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L’initiative est probante

« Spiritualité, soufisme, sacré, rite, possession, extase, transe. Tagnawite, diwane, gnawa, ousfane. M’louk, koyou, bordj. Maâlem, mkadem, lila, m’bita. Autant de vocables et d’autres encore souvent associés au gnawi.

Tantôt pour le qualifier et désigner ceux qui le pratiquent, tantôt pour expliquer l’emprise qu’il ne cesse d’avoir sur les corps et les âmes. C’est la première lecture qu’on vous offre sous forme d’invitation, à l’entrée du cinéma municipal de la ville de Béchar où se déroule l’essentiel des activités spirituelles et ludiques du 2e Festival de la musique gnawi.

L’ouverture artistique est revenue à la troupe artistique Ahl Diwan de Kenadsa, patrie de l’immense association El Ferda et territoire d’inspiration incomparable du non moins immense Alla El Fondu, vivant actuellement en France. Sur scène, l’atmosphère gnawi gagne vite en intensité, en vitalité, en tissu d’écoute. Les standards sont entonnés en groupe, des incantations sont lancées, des airs connus reviennent, la parenté est là, celle du lieu mais aussi des longs métissages que les siècles et les initiatives ont façonnées. C’est une mise en condition, une mise en situation. Danses, guembris et karkabou sont aussi bien dans l’affirmation identitaire que dans la signature du signe collectif. Des spectateurs entrent en complicité avec l’orchestre, s’insinuent dans la perméabilité des chansons-invocations, des chansons-phares, des chansons bouts de phrases et bouts d’héritage maghrébo-africains. Ahl Diwan raccourci les étapes et les continents.

L’équipe de la ville qui a vu naître Malika Mokeddem et de Yasmina Khadra revendique à la fois le grand écart culturel et l’authenticité des airs locaux. Il y a une affirmation mais aussi des emprunts que les enfants de la grande zaouïa de Sidi M’hamed Ben Bouziane, basée au ksar de Kenadsa, assument sans rougir parce que le gnawi est une affaire transfrontalière avant d’être un héritage d’un lieu précis, d’une époque précise, d’une peuplade précise. Un choix que revendique haut et fort avec danse extatique à l’appui la troupe de Sidi Blel de Relizane, un choix où la tradition africaine de nos arts musicaux profanes et religieux est mise en évidence, rehaussée, réhabilitée à travers des chants et des danses qui vous forcent à retourner sur la traces de vos ancêtres, nos ancêtres africains, à ré-arpenter les sentiers de la longue marche de l’humanité dans sa partie Sud.

Les airs mystiques (incontournables dans des espaces de connivence pareils) sont dans la fortification d’une croyance esthético-philosophique mais aussi dans la transversalité artistique, dans la communauté d’héritage. Il y a une offre culturelle collective dans laquelle l’idée de mouvement n’est pas une affaire de manifeste à lire, mais une émotion à entretenir et à partager à l’ombre des aînés et de tous ceux qui ont su sauvegarder l’âme où les âmes d’une identité plusieurs fois assiégée, des dizaines de fois aliénée, jusqu’à aujourd’hui minorative.

Le collectif Diwan Dzair apporte à son tour ses sonorités du couple karkabou ( castagnettes)- tambour. Encadré par de vénérables musiciens blanchis sous le harnais de l’air gnawi, les jeunes éléments de l’équipe donnent la réplique aux grands (au sens propre et au sens figuré) dans un superbe échange. Voix et corps valorisent la prestation, se font un pour s’impliquer dans la constitution du goût d’un public enthousiaste, unanimement acquis, unanimement partie prenante. Fumigènes et costumes de scènes à forte connotation africaines participent à la nuit sonore bécharienne, consolident la superbe initiative du commissariat du Festival de la chanson gnawi orchestrée par Hocine Zaïdi.

Diwane Casbah amplifie le message. Là également, on est sur une écoute à deux générations, le passage à témoin se réalise avec une parfaite harmonie, jeunes instrumentistes et moins jeunes traversent les âges pour conforter une expression, enrichir un patrimoine, inscrire une passation de consigne artistique. Diwane Casbah ne se contente pas d’être le collectif algérois, il est dans la transmission pour que l’identité ne soit pas uniquement un trésor qu’on cache, mais une sensibilité à partager. Notons qu’une série de conférences-débats autour de la musique gnawi est programmée à la maison de la culture du chef-lieu de la wilaya, en marge des soirées musicales qui se tiennent au cinéma municipal de la cité de Hasna El Bécharia. Encore un repère, un solide repère !

