Par Fanny Schaeffer | publié en ligne le 9 juin 2006

Fanny Schaeffer : Doctorante à Migrinter, Allocataire Monitrice à l’Université de Poitiers, MSHS, 99, avenue du recteur Pineau, 86000 Poitiers

Sommaire

  Le retour définitif, un jeu de roulette russe
Une réinsertion laborieuse au Maroc
De nombreuses attaches en France
Être d’ici ou être de là-bas ? Telle est la question
Vieillir entre deux rives : errance ou nomadisme ?
La vie de l’entre-deux : fatalité ou véritable choix de vie? 
L’activité circulatoire des retraités : renforcement du réseau migratoire et contribution à l’émergence d’une identité nomade.

Texte intégral

L’image courante des personnes âgées en migration donne à voir des individus démunis, coupés de leurs attaches familiales, isolés dans les foyers de travailleurs célibataires qu’ils n’ont jamais pu quitter. Si cette situation est réelle pour nombre de migrants qui n’ont pu (ou voulu) fonder une famille loin de leur pays d’origine, elle n’est cependant pas généralisable à l’ensemble des hommes venus travailler en France dans les années soixante, et qui ont aujourd’hui atteint l’âge de la retraite.

En m’intéressant à la circulation migratoire des Marocains, j’ai pu constater qu’une grande partie des mouvements de va-et-vient tout au long de l’année entre le Maroc et les différents pôles d’installation de la population d’origine marocaine était le fait de personnes à la retraite ou en situation d’invalidité. C’est pourquoi j’ai voulu rendre compte ici de la vie des retraités qui s’installent dans « l’entre-deux », à la fois en raison des difficultés d’une réintégration dans la société d’origine et de la force des liens qui les attachent au pays d’installation, mais également parce qu’ils se sont forgés une identité multiple tout au long de leur vie en migration.

Pour expliciter les raisons qui poussent les migrants à vivre entre leurs deux espaces de référence pendant leur retraite, je me fonderai exclusivement sur le travail de terrain que je mène depuis 1998 (recherche en maîtrise, sur la réinsertion au pays d’origine et par la suite, pour ma thèse sur la circulation migratoire des Marocains). Je m’appuierai également sur certaines publications qui rendent compte de cette activité circulatoire des retraités marocains. Les publications sur ce sujet restent assez rares dans l’ensemble des travaux de recherche, tant sur la migration marocaine que sur la vieillesse des immigrés.

Dans les sociétés occidentales, la retraite est souvent synonyme de cessation d’activité, mais pour les migrants marocains, elle représente une nouvelle période d’activité, où trajectoires spatiale, sociale et identitaire intimement liées vont connaître un nouveau tournant. Deux dimensions prédominent dans l’explication de cette activité circulatoire qui succède à l’activité professionnelle. La première réside à la fois dans les nombreux obstacles d’ordre économique, social, culturel, voire même politique auxquels se heurtent les candidats au retour définitif au Maroc, et aussi dans le besoin de maintenir, parfois à tout prix, la forte cohésion familiale qui caractérise leur société et qui la structure par le biais du patriarcat. En effet, ce lien fort, indéfectible, qui unit symboliquement les membres d’une même famille ne peut être matérialisé, mis en œuvre, qu’à travers une proximité spatiale : la cohabitation sous le même toit de plusieurs générations en est l’expression la plus poussée. Cette cohabitation se fait pratiquement de manière automatique au sein de la société marocaine — puisque le livre 4 de la Moudawana (Code du statut personnel et des successions) oblige les ascendants à assurer la protection et les besoins des descendants jusqu’à leur indépendance économique (Blanc et Zeidguy, 1986), et que cette même obligation s’applique aux descendants dès que les ascendants ne peuvent plus subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Mais l’accueil des parents sous le même toit que leurs enfants ne s’impose pas aussi facilement au sein des familles d’origine marocaine vivant en France.

En plus des freins liés à l’éclatement de la structure familiale traditionnelle en pays d’immigration, l’installation de la famille à l’étranger revêt un caractère définitif à partir du moment où les parents intègrent le foyer d’un de leurs enfants, se plaçant ainsi en situation de dépendance non seulement vis-à-vis de leur descendance mais également vis-à-vis du pays d’installation. En effet, en situation migratoire, la décision de passer le reste de ses jours loin de la terre d’origine revient à renoncer définitivement au projet de retour, et par là, à faire une croix sur l’élément fondateur du départ. Or ce renoncement amène à la remise en cause de l’ensemble des choix réalisés tout au long de leur vie, par les personnes qui sont parties dans le but de rentrer en ayant « réussi ». C’est donc ce couple départ / retour, animant tout projet migratoire, qui constitue la seconde dimension explicative de l’activité circulatoire intense développée par les migrants à la retraite.

