER

19.09.1997

Bibliographie :

HAWAD, « Buveurs de braises, Ed. MEET, 1995.
Émission « Poésie sur paroles » de Jean-Baptiste PARAT, le 09.03.1996.
Émission de télévision sur les touaregs sur Monte Carlo en avril 1997.

Source: crcrosnier