L’Algérie et son émigration
Il faut un nouveau dialogue
Ma jeunesse s’est consumée
Dans l’antre du métro,
Paris m’a condamné
Peut-être a-t-elle des amulettes ?
Slimane ‘Azem dans la chanson «Amoh a Moh, ekker ma teduth anrouh»
Selon la définition adoptée par le
Haut Conseil français à l’intégration, un immigré est une personne née
à l’étranger et résidant en France. La qualité d’immigré est
permanente: un individu continue à appartenir à la population immigrée
même s’il devient français par acquisition. C’est le pays de naissance,
et non la nationalité à la naissance, qui définit l’origine
géographique d’un immigré. Les pays occidentaux sont, pour une grande
part, responsables de par la colonisation et l’esclavagisme de cette
quête incessante du bien-être à travers l’émigration de l’ancien
colonisé, le plus souvent basané, et adoptant- crime abominable-la
religion honnie en Occident, s’en lavent pour ainsi dire, les mains.
Victimes des concepts qu’ils ont forgés tels que «civilisation, droits
de l’homme...», ils en viennent à réviser ces mêmes concepts dont on
découvre qu’ils ne sont pas valables pour les «autres». Ce repli sur
soi de l’Occident s’explique sous les coups de boutoir populistes,
nationalistes et fondamentalistes. Il faut ajouter à cela les économies
qui ne sont plus celles de l’abondance. L’Européen est tolérant quand
il est en position de force, généreux quand il est à l’aise. A
contrario, la forteresse Europe donne l’impression de se barricader
derrière ses miradors pour arrêter les hordes de crève-la-faim, poussés
par la misère et l’incurie des dirigeants des pays dont ils sont issus,
aux portes du supermarché.
L’exil forcé
S’agissant de l’histoire de
l’émigration algérienne et sans prétendre en faire le tour, nous
donnons la parole à Omar Carlier pour un rapide tableau. Les années
1920 et 1930 voient s’affirmer à Paris, de manière organisée, une
organisation politique relevant du régime juridique de l’association
type loi de 1901, l’Etoile nord-africaine, portant jusqu’en France le
moyen organique de l’idée nationale algérienne moderne, dans les années
1920; elle sert finalement de levier à celle d’algérianité française,
dans les années 1980, d’un quart de siècle à l’autre, au bout d’un
processus de socialisation plus général liant visiblement ou
souterrainement les deux rives, dont personne ne peut deviner le
cours...Certes, les Algériens témoignent eux aussi d’une grande
solidarité dans l’adversité et l’épreuve. Ils se concertent sans
difficulté, à l’échelon du groupe de villages, pour prendre en charge
le retour des morts. Certes, les Algériens éprouvent le besoin de se
retrouver entre eux pour faire vivre ou revivre avec plus de force la
langue, les chants, la musique, la cuisine du pays, et tout ce qui
participe de l’identité ancrée dans la force du local. Mais derechef,
ils ont pour cela leurs cafés et restaurants, et même tel ou tel
cabaret du Quartier Latin. Un chanteur peut trouver sa vocation en
exil, comme chantre d’el ghorba, et comme pionnier de la chanson
kabyle, à l’instar d’un Slimane Azem ou un cheikh Norredine.(1)
Analysant l’ouvrage de
Rachid Mokhtari, Kaddour Mhamsadji écrit: «Ayant rompu tous les liens
qui donnent un sens à son identité d’origine, l’émigré des montagnes
kabyles, à son corps défendant, devient inexorablement l’Amjah -
autrement dit, celui qui n’est plus qu’ une figue mal mûrie, tabexsist
tamjaht» tombée à terre. Or, il est victime d’un drame appelé solitude
infâme. Dans ce dernier pays, dont le système colonial en Algérie a
paru imposer un exil forcé à des milliers d’Algériens voués au chômage
et à la misère. Et tout revient à dire, écrit Kaddour M’hamsadji, à
partir de ce contexte historique, que le déracinement -peut-être plus