On parle aujourd’hui du « mythe du retour » quand on évoque l’installation familiale des migrants à l’étranger. En effet, il est de plus en plus rare de voir des chefs de famille rentrer définitivement dans leur pays d’origine, laissant là enfants et petits enfants non désireux de s’installer au sein d’une société qui, même si elle a fait naître leurs parents, leur est devenue étrangère. Mais ce n’est pas l’abandon d’un projet, fut-il collectif, qui fonde à lui seul un mythe. Celui-ci se construit toujours autour d’un élément fondateur, qui par le récit qui en est fait, devient porteur de sens pour le groupe jusqu’à devenir un référent identitaire, légitimant ainsi l’organisation sociale au sein de la collectivité. Roger Brunet (1993 : 341), ira jusqu’à dire du mythe que « c’est un “instituant métasocial” qui contribue à l’unité, à la cohésion du groupe, de la nation, par l’entretien d’une “mémoire” même inventée ». Or, il semble bien que l’acte de retour, ou plus exactement la réintégration définitive au pays d’origine soit aujourd’hui mythifiée pour faire place, en actes, à un « éternel retour »… retour vers la terre des ancêtres ou retour au pays des générations futures.

Nous allons voir en quoi le retour définitif est aujourd’hui devenu pratiquement irréalisable pour les migrants de longue date et pourquoi, malgré cette impossibilité de réintégrer à jamais la société d’origine, le projet de retour reste aussi présent dans les esprits et particulièrement quand il s’agit d’envisager l’avenir pour la retraite. Nous verrons ensuite que la réponse généralement apportée par les migrants aux questionnements posés par leur départ en retraite, qui les confronte réellement au choix du retour ou de l’installation définitive en immigration, est celle de la mobilité, du va-et-vient, bref d’une installation définitive entre les deux rives de la Méditerranée.

Le retour définitif, un jeu de roulette russe

Quand l’âge de la retraite arrive, il faut envisager les conditions réelles de la réinsertion au Maroc. Celle-ci pose différents problèmes qui, peu à peu, sont devenus pratiquement insurmontables pour les personnes ayant séjourné plus de la moitié de leur vie à l’étranger et n’ayant pas mis en place toutes les conditions leur permettant une réintégration réussie au pays d’origine. Rares sont d’ailleurs ceux qui ont eu les moyens financiers, relationnels et organisationnels pour réaliser un tel projet.

Une réinsertion laborieuse au Maroc

Le premier souhait des personnes arrivées à la fin de leur vie active est de se maintenir en bonne santé, afin de pouvoir enfin disposer de leur temps et de leur énergie à leur guise. Ainsi, hygiène, soins, médicaments sont devenus des préoccupations importantes pour les migrants âgés qui ont vécu au sein d’une société où toutes les conditions sont réunies pour que chacun ait accès aux soins nécessités par son état de santé. Ce n’est de loin pas le cas au Maroc, où le système de protection sociale est quasi-inexistant et où l’équipement hospitalier public reste défaillant et insuffisant. De plus, les seules structures offrant un service de qualité relèvent du secteur privé et sont ainsi inabordables pour nombre de Marocains aux revenus modestes à moyens (Bouziani, 1999). Aussi est-il très hasardeux de renoncer à la couverture médicale acquise en France en déclarant son retour définitif au pays d’origine.

La déclaration du retour définitif pose également de nombreux problèmes en cas de dysfonctionnements administratifs ou bancaires dans le versement des pensions de retraite puisque les autorités consulaires françaises n’ont pas vocation à gérer les non-nationaux, même si ces derniers ont vécu plusieurs années en France. Les migrants déclarés officiellement de retour et confrontés à ce genre de situation doivent donc faire une demande de visa touristique1 pour accéder au territoire français et régler le problème qui les empêche de percevoir leur pension de retraité (Schaeffer, 1998). Or un grand nombre d’entre eux ne remplit pas les critères d’obtention de visa touristique, justement en raison de leurs trop faibles revenus qui ne sont pas à la hauteur de ceux demandés aux touristes marocains voulant se rendre en France. Ainsi, même si la maigre pension de retraite accordée à un travailleur migrant en France2 représente un revenu relativement confortable au Maroc, celle-ci peut très vite s’avérer insuffisante si un problème de versement ou de santé venait à survenir sans pouvoir rentrer en France pour y remédier.

