L'instituteur, le syndicaliste et l'historien

Mouloud Gaïd (1916-2000). Militant de la cause nationale, historien

L’instituteur, le syndicaliste et l’historien

« L’histoire est un roman qui a été. Le roman  est de l’histoire qui aurait pu être car l’histoire est ce riche trésor des déshonneurs de l’homme.. » Les Goncourt

A Rome, il a acheté des pinces coupantes destinées à la ligne Morice. Auteur de plusieurs ouvrages, Mouloud était profondément imprégné de l’histoire ancestrale de notre pays. Son frère cadet Tahar a aussi été tenté par l’écriture. Ancien ambassadeur, il a à son actif de nombreux écrits, notamment sur l’Islam

Le regard est assuré, la silhouette forte. Ses lunettes à montures qui durcissent son visage anguleux lui donnent l’air d’un instituteur besogneux prêt à sevir. Instituteur et militant, tel était l’homme qui mènera de pair le combat contre l’ignorance et pour les libertés avec la même ardeur, la même détermination. Mouloud Gaïd de son nom de guerre Si Rachid, peut s’enorgueillir de ses combats ininterrompus. Les combats, il a eu à les mener très jeune quand des responsabilités lui furent confiées, alors qu’il n’avait pas atteint l’âge de la puberté. « C’était le pilier de la famille à laquelle il était très attaché. C’était une autorité morale. Il s’est substitué à ses aînés pour être le chef, confie Hadda Saïdi, son épouse. Il s’est occupé de la maison familiale à Timengache, détruite par les colons. C’est lui qui s’est chargé de la restaurer en 1962. Il était sévère, autoritaire mais un exemple de rectitude. »

Ce beau pays des Beni Yala

Son neveu, Mourad Bouchemla, garde le souvenir d’un homme accompli qui a porté à bout de bras toute la famille : « C’est lui qui a accompagné à l’aéroport de Tunis, Abane Ramdane, son ami, pour ce qui allait être son dernier voyage. ‘’Da’’ Mouloud est l’un des derniers à l’avoir vu. Il avait ses hobbies, comme l’apiculture, la botanique. Il aimait restaurer les tableaux de peinture. Mais c’est un féru d’histoire. Il était curieux et voulait tout savoir toujours en quête d’identité. C’est lui qui a mis à jour l’arbre généalogique de la famille. C’est dire son attachement aux racines. » Il est né à Guenzet, ce beau pays de Beni Yala, creuset du sacrifice et du militantisme qui a enfanté de dignes fils de l’Algérie depuis El Hachemi Bel Mouloud, Cheikh Saïd Salhi jusqu’aux martyrs de la liberté dont le premier dans ces contrées, Arezki Kehal, mort à 35 ans en 1939, défiant avec courage l’oppresseur français. Guenzet Beni Yala, que Ben Badis et El Ouartilani visitaient fréquemment, a une longue histoire d’amour et de fidélité envers le nationalisme. Comment peut-il en être autrement pour des gens fiers, pétris dans ce roc des montagnes, rétifs à toute soumission, rudes comme la nature qui les entoure. Une région déshéritée, malgré tout, et qui n’a que rarement bénéficié de l’attention des autorités. On raconte ici, que dans les années 70, Boumediène y fit une visite impromptue s’étonnant que des hommes miséreux vivaient encore dans des grottes. Actuellement, le Dr Benadouda, qui a tant servi à Belcourt, maire de Guenzet, s’attache du haut de ses 83 ans, à redorer un blason terni. Rude tâche mais non impossible. Des hommes et des femmes d’honneur tous issus de cette région, se sont sacrifiés pour Dieu et la patrie : Mouloud Belhouchet, Mohamed Bouguerra, Debbih Chérif, Abdi, Temani, Zeroual, Mohamed Zekkal, Zouaoui Lahcène, Makhlouf Zenati, Dekar Boualem, Malika Gaïd, fille de Tamengacht, infirmière diplômée de Sétif, tombée au champ d’honneur à 24 ans.