que les errances sociales- a, peu à peu, calciné le coeur et l’âme de
l’émigré forcé. Le déracinement est, en effet, un arrachement de vie
par la destruction de ce sans quoi il n’y a pas de vie.(2)(3)
«Qu’en est-il de la place
et du rôle de l’association dans le cours d’une histoire de
l’émigration de plus longue haleine, qui nous fait passer des Algériens
en France aux Algériens de France, puis de ces derniers aux Français
d’origine algérienne? De la fin de la Grande Guerre à la veille du
second conflit mondial, l’immense majorité des Algériens est pressée de
rentrer au village, si possible avec un pécule, gagnée par la
nostalgie, rappelée par la famille et le groupe gentilice, qui
disposent de nouveaux candidats au départ, toujours plus nombreux. Les
Algériens en France, qui sont déjà des Algériens de France, vivent donc
pour l’essentiel une vie de quartier, souvent associée à un bloc de
rues, ou même une moitié de rue, et à un bloc d’immeubles...Après 1945,
la migration vers la France, un moment retenue par la guerre, reprend
sur une échelle bien plus grande et accélère sa mutation. Dans les
années 1960, l’émigration temporaire d’hommes seuls, pressés de revenir
au pays, mais aussi de repartir, fait place tendanciellement à des
familles de plus en plus nombreuses que le différentiel des conditions
de vie incite à rester plus longtemps que prévu. Les Algériens vont
devenir vraiment des émigrés pour la région de départ, et des immigrés
pour le pays d’accueil, ils étaient 100.000 hommes en 1939. On compte
plus de 300.000 personnes en 1954. Un nouveau monde social est né avec
l’émigration familiale et la vie de famille en France. Alors que bien
des Algériens en France sont devenus des Algériens de France, cette
algérianité plénière reste encore à conquérir et à définir. Les
premières années qui suivent l’indépendance sont encore hésitantes.(1)
Faisant une lecture de
l’émigration dans le temps et dans l’espace, à l’intérieur du processus
des migrations amorcé la veille de la Première Guerre mondiale, A.Sayad
observe un phénomène de stratification sociale de l’émigration selon
les conditions spécifiques de genèse en perpétuel mouvement. Le premier
âge de l’émigration correspond à la maison traditionnelle. Il est
chronologiquement limité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et
se définit par son caractère de lutte pour la survie de la société
traditionnelle. Contrairement à la première génération pour laquelle
l’émigration est une mission à caractère collectif limitée dans le
temps et dans ses objectifs, la deuxième génération attend de celle-ci
la réalisation d’un statut socioprofessionnel individualisé. Nouvelle
forme de croissance de la maison traditionnelle, Taxxam’t (petite
maison) est construite dans la cour, avec de nouveaux matériaux
importés (parpaings, barres de fer, verre) et appelle à l’autonomie
d’une fonction: dormir.» (4)
«La phase élaborée: Elle
est souvent et d’abord signe d’aisance et de réussite de l’émigré. Si,
dans une première étape, l’émigration à objectifs arrêtés se veut une
émigration ´´clandestine´´, l’émigration de la seconde phase trouve en
son sein sa propre foi. Aussi, l’émigré du deuxième âge s’empresse-t-il
d’afficher sa réussite. N’a-t-il pas raison de partir? Pour preuve
cette gigantesque maison, ce commerce au bord de la route. La maison du
troisième âge est située à la périphérie du village, elle investit la
route. Elle se présente comme l’aboutissement du processus
d’atomisation de la famille agnatique amorcé à la suite des premiers
mouvements migratoires.»(4)
Ahmed Djouher, parlant du
fossé culturel séparant la dernière génération ayant des liens
affectifs avec le pays d’origine au point que le leitmotiv est d’y