Au Maroc, privilégiés et rares sont ceux qui bénéficient d’une pension de retraite, ainsi pour une majorité de la population, vieillesse n’est pas synonyme de cessation d’activité. En dehors du besoin économique de conserver une rémunération le plus longtemps possible, les hommes qui entrent dans la dernière phase de leur vie se doivent d’assurer leur rôle de patriarche, de chef d’une large parentèle qui peut parfois prendre l’ampleur d’une tribu. Sans activité « économique », le patriarche oisif perd sa fonction au sein même de sa famille et donc, de sa légitimité, de sa reconnaissance et de son aura (Samaoli, 1991). Au sein de cette société, où la famille est la première référence identitaire et où la filiation supplante toutes les autres appartenances, l’image à transmettre quand on atteint le statut d’Al kabir (de « grand », d’ancien) est celle d’une émancipation économique suffisante pour assurer à long terme l’avenir de la descendance et d’une volonté de toujours contrôler, gérer et surtout, accroître le patrimoine familial pour le bien de tous.

Le migrant qui rentre au pays pour la retraite, s’il veut réintégrer une place socialement reconnue au Maroc se doit de posséder une demeure ou un bien à gérer, à l’image de sa réussite en émigration, ou mieux, de monter une « petite affaire » qui lui permettra d’acquérir véritablement ce statut de patriarche, synonyme de chef d’une vaste famille3 et d’une certaine réussite socio-économique, couronnement d’une vie. Un homme âgé mais encore dynamique qui se contenterait de vivre de sa pension de retraite dans un appartement trop petit pour accueillir tous les enfants à la fois, ne rythmant sa vie que par des loisirs et des activités non lucratives, ne bénéficierait que de peu de considération au Maroc, où, aux yeux de la société, il aurait renoncé à sa mission première, en dilapidant inutilement le patrimoine familial qu’il aurait pu enfin consolider grâce à sa rente.

Or, même si les migrants ont réalisé une épargne suffisante pour monter une petite affaire, la réalisation d’un commerce ou d’une entreprise est un nouveau défi qui se pose aux candidats au retour. Beaucoup déchantent en effet, quand ils se retrouvent confrontés aux premières contraintes imposées par le système économique et administratif marocain et par ses dysfonctionnements. Habitués à une administration, qui certes fonctionne parfois à plusieurs vitesses en France, mais qui tente toutefois d’être la plus égalitaire possible, les migrants perçoivent la corruption du système marocain d’autant plus fortement comme une grave injustice. Parmi les personnes que j’ai rencontrées en 1998, la plupart de celles qui ont réalisé un retour productif se plaignaient fortement de devoir continuellement payer des bakchichs pour le permis de construire, pour la licence commerciale, pour le passage de certains équipements en douane, pour la réactualisation des autorisations... Même la construction ou l’achat d’une maison relève du casse-tête, du permis de construire au travaux finis, les embûches se succèdent et les résultats sont parfois très décevants. Certains migrants investisseurs se sont tout bonnement fait dépouiller par des promoteurs fictifs ou des collaborateurs malhonnêtes (Lamarti, 1995). Nombre d’histoires de faillites provoquées par le retour au pays courent dans les collectivités en migration et contribuent à ternir l’image idyllique des retrouvailles avec la terre d’origine.

Ces échecs s’expliquent en partie par le labyrinthe administratif et juridique auquel se trouve confronté le futur entrepreneur quand il rentre au pays, mais le Royaume du Maroc, conscient de l’intérêt des retours productifs pour le développement du pays, a récemment fait beaucoup d’efforts pour guider et informer les migrants dans leur démarche de création d’entreprise4. Il semblerait plutôt que ce soit au niveau des réseaux relationnels locaux que le bât blesse. En effet, après pratiquement une vie en migration et malgré le maintien des liens avec la famille et des retours annuels réguliers, les anciens migrants sont souvent déconnectés des réseaux locaux, indispensables à qui veut trouver des fournisseurs, une clientèle et surtout connaître les ficelles et les passe-droits du marché local.