La moudjahida Khiar issue elle aussi de la région en parle avec une infinie tendresse. Si Malika, sœur cadette de Mouloud était « une révolutionnaire romantique », selon l’expression de la moudjahida Annie Steiner, Mouloud était un pragmatique. Toute sa vie a été un combat pour les siens, pour les libertés, mais aussi une quête identitaire continuelle qui transparaît à travers ses multiples ouvrages sur l’histoire, sa passion. Après une année d’école primaire à Timengache, il se retrouve à l’école Causemille de Belcourt où le père, Mohamed Amokrane, avait emmené la famille car exercant au CFRA, ancêtre de la RSTA. Mouloud passe le certificat d’études en juin 1929, puis est transféré au collège du champ de manœuvres  (El Idrissi). Il passe avec succès le brevet élémentaire et supérieur en 1935 et est admis au collège de Médéa où il est diplômé en 1938. A sa sortie, il est mobilisé et rejoint les 5e tirailleurs de 1938 à 1940. Démobilisé il est nommé instituteur à Ifren (Bougie) puis est muté à Guenzet. Là, il fut déclaré « anti Français et envoyé par mesure disciplinaire au Sud, à Djrid, école réservée surtout aux nomades « qui viennent  y séjourner quelques temps. » Durant l’année 43/44 il est nommé à l’école de Bou Ayachen, commune mixte des Bibans. « Ce fut là que je connus Si El Mouhoub Ouel Mouhoub, un grand savant qui fut secrétaire particulier du sultan Abdelhamid de Turquie de 1916 à 1919, puis il fut nommé consul de France à Djeddah (le premier algérien à avoir occupé cette fonction). Mouloud connut par la suite Bencheneb Saadedine et Mokdad. »

À la tête de l’UGTA

De nouveau mobilisé en avril 1943 aux 7es tirailleurs de Héliopolis (Guelma)il est démobilisé une année après pour cause de maladie. Il est nommé directeur de l’école de Zemoura. (Bibans), puis muté à Bordj Bou Arréridj. Il est membre du comité central de l’UDMA. Dès 1955, l’école est fermée, il est muté en qualité de surveillant général au collège technique de Sétif. Il est en contact avec Kaci, responsable politique de la wilaya III. Il activa d’abord dans sa région natale, premier bastion du colonel Amirouche, avec lequel il devait entretenir des relations suivies jusqu’à la mort de ce dernier au Djebel Thameur près de Bou Saâda. Au demeurant, c’est dans la maison familiale à Timengacht que se sont effectués les premiers regroupements des dirigeants de la lutte armée à quelques jours seulement du congrès de la Soummam qui devait se tenir non loin de là.

Féru d’histoire

En décembre 1955, Si Rachid tient une réunion avec Rebah Lakhdar, Abas Torki et Abane Ramdane à Djenane Bendenoune à Kouba dans le domicile qu’occupait cheikh Bachir El Ibrahimi pour hâter la naissance de l’UGTA. Mouloud est désigné adjoint de Aïssat Idir. Il fut chargé de présenter la candidature de l’UGTA à la Confédération internationale des syndicats libres dont le congrès eut lieu à Bruxelles, Aïssat ayant été arrêté quelques jours auparavant. Puis Mouloud se déplace en Tunisie pour représenter la centrale syndicale auprès des organisations internationales. En décembre 1956, il est désigné par le CEE membre de la délégation FLN à la Conférence des pays indépendants d’Afrique aux  côtés de M’hamed Yazid et Benyahia. Il est chef de la délégation syndicale à la réunion des syndicats arabes au Caire, puis chargé de mission à Rome, Madrid, Tanger, Rabat, Genève, Bonn. Le 20 août 1957, il était présent à la réunion du CNRA au Caire, comme consultant de Krim en dehors des séances - C’est à cette période qu’il apprit sa condamnation par le tribunal d’Alger à 20 ans de travaux forcés par contumace. En 1958, Mouloud participe à l’exécutif du CISL à Bruxelles, ensuite au Congrès de Tunis. Puis il conduit la délégation de l’UGTA à la Conférence régionale des syndicats africains à Accra (Ghana), puis à celles de Tanger et de Tunis. En 1959, Mouloud devait être désigné à Rome, mais n’y restera qu’un mois, le représentant algérien en place ne voulant pas céder sa place et préservant coûte que coûte son poste. Mais ce mois fut riche en enseignements. Mouloud rencontra le célèbre Mateï, homme politique italien qui a élaboré la politique énergitique et industrielle de son pays d’après-guerre.