retourner, écrit: «...Nos parents ne joueront jamais au tennis, au
badminton, au golf. Ils n’iront jamais au ski. Ils ne mangeront jamais
dans un restaurant gastronomique. Ils n’achèteront jamais un bureau
Louis Philippe...Ils ne posséderont jamais de leur vie un appartement
ou une jolie propriété quelque part en France où finir leurs jours
tranquillement. Non, ils ont préféré investir dans des maisons au bled,
en ciment, au prix de plusieurs décennies de sacrifices, qui
ressemblent vaguement à des cubes et qu’ils appellent des villas.»(5)
Il nous remet en mémoire Yamina Benguigui, pour qui les immigrés «ont
grandi avec la main sur la poignée de la valise». Pendant longtemps,
l’émigré avait pour objectif de revenir au pays couler de vieux jours
et montrer les signes de sa réussite (maison du troisième âge). Depuis
une quinzaine d’années, on constate un ralentissement. Dahmane El
Harrachi nous affirmait qu’ils revenaient: «Trouh ta’ia oua touali», ce
n’est plus vrai! De plus en plus, les émigrés décident de finir leurs
jours en France à telle enseigne qu’ils demandent de plus en plus des
carrés dans les cimetières dans les communes où ils habitent. La
responsabilité est en partie due au pays d’origine qui n’a pas su ou
pas pu mobiliser les moyens pour rapatrier les vieux de leur vivant au
lieu de les laisser dans les mouroirs de la Sonacotra. Le nombre
d’Algériens vieillissant en foyer est de plus en plus important et la
Sonacotra estime la part des plus de 60 ans à près de 50% de sa
population pour 2008. Le poids de l’habitude est d’autant plus
important que la population étudiée a vécu plus longtemps en France
qu’en Algérie. Cette vision qu’acquiert le migrant change le regard
qu’il porte sur son pays d’origine et peut introduire en lui l’idée
qu’il n’a plus réellement sa place là-bas. L’émigré veut retourner
«dignement», c’est-à-dire en montrant que toutes ces années de travail
et de sacrifice à l’étranger n’ont pas été inutiles. Ils ont ainsi
souvent le sentiment que leurs sacrifices, leur migration est un échec.
«...Revenir les mains vides et avouer l’échec et l’inutilité de
l’émigration est impossible. J’ai perdu ma santé ici, je n’ai pas mis
d’argent de côté, je n’ai pas construit une maison là-bas, je n’ai même
pas une voiture; c’est la honte de revenir comme ça.»(6)
100.000 diplômés sont partis
Ainsi dans les faits, l’émigration
de Papa a vécu, l’émigration du siècle dernier, l’émigration à la
«Tati» a vécu. Elle est remplacée par une émigration de l’intelligence.
La prise de conscience de la gravité d’un exode généralisé des
compétences tient aussi de la certitude maintenant bien établie que la
connaissance est aujourd’hui la source fondamentale de la création de
richesses et le facteur primordial de la compétitivité internationale.
Symptomatique: aujourd’hui, lorsqu’un informaticien indien est débauché
de son entreprise, dans son pays, pour exercer son métier aux
Etats-Unis, on dit de la firme qui le démarche qu’elle fait du
«bodyshopping» (achat corporel) Cette métaphore spontanée est
éloquente: elle rappelle le trafic des corps, l’esclavage, sans
détour...Il est curieux de constater que bien que l’émigration
algérienne ait commencé, dit-on, il y a plus d’un siècle, on considère
toujours dans l’imaginaire de la société française ces Français
entièrement à part comme les descendants de la deuxième, voire de la
cinquième génération. Naturellement, ils ne peuvent prétendre à être en
définitive des Français à part entière. Le délit de faciès, «le plafond
de verre» sont autant de parcours d’obstacles sur le chemin de la
rédemption...Malgré cela, les enfants de l’immigration ont enregistré
de belles réussites et s’intègrent malgré les nombreux obstacles qui
persistent encore.
