Extrait de l’article "D’une langue à l’autre ou l’oeuvre de Mohya" de Said Chemakh (*)

Au milieu des années 1960, des lycéens scolarisés au lycée Amirouche à Tizi-Ouzou tentent de jouer des pièces de théâtre en kabyle au sein de leur troupe qu’ils viennent de créer. L’administration de l’établissement, sous la pression du parti unique Fln, s’oppose. Au même moment, des pièces de théâtre radiophoniques sont diffusées sur les ondes de la chaîne II. Mais une troupe de théâtre donnant des représentations en kabyle était alors perçue comme ‘groupuscule aux activités contre-révolutionnaire, réactionnaire, au service de l’impérialisme...’. D’autant plus que les seules pièces de théâtre disponibles [Signalons qu’à l’époque, les pièces composées par Hamane Abdellah pendant les années 1950 (particulièrement en prison), ne sont pas encore connues même chez les lettrés.] sont celles publiées par le Fichier de Documentation Berbère à savoir :

  • Bu-Saber (la patience), pièce en trois actes, pour enfants, publiée à Fort-National, 1965, 47p. Pièce élaborée par A. Aït Yehya, B. Aït Maâmmer et J.-M. Dallet.
  • Aâli d Remdan, ah’wanti n Beghdad (Ali et Ramdane ou le marchand de Baghdad), 1955, 56 p. Une adaptation d’un conte des milles et une nuit faite par A. Aït Yehya. Jeu scénique en cinq tableaux.
  • Trois compositions didactiques élaborées par Aït Yehya, J.-M. Dallet, Sœur Louis de Vincennes...
        
         A l’Université d’Alger, la plupart de ceux qui ont fréquenté le lycée Amirouche s’y retrouvent et créent ce qu’on peut appeler le Cercle des étudiants de Ben-Aknoun. Une troupe de théâtre voit le jour au sein de ce cercle et la pièce de théâtre Mohamed, prends ta valise est mise en scène. Les autorités de l’époque opposent une fin de non-recevoir aux      demandes de participation aux différents festivals officiels. Pour déjouer ce refus, les membres de cette troupe élaborent une autre mise en scène mais en arabe dialectal. Ils ont eu alors l’autorisation de participer au Festival de Carthage en 1973. Une fois sur scène, ils donnent une représentation de Ddem abaliz-ik a Muh !, la version kabyle de Mohamed, prends ta valise ! C’était une réussite, la troupe décroche le premier prix de ce festival. Mais comme à l’époque, les autorités favorisaient tout ce qui est soutien à la cause palestinienne, elles ont donc convenu d’attribuer ‘symboliquement’ le premier prix à la troupe palestinienne, et la troupe officielle représentant donc l’Algérie a eu droit au 2ème prix ! A Alger, le ministre de 
    la Culture félicite les membres de la troupe pour le prix acquis et leur signifie qu’il n’est plus possible pour eux de donner une quelconque représentation vu qu’ils ont      trahi sa confiance. « Xdaâtu-ni !... » avait-il dit. Le texte de la pièce Ddem abaliz-ik a Muh ! est publié dans le BEB, 1974.

         Mohya, bien que ne faisant pas partie de la dite troupe de théâtrsuivait de près ces évènements. C’est à cette période qu’il commence à adapter le théâtre étranger en kabyle. Morts sans sépulture de J.P. Sartre est la première pièce qu’il traduit. Des extraits de cette adaptation seront publiés dans BEB II/2, 1973, pp. 17-27. Dans BEB II/3,      1974, un article traitant de cette pièce est publié sous le titre ‘une expérience à poursuivre’. En collaboration avec Mumuh Loukad, il adapte une seconde pièce de J.P. Sartre, La pute respectueuse.
         En 1974, il publie Llem-ik, ddu d ud’ar-ik, l’adaptation de L’exception et la règle de Bertolt Brecht. L’opuscule de 42 pages + VI porte la mention Tiz’rigin Tala (=éditions Tala). Dans la préface en kabyle (Tazwart p. IV), Mohya revient sur la nécessité de publier en tamazight. Dans la présentation en couverture 4, il insiste sur le fait qu’il est plus que jamais pressant de prendre part à la galaxie Gutenberg telle que définie par le philosophe Marshall Mac Luhan.
        