Ceux qui disposent d’un cercle relationnel étendu et bien implanté, sont le plus souvent ceux qui ont laissé l’ensemble de leur famille au Maroc. Ces derniers ont, a priori, plus de chances de réussir leur réintégration à la société marocaine, mais pour eux, il est parfois très difficile de réintégrer un « carcan familial » qu’il n’ont jamais véritablement connu et qui leur rappelle à chaque instant qu’ils ont « abandonné » leur pays, qu’ils n’ont pas vu leurs enfants grandir et qu’ils ne les connaissent pas plus que leur épouse… et bien moins que leurs compagnons d’émigration (Gauthier, 1998).

De nombreuses attaches en France

À ces dimensions sanitaires, économiques, sociales et culturelles qui, au Maroc, créent les conditions d’un retour difficile, viennent s’ajouter toutes celles qui retiennent les migrants en France.

L’ancrage familial est la première raison invoquée par les migrants pour expliquer leur appréhension à quitter définitivement leur pays d’émigration. En effet, les enfants qui ont grandi et qui ont été scolarisés en France ne sont aujourd’hui dans leur grande majorité, plus prêts à rentrer au Maroc. Parallèlement à la volonté des enfants de rester en France, les femmes expriment de plus en plus le désir de rester également dans le pays d’installation. Si le besoin affectif de rester proche des enfants est la raison invoquée en premier lieu, elle cache souvent leur réticence à retrouver un cadre social où elles devront renoncer aux libertés qu’elles ont pu acquérir en émigration (Lechien, 1998). Le projet de retour, quand il devient concret, mène parfois jusqu’au divorce et à l’éclatement définitif des familles.

Et puis, ce sont toutes les petites habitudes acquises au fil des années, qui elles aussi forment un tout ; un corpus de réflexes, de relations, de lieux, de temporalités, qui créent un vide chez le migrant quand il doit y renoncer. Une des hommes que j’ai pu rencontrer à Marrakech me disait avec nostalgie que, depuis son retour définitif au Maroc, quatre ans auparavant, ce qui lui manquait le plus était de faire les courses au supermarché où il pouvait trouver tout ce dont il avait besoin au même endroit, juste à côté de chez lui, et où il avait l’habitude de boire un café à la cafétéria de la galerie marchande, entre amis. Le cercle relationnel privilégié des migrants qui ont séjourné plus d’une décennie en France reste pour la plupart d’entre eux localisé dans la ville d’installation où des liens de solidarité et d’amitié se sont créés, souvent en réaction à leur condition d’étrangers, de minoritaires au sein de la société locale. Certains d’entre eux se sont investis dans le milieu associatif et se sont personnellement impliqués dans la reconnaissance de leurs particularismes culturels au sein d’une république uniformisante.

Dans tous les cas, et quel que soit l’engagement des migrants dans la reconnaissance des collectivités étrangères, le retour définitif au pays signifie l’abandon d’un microcosme social qu’ils se sont créé tout au long de leur séjour, pour trouver une place au sein de leur pays d’immigration. Sont intégrées à ce microcosme, toutes les relations sociales établies en dehors des relations privilégiées aux autres migrants, et parmi elles, les relations d’ordre médical, déterminantes pour les personnes âgées. On sait que la plupart des travailleurs marocains de la première génération ont été confrontés à de graves problèmes de santé, liés à leur emploi dans le secteur industriel, dans le bâtiment, ou dans les mines. Nombreux sont ces ouvriers et manœuvres à être affectés de maladies respiratoires liées à l’inhalation de produits ou de poussières toxiques ou encore, ayant subi un à plusieurs accidents de travail graves, sans compter ceux qui souffrent des retombées physiques d’une vie passée à transporter de lourdes charges ou à manier des outils éprouvants pour l’ensemble du corps. On comprend alors que les migrants, arrivés à l’âge de la retraite, aient établi une relation privilégiée avec leurs médecins, et plus généralement avec l’ensemble du système de santé français. Or, pour toute personne âgée ayant l’habitude de certains soins, de certains médicaments, il est un risque de rejet du traitement, si ce dernier est administré soudainement sous une autre forme, dans d’autres conditions. Aussi, la peur de ne pouvoir correctement se soigner au Maroc, liée à la méfiance généralisée envers le système de santé marocain et à une relation médicale bien établie en France, sont également des freins importants au retour définitif (Samaoli, 1990).