En outre, certains médias continuent à montrer
les Maghrébins de France sous un éclairage dévalorisant, renforçant
ainsi, au lieu de les déconstruire, les préjugés les plus tenaces; les
jeunes sont souvent présentés sous l’angle de l’échec scolaire, de la
délinquance ou de la violence urbaine. Parfois, ils sont stigmatisés au
nom d’un Islam prétendument hostile à l’Occident et aux valeurs de la
société française, donc perçus comme inassimilables. Dans certains
milieux politiques, on oscille entre une bienveillance outrée, la pitié
et la compassion ou une tendance à la culpabilisation systématique des
populations issues de l’immigration(7).
S’agissant de l’Algérie et
de la fuite des cerveaux, c’est de plus en plus des universitaires qui
s’en vont sans espoir de retour. L’Algérie aurait perdu en 10 ans plus
de 100.000 diplômés qui se retrouvent principalement en France. Pour
toute la diaspora algérienne ancienne et nouvelle, un dossier doit être
ouvert. Il y a à chercher une réciprocité et un dédommagement pour ces
cohortes de diplômés qui n’auront rien coûté aux pays d’immigration et
qui doivent faire place à la compétence et à la connaissance des
intérêts bien compris du pays. L’émigration algérienne en France
constitue un enjeu d’avenir d’importance capitale aussi bien pour
l’Algérie que pour la France. Sans rejeter pour autant la citoyenneté
française qu’ils revendiquent sans complexe, parce qu’étant nés en
France, les jeunes Français d’origine algérienne paraissent assumer
pleinement cette double appartenance. Cette génération, si elle
constitue une chance pour la France en ce qu’elle lui fournit un apport
démographique et économique, elle n’en constitue pas moins pour
l’Algérie un atout de taille: une passerelle culturelle et économique
supplémentaire avec la France dont les multiples liens, imposés par
l’histoire et la proximité géographique, demandent à être désormais
renforcés et étudiés de façon dépassionnée.
Il faut savoir que nous
n’avons pas eu jusqu’à présent une stratégie de l’émigration en dehors
des résultats, en définitive, controversés de l’Amicale des Algériens
en Europe qui n’avait pas de programme, sinon celui du FLN. A telle
enseigne que, curieusement, après l’ouverture du champ politique,
l’Amicale s’est évaporée, elle a disparu laissant le pays sans relais
et sans politique vis-à-vis de ses émigrés. Enfin et au risque de
soulever des questions qui fâchent il nous faut, sans complexe,
réexaminer la place des enfants de harkis qui peuvent apporter
beaucoup. L’Algérie a besoin de se réconcilier avec son histoire. Si on
ne fait rien, les émigrés ne viendront plus en Algérie, car rien n’est
fait pour affermir le lien ombilical et irrationnel qui liait leurs
parents malgré tout au pays. Du point de vue attraction touristique,
nous sommes loin de la qualité de service de nos voisins. Pourquoi
alors l’émigré, même avec un préjugé vis-à-vis de la patrie de ses
parents, prendrait-il le risque de venir dans un pays où il est
mal-reçu avec des conditions d’accueil déplorables? La sonnette
d’alarme est tirée.
1.Omar Carlier: Actes du colloque 1901-2001 Migrations et vie associative: Institut du monde arabe, 8 octobre 2001
2.Kaddour M’hamsadji-Rachid Mokhtari et la chanson de l’exil, L’Expression 21.11.2001
3.Rachid Mokhtari: La Chanson de l’exil, les voix natales (39-69) Ed.Casbah Alger 2001.
4.A Sayad: Les «trois âges» de l’émigration algérienne en France. Actes de la recherche en sciences sociales, p59-79. juin 1977.
5.Ahmed Djouder: Désintégration. Editions Stock, mars 2006.
6.Boutaleb B., Fin d’une
vie entre deux mondes. Les retraités algériens en Ile-de-France,
mémoire de DEA de sociologie et démographie des sociétés contemporaines
p. 128.1994.
7.Abderrahim Lamchichi et Dominique Baillet: Regards sur les dynamiques de l’intégration des Maghrébins de France. Confluences Méditerranée n°39 automne 2001
par Pr. Chems Eddine CHITOUR
Source: L'Expression dz.com 13/08/2007