Le délégué algérien l’a sollicité pour aider les résistants algériens à transiter librement en pays transalpin. « Mateï n’y vit aucun inconvénient, sauf qu’il nous a démandé de faire une déclaration officielle, condamnant les agissements de la France, qui venait de signer des contrats avec les Américains à propos de l’exploitation des gisements de pétrole. Il craignait, qu’à l’indépendance, l’Algérie liée à des puisssances étrangères ne laisserait aucune possibilité au géant pétrolier italient ENI. »  Ferhat Abbas fit la déclaration officielle condamnant tout ce qui pouvait porter atteinte à la souveraineté de l’Algérie indépendante… Mateï ne savoura pas longtemps cette bonne nouvelle puisqu’il ne tarda pas à succomber à l’attentat perpétré par la CIA. Quand le GPRA fut proclamé le 19 septembre 1958, Mouloud fut choisi par Mohamedi Saïd en qualité de directeur de cabinet. A l’indépendance, il est élu député à l’assemblée constituante (62-64). Après un passage à Air Algérie en tant que directeur commercial (1966), il retourne à l’enseignement où il est inspecteur des enseignements élémentaire et moyen. Il fait valoir ses droits à le retraite en 1971. Mais il est de nouveau sollicité en 1973 pour occuper le poste de directeur général de l’entreprise communale du Grand Alger jusqu’en 1978. Mouloud se consacre alors, à son hobby : l’écriture de l’histoire qu’il avait entamée au début des années soixante-dix avec Aguallids et Romains en Berberie (1971), L’Algérie sous les Turcs (1973), puis Histoire de Bougie et sa région (1976), Chronique des beys de Constantine (1980) Les Beni Yala (1989), Les Berbères dans l’histoire (1990), Mokrani (1993), Les Berbères en Espagne, les Berbères au service des Fatimides. De l’UDMA au FLN jusqu’à sa disparition en 2000, sa vie n’a été qu’une succession de luttes pour les libertés et l’émancipation et une quête renouvelée pour l’identité dont son combat pour la réhabilitation de la dimension amazigh. Il en était tellement imprégné et convaincu qu’il rejoint à 80 ans, en 1995 le haut commissariat à l’amazighité. L’un de ses collègues de l’époque, M. Tessa, « tire un chapeau bas à ce grand monsieur à l’enthousiasme juvénile que l’âge n’a pas émoussé. Ce monument d’intégrité, cet authentique patriote, s’est totalement dévoué à l’idéal qu’il a épousé dès sa tendre jeunesse. Son itinéraire parle pour lui. » « Ecrire et enseigner l’histoire dans le strict respect de la vérité, c’est assurer à l’égard de nos ancêtres et des générations montantes notre devoir de mémoire », aimait-il à répéter. Il était constamment en quête de cette vérité, tentant de dénouer tous les fils, laissant derrière lui une œuvre appréciable, mais hélas inachevée…

Parcours

Né en 1916 à Guenzet, il fit ses premières classes dans sa ville natale avant de les poursuivre à Alger, où la famille a rejoint le père employé dans les transports algérois. Très jeune, il s’intéresse au sort des autres. Il entre au syndicat et représente l’UGTA au  Congrès de Bruxelles, étant l’adjoint de Aïssat Idir. Il a été membre du comité central de l’UDMA au congrès de Blida en 1946. Très proche de Krim Belkacem, de Abane Ramdane et du colonel Amirouche. Chargé de mission du FLN dans de nombreuses capitales étrangères, condamné par le tribunal d’Alger à 20 ans de travaux forcés par contumace en 1957. Directeur de cabinet de Mohamedi Saïd. Député à l’Assemblée constituante en 1962. Après avoir été directeur à Air Algérie, il retourne à l’enseignement en 1968. Il prend sa retraite en 1978. Auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire ancienne de l’Algérie éternelle.

Par Hamid Tahri

Source: El Watan ==> Edition du 10 juillet 2008