En faisant un premier bilan des conditions de réinsertion au Maroc et des liens tissés avec le pays d’installation, on pourrait se demander pourquoi les migrants d’origine marocaine ne renoncent-ils pas tout simplement au retour, pour s’établir définitivement en France ? Ce serait nier — au profit d’avantages purement pratiques — l’importance de la dimension identitaire, dans l’explicitation des différents éléments qui vont déterminer l’installation à vie sur l’un ou l’autre des espaces de départ ou d’arrivée.

Être d’ici ou être de là-bas ? Telle est la question

Dans le choix d’un retour définitif ou de l’installation à vie en migration, réside en premier lieu la question du sentiment d’appartenance. Suis-je d’ici ou de là-bas ? La réponse à cette question devrait aider le migrant à choisir l’espace sur lequel il s’installera pour vivre sa retraite. Or, si certains peuvent répondre sans hésiter « Je ne veux pas rentrer au Maroc car je suis Français, j’ai choisi ce pays pour y vivre et fonder ma famille » (entretien n° 5, 2000), ou que d’autres ne peuvent imaginer vivre plus longtemps dans ce pays qui leur est toujours resté étranger, la plus grande part des migrants de longue date ne peuvent tenir un discours aussi tranché.

Si la plupart d’entre eux reconnaît les avantages que procure la vie en France, ils ne peuvent pas faire abstraction du fait qu’ils y sont toujours considérés comme étrangers et qu’ils ne se sentent toujours pas identiques aux Français d’origine. Parallèlement, s’ils continuent à revendiquer leur identité marocaine, ils ne se reconnaissent plus non plus dans leur société d’origine qui a fortement évolué pendant leur « absence » et sur laquelle ils portent un regard critique, forgé par leur expérience de vie au sein d’une démocratie occidentale. Pour ces personnes qui ont toujours vécu dans l’espoir du retour, le moment fatidique arrivé les confronte directement avec la réalité de leur propre identité. Or, cette identité s’est construite sur des bases acquises au sein de la société d’origine avant la migration, mais elle a ensuite fait l’objet d’aménagements, de conciliations, de compromis et de nouveaux attributs au sein de la société d’emploi, rapidement devenue société d’installation familiale.

Il n’est pas question ici de faire un développement sur la construction identitaire des migrants, mais de nombreuses recherches5 sur ce thème montrent que les Maghrébins installés en France (et notamment les Marocains qui pendant tout le temps de leur migration ont continué à retourner régulièrement au pays d’origine) sont entrés dans un processus identitaire différent de celui en cours dans leur milieu d’origine, sans pour autant céder à la déculturation au sein de leur société d’installation. Ainsi les notions d’identité migrante, de transnationalisme (Basch, Szanton-Blanc et Glick-Schiller, 1994), ou encore de territoire circulatoire (Tarrius, 1996) cherchent à exprimer cette nouvelle identité de « l’entre-deux » née de la mobilité croissante des migrants, traversant sans cesse plusieurs espaces, et par-là différentes sociétés, différentes cultures. Cette traversée des espaces va leur permettre de puiser dans différents registres identitaires pour composer une identité souple, malléable, mouvante, adaptable aux lieux et aux milieux investis ; une véritable « identité situationnelle » (Schaeffer, 2001).

Si les migrants se reconnaissent à travers de multiples appartenances et s’identifient à plusieurs espaces non contigus, il semble impossible d’envisager leur départ à la retraite comme une seule alternative binaire : l’installation définitive en migration ou le retour au pays pour toujours. En effet, avant d’être « d’ici » ou de « là-bas », les migrants se sentent  tout d’abord « entre », c’est-à-dire ni tout à fait « d’ici », ni entièrement de « là-bas », et c’est ainsi que peu à peu apparaît une nouvelle forme de collectivité dans laquelle les membres se reconnaissent et se définissent par le vécu commun de la migration, peut-être plus encore que par une origine commune. Ainsi, le départ en retraite leur permet de satisfaire enfin pleinement cette double appartenance, ce besoin d’être à la fois en France et au « bled » et chacun entame, à son rythme, un long mouvement de balancier.

Vieillir entre deux rives : errance ou nomadisme ?