         En 1976, Une troupe s’est déjà constituée autour de Mohya. Des représentations de Llem-ik, ddu d ud’ar-ik sont données particulièrement à Suresnes et au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris). La représentation donnée à Suresnes a fait l’objet d’un article de Amezyan B.intitulé ‘Une expérience de théâtre populaire’ publié dans le B.E.B n°8, (1976), pp. 31-34.
        
         La même année, Mohya termine Aneggaru a d-yerr tawwurt (la décision) de Bertolt Brecht. Le texte sera publié en deux parties dans BEB n° 11, (1977), pp. 63-83.
        
         A la fin des années 1970, l’idée de faire du théâtre en berbère est très répandue. Des étudiants de l’Université de Tizi-Ouzou nouvellement créée par Boumediène juste après le 19 juin 1977 pour dékabyliser Alger, créent une troupe de théâtre et mettent en scène Tighri n tlawin (la voix des femmes) et La guerre de 2000 ans de Kateb Yacine. Mais les      représentations que cette troupe veut faire sont interdites par les autorités en juin 1979 puis en janvier 1980.
        
         A partir du printemps berbère, Mohya travaille d’arrache-pied pour adapter le maximum de pièces en kabyle. Le public n’en finit pas de demander. Ainsi, Pour illustrer la problématique berbère (confrontation du berbère avec le régime en place), Mohya adapte en kabyle une nouvelle, Le ressuscité du célèbre écrivain chinois Lu Xun (ou Lu Sin) en pièce de théâtre Muhend u Caεban. Cette dernière a connu un grand succès, depuis 1980, au point où les Editions berbères, alors dirigées par Mustapha Aouchiche, financent son tournage comme film et l’éditent en 1992. Des extraits sont par ailleurs publiés dans la revue Tiddukla n° 6/7 et 8.
        
         En 1982, Mohya s’intéresse à Pirandello. La pièce intitulée 
    La Giara qui a donné La Jarre en français est devenue Tacbaylit sous sa plume.      
         En 1984, ce sont deux pièces , Tartuffe de Molière et Ubu Roi d’Alfred Jarry, qui sont adaptées en kabyle respectivement sous les titres de Si Partuf et Čaεbibi.
        
         Puis ce sont deux autres pièces : Médecin malgré lui de Molière et En attendant Godot de Samuel Beckett qui sont adaptées respectivement sous les titres de Si Leh’lu et de Am win yettrajun R’ebbi. L’adaptation Si Lehlu est publiée en deux partie dans Awal, la revue que vient de fonder l’écrivain Mouloud Mammeri. La première partie est parue dans le n°2, 1986, pp. 145-156 ; tandis que la seconde est parue dans le n° 3, 1987, pp.147-190.
        
         A partir de 1986, tout en s’intéressant à d’autres auteurs étrangers tels que Pirandello ou Lu Xun, Mohya s’investit à fond dans l’adaptation du théâtre français.
        
         Ainsi, quatre autres adaptations voient le jour :
  • Sinistri (la farce de Maître Pathelin). Cette pièce de théâtre est composée par un auteur inconnu en 1464. Elle est très connue car elle est l’un des rares témoignages du théâtre français du Moyen-Age. Cette pièce est diffusée      sous forme de deux cassettes audio.
  • Les fourberies de Scapin et Le malade imaginaire de Molière. Ces deux dernières sont restées à l’état de manuscrit.
        
           Knock de Jules Romain (manuscrit).
        
         Toutefois, Mohya n’est pas restée prisonnier du théâtre français. Bien au      contraire, il s’intéresse à d’autres auteurs ayant contribué au théâtre universel. Il adapte alors : Les émigrés de Mrozeck en Sin nni, Le suicidé de Nikola Erdmann en Axir akka, wala deg uz’ekka et la nouvelle de Lu Xun La véritable histoire de Ah Qu en Muh Terri.
         Sin nni est réalisée par une troupe professionnelle au théâtre Régional de Béjaïa avec Fellag en 1991. ‘Muh Terri est diffusée en cassette audio.
        
         A la fin des années 1990, Mohya est attiré par les auteurs de 
    la Grèce antique. Ainsi, il commence l’adaptation de quatre pièces de Platon : Gorgias (inachevée), Xénophon, Les mémorables et Œdipe roi ; ainsi que d’une œuvre de Sophocle.  

(*) Docteur en linguistique. berbère, DLCA, Université de Tizi ouzou

Source : Tamzgha.fr

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