Source: El Watan
Edition du 26 mai 2008 > Culture

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Appétits esthétiques

Au deuxième jour du festival gnawi, c’est déjà l’effervescence à l’intérieur de la salle du cinéma municipal de la ville de Béchar — espace de toutes les représentations — et à l’extérieur. Beaucoup de jeunes occupent les lieux, beaucoup dansent sur les airs gnaouis.

Les huit interprètes de la troupe Tihertyne (Tiaret), tout de noir vêtus, ouvrent le bal sur des airs anciens. L’ambiance chauffe vite, une ambiance festive avec des morceaux d’incantations religieuses repris intégralement. Le guembri cède un peu de place à la guitare électrique et au synthétiseur. Bismillah ou Bordj Chahada — mode musical et incantatoire — est repris en chœur avec la prééminence pour une sorte de porteur de voix. La salle répond. Rythmes gnawis et ghiwanis se donnent la réplique, s’enchevêtrent. Qui est ceci et qui est cela ? On est dans l’expérimental et ça crée de l’effet ; car, par delà de tout, la musique arrive à abolir les frontières : des airs se nourrissent d’autres airs et des mixages s’insinuent dans d’autres mixages.

Les éléments de Tiaret donnent la nette impression de bien connaître leur métier, il y a une bonne maîtrise de la scène, une belle entente vocale, une chorégraphie travaillée avec soin. Manifestement, il y a de la joie de jouer et de la technicité dans la confrontation des genres musicaux, de l’ouverture sans complexe sur les autres sous l’emblème du séculaire genre gnawi. La troupe Mejber de Béchar inscrit sa prestation sur le même registre. Le tempo est presque à l’identique. Le diwan est joué sur le mode sacré avec des instruments modernes. Le religieux est décliné en versants ouvertement festifs, ouvertement joyeux, ouvertement intergénérationnels. Le profane est convoqué. Le mariage avec l’ancien et le nouveau, notamment dans sa partie instrumentale, opère avec beaucoup de réussite. Il y a l’observance des règles du spectacle en milieu fermé. Les anciens airs gnawis, par parties importés d’Afrique subsaharienne, sont revisités avec des sonorités nouvelles, parfois radicales dans la manière de transmettre cet art ancestral qui s’enseigne à l’oreille et au corps, sans distinction. La contemporanéité dans l’art de transmettre des émotions n’est plus prisonnière des gardiens du temple gnawi, de tous les gardiens et de tous les temples. Le divertissement peut aller avec l’imploration du pardon de Dieu. Les formes populaires, empruntées à la culture populaire, sont exécutées sous l’autorité d’une batterie qui prend l’essentiel de la scène du cinéma municipal. Le corps interprète l’air et le joue au sens théâtral du terme. Là aussi, le public adhère sans retenue, chante avec le collectif artistique, danse dans les travées. La rencontre avec la salle est une jouissance partagée sans barrières. Les rites religieux et païens se confondent dans des arrangements musicaux qui ne se refusent aucune liberté dans l’art d’imbriquer les instruments d’hier et d’aujourd’hui. Il y a de la révolution dans l’air, une révolution respectueuse néanmoins du legs des anciens, mais révolution quand même. Avec la troupe Ahl Touba de Sidi Bel Abbès, la solution est inversée par rapport aux deux prestations données en soirée. Nous assistons à un retour plus que prononcé au gnawi des origines. Un gnawi des zaouïas. La compagnie bel-abbésienne, qui semble dès le départ affectionner le genre dans ses rituels de « mise en espace » et « mise en forme », ouvre son répertoire avec le genre « tergou sergou », un bordj fortement apparenté à la sensualité du style musical et spirituel des confréries religieuses venues du Sud. Elle l’achève en entamant avec fougue Bordj Ali, une parenté philosophique et musicale qui pourrait avoir un fort lien avec les légendes de dissidences qui ont entouré l’itinéraire du compagnon du prophète Mohamed et la dimension chiite qui s’en est suivie. Encens (bkhour), jeu de couteaux et longue imploration de Dieu ont constitué l’essentiel de la prestation de cette association, née en 2007, dans une ville éclectique, la ville de tous les goûts et de tous les appétits esthétiques. La ville de Abdelmoula El abbassi et de Raina raï.

Bouziane Benachour

Source: El Watan
Edition du
27 mai 2008 Air du temps