Le passage à une vie de « l’entre-deux » se fait plus ou moins progressivement selon les individus, au fur et à mesure que chacun prend conscience de l’impossibilité de se fixer pour le reste de ses jours au Maroc ou en France. Certains essaient de rentrer définitivement, tout en gardant toujours la possibilité de retourner en France en cas de problème. Mais, petit à petit, la réalité de leur vie au sein de la société marocaine prend le dessus : coupure relationnelle, sentiment d’isolement, impossibilité de partager leur vécu avec les proches restés au Maroc, m’ont souvent étés évoqués par les migrants réinstallés à Marrakech. D’autres ont fait le projet de s’installer définitivement en France, tout en continuant, comme d’habitude, à passer leurs vacances au Maroc. Mais, on le sait, de part la vacance de leur emploi du temps, les retraités sont en un sens, d’éternels vacanciers et, très naturellement, les anciens travailleurs marocains se mettent à rentrer au Maroc pour des périodes de trois à quatre semaines, de plus en plus souvent dans l’année. Ainsi, eux aussi se mettent à aller et venir, au rythme des saisons et des festivités familiales ou religieuses.

La vie de l’entre-deux : fatalité ou véritable choix de vie?

Peut-on dire pour autant que c’est uniquement par dépit de ne pouvoir s’installer pour toujours ici ou là-bas que les migrants commencent à circuler entre les deux pays d’origine et d’immigration ? Cela sous-entendrait alors que ces va-et-vient sont des voyages sans but, or, nous allons voir que, très vite, qu’ils prennent sens à travers l’utilisation qui en est faite par l’ensemble de la société migrante.

Ceux qui, déjà avant leur retraite, prévoient de vivre en alternance dans les deux pays, connaissent les avantages qu’ils peuvent tirer d’une activité circulatoire. Il semble d’ailleurs que la perspective d’une fin de vie « à cheval » sur plusieurs espaces, soit aujourd’hui adoptée par une très grande majorité de migrants puisque, seules deux personnes ont affirmé vouloir rentrer définitivement au Maroc sur les 41 interrogées lors d’une enquête menée à Strasbourg en 2000. Les autres envisagent toutes, quant à elles, un retour partiel, fait d’aller-retours entre Strasbourg, où résident leurs enfants, et le Maroc, où la plupart ont déjà une maison (29 personnes interrogées ont investi dans la construction d’une résidence et 4 dans la rénovation de la maison familiale).

Ces derniers s’organisent donc déjà quelques années auparavant et demandent le plus souvent une retraite anticipée, car l’activité circulatoire n’est pas une occupation de tout repos pour un retraité, tant s’en faut. Le plus souvent ces personnes circulent par la route entre les deux pays et à un rythme assez soutenu (en moyenne quatre voyages dans l’année), aussi, en véhicule individuel ou en car, les aller-retours sont toujours longs et éprouvants, même pour une personne encore jeune. Comment expliquer alors que ces anciens travailleurs, qui ont déjà été usés par leur vie active, n’aspirent pas à plus de repos et de calme ? La dimension culturelle peut fournir une explication, car nous l’avons vu, la vieillesse au Maroc ne marque pas la fin de la vie active, celle-ci prend fin quand, physiquement ou intellectuellement, il n’est plus possible aux personnes âgées de mener une activité (et cela quel que soit le milieu social).

Mais au-delà d’une explication culturaliste, le fait le plus déterminant est que ces migrants, considérés comme retraités en France, réintègrent en réalité une nouvelle fonction, une nouvelle activité, et cela parce qu’ils participent directement à la vie de la collectivité en migration, en devenant de véritables vecteurs de flux diversifiés d’un bout à l’autre de leur parcours migratoire. En effet, à chaque voyage ces « retraités » transportent des enveloppes qui rassemblent l’argent économisé par les familles en France à destination de leur parentèle restée au Maroc, ils sont aussi porteurs de nouvelles, de décisions familiales, ils peuvent être mandatés pour régler l’accueil d’un ascendant ayant des problèmes de santé ou encore pour « arranger » un mariage et ils transportent également nombre de cadeaux destinés à l’une ou l’autre partie de la famille spatialement éclatée. À l’aller les véhicules sont le plus souvent chargés d’appareils électroménagers, de petit mobilier, de tissus, etc. Alors qu’au retour ils contiennent généralement des produits nécessaires au maintien de certaines pratiques alimentaires : menthe, sucre, olives, épices, ainsi que du petit bazar... et parfois même quelques bijoux en or pour les jeunes filles à marier.

Je voudrais mettre l’accent sur cette coutume de l’offrande qui, comme le souligne Catherine Gauthier (1998 : 22), « relève d’une véritable économie parallèle pour laquelle se développent une stratégie d’échange et un clientélisme particuliers, aux codes sociaux complexes ».

Certains d’entre eux font d’ailleurs de véritables transports de marchandises, il s’agit en général de produits de deuxième main ou des lots d’usine, achetés dans toute l’Europe et revendus sur les souks (marchés) marocains, au sein de réseaux commerciaux souterrains qui utilisent ce type d’acheminement discret et efficace. Chaque service rendu mérite une commission plus ou moins importante, prenant parfois la forme de cadeaux, mais qui se paye le plus souvent en argent. Dans tous les cas, le gain reste limité à un petit complément de retraite en raison du coût des voyages, et du dédouanement obligatoire pour tout véhicule entrant au Maroc plus de deux fois par an.

Plus qu’un intérêt financier, l’enjeu de ces aller-retours est pour ces migrants de retrouver, voire même de trouver, une véritable place sociale, et ceci en ayant les moyens de (ré)activer leurs réseaux relationnels au Maroc par le biais de ceux auxquels ils participent en France. On ne peut donc parler d’appât du gain pour expliquer le succès de l’activité circulatoire chez les migrants retraités. Ce qui prime pour eux, c’est de pouvoir enfin accéder à un statut social valorisé par la fonction qu’ils remplissent, reconnue par l’ensemble des personnes dépendantes à divers degrés de leur activité circulatoire. Or, seule la collectivité migrante élargie6 peut offrir une telle fonction aux personnes à la retraite qui deviennent de véritables piliers de son fonctionnement, et cela non seulement parce qu’ils ont le temps de circuler, mais surtout parce qu’ils possèdent les références identitaires et les codes nécessaires pour évoluer au sein des microcosmes sociaux présents sur chacun des espaces mis en contact.

L’activité circulatoire des retraités : renforcement du réseau migratoire et contribution à l’émergence d’une identité nomade

Le fait que les migrants, arrivés à l’âge de la retraite, soient de plus en plus nombreux à se lancer dans l’activité circulatoire, va contribuer à l’intensification et la diversification de la circulation migratoire.

On remarque déjà un renforcement des transports collectifs entre France et Maroc en dehors des périodes estivales, qui profite directement aux grandes compagnies aériennes, maritimes ou de transport routier de voyageurs, et contribuent parfois à la création de nouvelles sociétés. En parallèle, on assiste à l’émergence, entre le Maroc et les différents pôles d’installation des migrants marocains en Europe, d’un réseau souterrain de transport de personnes et / ou de marchandises à faible valeur ajoutée. Il s’agit le plus souvent de petites camionnettes qui circulent avant tout dans un but commercial et qui se remplissent par le biais des réseaux relationnels qui offrent aux « circulants » la possibilité d’exploiter les complémentarités entre l’offre et la demande différentielle d’un espace à l’autre. Alain Tarrius (1985) parle de « transport autoproduit » pour exprimer cette organisation en réseaux qui traverse l’espace euro-méditerranéen. À travers cette notion il montre également comment l’émergence d’une telle « infrastructure » circulatoire participe à la construction identitaire du groupe migrant.

La généralisation des va-et-vient au sein de la population migrante retraitée, semble également avoir un impact important, non seulement sur la construction identitaire individuelle de ces personnes qui acquièrent une nouvelle fonction et qui vivent « physiquement » cette position d’entre-deux (qui était toujours sous-jacente, mais qui, cette fois est objectivée), mais également sur l’ensemble de la collectivité migrante. En effet, la somme des prises de conscience individuelles de cet état « d’entre-deux », accélérées par la mise en retraite des personnes et leur impossibilité de vivre exclusivement soit au pays d’origine, soit au pays d’emploi, va avoir des conséquences directes sur la construction identitaire du collectif migrant. Comme le souligne E.-M. Lipianski (1990 : 173), identité personnelle et identité sociale sont intimement liées : « Ces deux faces du phénomène identitaire, tout en étant distinctes ne sauraient être dissociées, pour une part, l’identité personnelle constitue l’appropriation subjective de l’identité sociale : la conscience qu’un sujet à de lui-même est nécessairement marquée par ces catégories d’appartenance [...] et par sa situation de relation avec autrui. En même temps, les multiples dimensions de l’identité sociale seront plus ou moins investies et chargées de sens selon la personnalité du sujet. Pourtant il n’y a pas de correspondance mécanique entre l’objectif et le subjectif ».

Ainsi, la généralisation des aller-retours des retraités entre la France et le Maroc, semble avoir été intégrée par l’ensemble du groupe comme une nouvelle pratique sociale et on peut même affirmer qu’elle fonctionne déjà comme une « tradition » pour les migrants, si l’on considère le nombre de personnes déclarant vouloir vivre entre les deux pays une fois la retraite arrivée. L’émergence et le développement de tels comportements vont donc participer à la prise de conscience collective de la dimension nomade de l’identité migrante, puisqu’il semble dorénavant acquis que les migrants termineront leurs jours dans la mobilité. Mais, nous l’avons vu, cette mobilité ne peut s’apparenter à une errance sans fin entre les deux extrémités du parcours migratoire. Au contraire, elle prend ici tout son sens et révèle un véritable « savoir-circuler » sur des parcours et dans des temporalités qui rappellent fortement ceux des peuples nomades. Car, comme eux, les Marocains « entre deux rives » savent tirer ressource des complémentarités offertes par leur vaste espace de mobilité, structuré en parcours et rythmé par des saisons.

Ainsi, nous comprenons mieux les fondements de ce mythe du retour, tant dans les processus qui ont contribué à l’arrêt des retours définitifs, que dans l’instrumentalisation sociale qui en est faite. En effet, si les migrants continuent à se définir (et à être définis) comme de « retour », et si le projet de retour continue à animer les esprits et orienter leurs choix de vie tant qu’ils sont en activité, c’est surtout pour justifier cette position « d’entre-deux » et les pratiques circulatoires qui en découlent. Ainsi, la volonté de rentrer au pays, assortie de l’impossibilité de couper tous les liens avec le pays d’installation offrent une véritable « caution morale » à la mobilité, tant aux yeux des sociétés d’accueil, qui au nom de principes humanistes ne peuvent agir dans le sens de la séparation des familles, qu’au regard de la société d’origine où les migrants font preuve de leur volonté de retour et de leur attachement aux principes traditionnels qui donnent priorité à la cohésion familiale. Mais ce mythe est avant tout fondé par et pour la collectivité migrante, car, en se prouvant à eux-mêmes que le retour définitif est une utopie, les migrants s’érigent en exilés, et ce statut leur permet alors de s’inventer une histoire commune et de fédérer leurs identités multiples. Ainsi s’opère doucement le glissement vers la diaspora…

Notes

1 -La Loi Chevénement du 11 mai 1998 a créé un nouveau titre de séjour, la carte portant la mention retraité, dont l’objectif est de faciliter leur libre circulation entre leur pays et la France. Mais les droits sociaux attachés à cette carte sont très limités, ce qui explique son insuccès auprès des immigrés (Baudet, 2001).

2 -Les pensions accordées aux anciens travailleurs immigrés sont en moyenne plus faibles que celle des travailleurs non migrants en raison du nombre d’années de cotisation et de la non prise en compte des années de travail antérieures à la migration.

3 -Par vaste famille, on entend certes le nombre des ses membres, mais également, et peut-être surtout, la reconnaissance qui lui est faite par le reste de la société en tant que famille respectable par son poids économique et par les valeurs traditionnelles qu’elle véhicule.

4 -Notamment à travers la création de divers organismes d’encouragement, de soutien et d’accompagnement aux investisseurs étrangers (auxquels sont assimilés les résidents marocains de l’étranger), tels que l’Office pour le Développement Industriel, ou encore des Fondations créés en coopération avec certaines banques ayant une part importante de leur clientèle marocaine installée à l’étranger, comme par exemple, la Fondation Banque Populaire pour la Création d’Entreprises.

5 -Lire notamment d’Abdelmalek Sayad (1977) et Carmel Camilleri, (1992 ; 1999).

6 -Par « collectivité migrante élargie » j’entends désigner ici l’ensemble des personnes en migration ainsi que leur parentèle et relations restées au Maroc.

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Pour faire référence à cet article

Schaeffer Fanny (2001). "Mythe du retour et réalité de l’entre-deux. La retraite en France, ou au Maroc ?". Revue Européenne des Migrations Internationales , Volume 17 , Numéro 1 .
Accessible en ligne à l'URL : http://remi.revues.org/document2624.htm

Source: Revue Européenne des Migrations Internationales